‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 162 sur 261 · IV. — La comédie larmoyante et le drame bourgeois · texte numérisé non relu

IV. — La comédie larmoyante et le drame bourgeois

Cependant, au xviii" siècle, les genres trop exploités tendaient à se dissoudre et à se confondre. La comédie, trop comique, au sens le plus superliciel du mot, avec Regnard, Dancourt et Dufresny, tendait au di-anie avec Le Sage. Mais celuici, à la façon de Molière, évitait dy sombrer. Au contraire, Destouches et La Chaussée y vont de propos délibéré.

1. Destouches (1680-1751) fut peut-être comédien, puis devint secrétaire d'ambassade en Suisse et en Angleterre. Il connut la comédie anglaise, alors florissante, et y prit un goût de morale et de comique moyen. Ses principales pièces sont le Philosophe marié (1727), le Glorieux (1732), le Dissipateur (1736), /a Fausse Agnès (1736).

Le Glorieux est une comédie fort peu comique, où abondent les tirades, et qui ressemble plutôt à quelque conte tiré d'une Morale en action. — Le style de Destouches est net, correct sans vivacité suffisante.

Le Glorieux (173-2).

Le comte de Tufière, ^/orrV/^.r, c'est-à-dire vaniteux et fat, est ruiné; pour refaire sa fortune, il veut épouser Isabelle, fille du riche bourgeois Lisimon. Mais il dissimule l'état de ses affaires ; il fait sonner bien haut ses titres, et il a la lâcheté de faire passer pour son intendant son vieux père Lycandre. Celui-ci finira par confondre l'orgueil de son fils, auquel il pardonnera. Cette moralité se complique d'une reconnaissance romanesque : Lycandre retrouve sa fille, la sœur du comte, dans la soubrette Lisette ; il est également remis en possession de sa fortune. — Le caractère le plus intéressant, surtout à sa date, est celui du riche bourgeois ; ce Lisimon annonce le iMonsieur Poirier de Jules Sandeau et Emile Augier; comme lui, il est fier de marier sa fille .à un gentilhomme; comme lui, il conserve une certaine brusquerie de manières et de ton qui choque son gendre. Nous citons la scène où ce caractère est le mieux présenté.

LISIMON, à Pa.squin., valet Le comte de Tufîère est-il ici, mon cœqr?

PASQUI^'

Oui, Monsieur, le voici.

[Le comte se lève nonchalamment, et fait un pas audevant de Lisimon qui l'embrasse.)

Wlll'' sii-ci.F r)f)l

LISIMON

Cher comte, servileur.

LE COMTE, à Pasquin <. Cher comte ! » Nous voilà grands amis, ce me semble.

LISIMON

Ma loi, je suis ravi que nous logions ensemble.

LE COMTE, froidemenf.

J'en suis fort aise aussi.

LISIMON

Parbleu ! nous boirons bien. 5 Vous buvez sec, dit-on ; moi, je n'y laisse rien. ,Ie suis impatient de vous verser rasade, Va ce sera bientôt. Mais, êtes-vous malade? A votre froide mine, à votre sombre accueil...

LE COMTE, à Pasquin qui présente un siège. Faites asseoir Monsieur... Non, offrez le fauteuil. 10 11 ne le prendra pas, mais...

LISIMON

Je vous fais excuse :

Puisque vous me l'ofTrez, trouvez bon que j'en use; Que je m'étale aussi, car je suis sans façon. Mon cher, et cela doit vous servir de leçon ; Et je veux qu'entre nous toute cérémonie, 1.5

Dès ce même moment, pour jamais soit bannie. Or çà, mon cher garçon, veux-tu venir chez moi ? Nous serons tous ravis de dîner avec toi.

10. Le fauteuil; à cette époque. VtHiquetle réservait le fauteuil aux genlilshoninics et aux dames. Aux bourgeois, on offrait une chaise ou un tabouret. — 17. Mon cher garçon. VA. Le Gendre de Monsieur Poirier ^acte III, se. ii) : M. Poirier, irrité de voir que son gendre ne veut pas aller à la cour du roi Louis-Piiilip[)e, réforme sa maison afin de faire des économies. Il en informe son gendre : <> Poirier. Ma première réforme, mon cher garçon... — Gaston. Vous voulez dire mon cher Gaston, je pense? La langue vous a fourché. — Poirier, (^her Gaston, cher garçon.,, c'est tout un,,. De beau-père à gendre, la familiarité est permise.., »

•Wi i.rs r.Rwns kcrivains fhançais

LE COMTE

Me parlez-vous, Monsieur.

LISIMON

A qui donc, je te prie ?

A Pasquin ?

LE COMTE

Je Tai cru.

LISLMON

Tout de bon ? Je parie 20

Qu'un peu de vanité t'a fait croire cela ?

LE COMTE

Non ; mais je suis peu fait à ces manières-là.

LISIMON

Oh bien, tu L'y feras, mon enfant. Sur les tiennes, A mon âge, crois-tu que je forme les miennes?

LE COMTE

^^ous aurez la bonté d'y faire des efforts. 25

LISIMON

Tiens, chez moi le dedans g'ouverne le dehors. Je suis franc.

LE COMTE

Quant à moi, j'aime la politesse.

LISIMON

Moi, je ne l'aime point : car c'est une traîtresse

Qui fait dire souvent ce qu'on ne pense pas.

Je hais, je fuis ces g-ens qui font les délicats, 30

Dont la fîère g-randeur d'un rien se formalise,

Et qui craint qu'avec elle on familiarise ;

Et ma maxime, à moi, c'est qu'entre bons amis

Certains petits écarts doivent être permis.

Wlil' SIÈCLE Jt)3

LK COMTE

D'amis avec amis on fait la dilTérence. 35

LISIMON

Pour moi, je n'en fais point.

LE COMTE

Les i,'^ens de ma naissance Sont un peu délicats sur les distinctions, Et je ne suis ami qu'à ces conditions.

LISIMON

Ouais ! Vous le prenez haut. bÀ-oute, mon cher comte,

Si tu lais tant le lier, ce n'est pas là mon compte. 40

Ma lille te plait fort, à ce que Ton m'a dit;

KWe est riche, elle est belle, elle a beaucoup d'esprit ;

Tu lui plais ; j'y souscris du meilleur de mon âme,

D'autant plus que par là je contredis ma femme,

Uni voudrait in'engentlrer d'un jL^'-rand complimenteur 45

^Uii ne dit pas un mot sans dire une fadeur.

Mais aussi, si tu veux que je sois ton beau-père,

Il faut baisser d'un cran, et changer de manière,

Ou sinon, marché nul,

LE COMTE, à Pasquin, se levant brusquement.

Je vais le prendre au mot.

PASQX'IN

\'"ous en mordrez vos doigts, ou je ne suis qu'un sot. 50 Pour un faux point d'honneur perdre votre fortune?

LE c<jmte Mais si...

LISIMON

Toute contrainte, en un mot, m'importune. L'heure du dîner presse ; allons, veux-tu venir?

45. S'engendrer, se donner qucKiu'un pour gendre; cf. Molièhb. Ma loi ! je ini-rn/t'iulrnis d'une belle manière I {L'Etourdi.)

.)I>1 LLS GKAND liCHlVAlNS FHANÇAIS

Nous aurons le plaisir de nous entretenir

Sur nos arrangements; mais commençons par boire. 55

Grand'soif, bon appétit, et surtout point de g-loire :

C'est ma devise. On est à son aise chez moi ;

Et vivre comme on veut, c'est notre unique loi.

Viens, et, sans te gourmer avec moi de la sorte,

Laisse, en entrant chez nous, ta grandeur à la porte. 60

[Le Glorieux, II, 5.)

2. La Chaussée ( 1692-175 i) estrinveuteur de la comédie lur~ moj/anle. Cette fois, il n'est plus du tout question de rire. Des situations banales, traitées en un style pénible, mais avec sentimentalité, avec des tirades sur les devoirs sociaux, voilà ce que nous trouvons dans le Préjugé à lu mode {^l'db), Mélanide {llil), etc. La Chaussée a parfois touché, comme dana Mêla nide,k des sujets hardis, mais il n'en a pas senti la profondeur. Il paraît aujourd'hui insipide, parce qu'il n'est ni comique, ni tragique, mais simplement ennuyeux. Et Voltaire a dit que tous les genres étaient bons, sauf celui-là.

3. Diderot {17J3-178i). — Ce touche-à-tout a dit son mot sur le théâtre, et créé un nouveau genre, le drame bourgeois, qui est tout simplement la comédie larmoyante écrite en prose. — Ses théories, il les a soutenues dans les Entretiens publiés en tête de son premier drame, le Fils naturel (1757), et dans des Discours sur la poésie dramatique, adressés à Grimm. En 1758, il donna son second drame, le Père de famille .

Diderot raisonne fort bien sur la nature du genre. Entre la comédie qui fait rire, et la tragédie qui fait pleurer, il y a place pour une sorte de pièce qui i^eprésenterait les hommes dans leur état ordinaire et moyen, dans leiu-s sentiments normaux, dans leurs conditions. Selon lui, la peinture des grands caractères est épuisée, et d'ailleurs, elle a toujours quelque chose d'abstrait, et il faut ramener le théâtre au vrai et au naturel. La condition est bien plus concrète, plus réelle ; un père, une mère, un juge, un commerçant, un ouvrier., sont intéressants à présenter dans des situations où les devoirs de leur condition seront troublés par quelque tentation ou par quelque épreuve. De plus, on peut les voir dans leur intérieur, avec ces allures, ces manies, ces déformations propres à chaque état.

Diderot voulait encore que Ton procédât, à la scène, par tableaux, et que la pantomime vînt souvent suppléer aux

56. Gloire, au même sens que glorieux. —GO. Cf. Corneille, Horace, YI, VII : Laisse, en entrant ici, tes lauriers à la porte

wiii' sikcLii 56j

paroles. Lui-même, il a abusé des points de suspension dan» sa prose emphatique.

4. Sedaine 1719-1797) est celui (jui a réalisé le plus heureusement les théories de Diderot. Sou Philosophe sans le savoir (1763) nous peint le monde des grands commervants du xviir siècle. M. Vanderk marie sa fille, Sophie, à un majjristrat. Le fils Vanderk vient d'avoir une altercation avec un jeune officier qui a médit des ^ens de commerce, et il doit se battre en duel avec lui le jour du mariatre de sa sœur. Vanderk père dissimule son angoisse, fait bonne ligure à ses invités, et il est en train de causer avec le père de l'officier, quand le vieil intendant Antoine, lui annonce, en frappant les coups convenus, que son fils est mort, — scène poignante dans sa sobriété. Heureusement, Antoine s'est trompé. Et tout liait bien. On voit apparaître dans cette pièce la charmante A^ictorine, fille d'Antoine, qui aime ingénument Vanderk fils. Plus tard, George Sand a repris ce « profil perdu », pour en faire le Mariage de Victorine.

Sedaine a écrit également des livrets d'opéras-comiques; le plus célèbre est Richard Cœur de Lion, dont Grétry a composé la musique.

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