I. — Les Fables
De bonne heure, au moyen âge. se constituèrent des recueils de fables, appelés Ysopets \du nom d'Ksope, le plus ancien des fabulistes grecs . Le plus célèbre de ces recueils, du xn" siècle, a été ccmiposé par une femme (|ui, séjournant en Angleterre, rappelait sa nationalité en signant Marie f/e France. Nous citons >^a fable du Loupef de l'Agneau, cjue nous traduisons littéralement en prose.
I i^ I.KS tiKANUS i;i;j{l\ AINS 1J<AN(^AIS
Fable du Loup et de l'Agneau (xn'' siècle).
l^'.sope dit ceci du loup et de Tagneau, (jui liLivaient à un ruisseau : le loup à la source buvait, et Tajij^neau en aval était. Avec colère parla le loup (pii était très tpierellcur. Par mauvaise humeur il lui parla : « Tu m'as, (lit-il, faitgrand ennui. » L'ag-neau lui a répondu: u Sire, et en quoi ? » Donc, ne le vois-tu ? tu m'as ici troublé cette eau : je n'en puis boire mon soûl. Aussi je m'en irai, je crois, comme je vins, tout mourant de soif. » J^'agnelet donc répond : « Sire, déjà vous buvez en amont: de vous me vient tout ce que j'ai bu. » « Quoi » fit le loup « m'outrag-es-tu ? » L'agneau répond : « Je n'en ai intention ». Le loup lui dit : « Je sais de vrai ; cela même me fit ton père, à cette source où jetais avec lui, maintenant il y a six mois, comme je crois ». « Qu'en retirez-vous, fît-il, sur moi? Je n'étais pas né, comme je crois. » « Et cela est parce que cela est » lui a dit le loup, « maintenant me fais-tu contrariété? c'est chose que tu ne dois pas faire. » Donc le loup prit le petit agneau, l'étrangle avec ses dents, et le tue. Ainsi font les riches voleurs, les vicomtes et les juges, de ceux qu'ils ont en leur justice. Faux prétextes par convoitise ils trouventassez pour les confondre, souvent ils les font comparaître à leurs plaids, la chair ils leur enlèvent et la peau, comme le loup fit à l'agneau.
IL — Le Roman du Renard (xn'^-xive siècles).
1. Formation. — Parmi les animaux dont les Ysopets racontaient les exploits, le goupil {Renard) occupait une place dhonneur ; il était aussi le héros d'un grand nombre de contes d'animaux, où figuraient le loup, le lion, Tours, etc.. Vers le xii^ siècle, il s'opéra un rapprochement entre des fables et des contes dont Renard était le personnage principal : ainsi se créa une vaste épopée animale, composée de plusieurs branches^ sans cesse remaniée et complétée du xii= au XI v« siècle, et connue sous le titre général de Roman da Renard: l'ensemble dépasse 100.000 vers.
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2. Personnages. — Les personnages de cette « ample comédie à cent actes divers », conservent toujours le même caractère à travers tous les épisodes ; ils peuvent, si l'on étudie leurs noms, se diviser en deux j^roupes : a) le j^oupil {Renard, devenu si célèbre sous ce sohricjuct ((u'on a oublié son véritable nom) ; le l(iu|) Isengrin) : la goupille {Riclieiit ou Hermeline) ; la louve JJersent : l'ours [Brun] ; lune {Bernard) ; le chat {Tiberl) ; le corbeau {TiéceUn). Tous les animaux de ce groupe portent des surnoms d'origine germanique ; — b) les autres ont des noms français et symboli(jues, tirés de leur physiciue ou de leur caractère supposé : le lion {yoble) ; la lionne (Ft'ère ou Orgueilleuse \ \e coq {Chnntecler); les poules {Blanche, Noire, Hoiissotte...) ; le limaçon {Tardif) ; le rat {Pelé) ; le mouton {Belin), etc..
3. Sujet et moralité. — On voit dabord Renard berné par des animaux i)lus faibles (le coq, le corbeau, le chat). Puis commence la lutte de Renard contre Isengrin. Renard ne cesse de voler, de tuer, d'attirer ses adversaires dans des pièges ; et il échappe à tout ch<âtiment. Aucune morale ne se dégage de ces aventures, car Renard ne saurait personnifier le faible qui échap|H* au plus fort ; c'est seulement le fourbe qui, parce qu'il est le plus habile, finit par jouir d'une véritable impunité. On en jugera par l'épisode suivant.
Renard et les anguilles.
Renard fait le mort, le long d'une haie. Passent deux hommes qui portent sur une charrette des paniers de poisson ; ils aperçoivent le goupil, le ramassent, le placent sur les paniers. Renard tout doucement mange des harengs ; puis il se passe au cou plusieurs colliers d'anguilles, et s'enfuit, en se moquant de ses dupes.
Renard s'accroupit sur le chemin... Là il attendra quelque aventure. Voici qu'arrivent à grande allure des marchands qui menaient du poisson et qui venaient du côté de la mer. Ils avaient des haren^^s en abondance, et beaucoup d'autres poissons, grands et petits, dont leurs paniers étaient garnis. Or, écoute/ comme Renard les trompe : il s'est couché sur la route, étendu de tout son long sur le gazon, et il fait le mort. Renard qui trompe tout le monde, ferme les yeux et serre les dents ; puis il relient son souffle.
-<> l.hS (;hA>DS hCHIXAlNS FHAN(;AIS
\()iis irenteiulîtesi jaiiiais raconter pareille trahison I D'abord les marchands ne prenaient pas garde à hii . Puis le premier le \il, le regarda, el appela son compagnon : H \'oyez, là, un goupil ', ou un chien ! » l/aulre le vil, et s'écria : « C'est un goupil ! va, prendsle, va 1 mais fais bien attention à ce qu'il ne t'échappe ! »... Quand ils furent près de Renard, iU trouvèrent le goupil couché sur le dos ; ils lojil retourné de tous les cotés, ils lui ont pincé le cou, puis la côte. L'un dit : « 11 vaut quatre sous -. " L'autre dit: « Il vaut davantage, il vaut bien au moins cinq sous. Nous ne sommes pas trop chargés, mettonsle sur notre charrette ; voyez comme il a la gorge blanche et nette. » A ces mots, ils l'ont chargé sur la charrette, et ils se sont remis en route. Ils se félicitent l'un l'autre, et se promettent, dès qu'ils seront chez eux, de l'écorcher. Mais Renard n'en fait que sourire : il Y a loin entre faire et dire ! 11 est étendu le menton sur les paniers ; il en a ouvert un avec les dents, et il a dévoré plus de trente harengs, sans avoir besoin de sel ni de sauge. Mais avant de s'en aller, il veut encore jeter son hameçon. Il a attaqué l'autre panier, y a mis son museau, et en a retiré des anguilles. Il s'en est mis trois colliers ^ autour du cou; il les a bien arrangés de manière à ce que les anguilles couvrent son dos. Maintenant il peut s'en aller. Il cherche comment il pourra sauter jusqu'à terre, car il n'a ni planche ni marche-pied. Il s'est agenouillé, puis un peu avancé, et il se lance des pieds de devant ; de la charrette il tombe sur la route, avec sa proie autour de son cou. Quand il eut fait son saut, il cria aux marchands : « Dieu vous sauve ! ces colliers d'an-
1. Goupil (du atin vulpes, nom ordinaire de l'animal que Ton a pris habitude de désigner par son sobriquet de Renard.