La poésie didactique et satirique
Ou pourrait presque jug^er du peu de sens poétique d'un siècle, d'après le nombre de ses poèmes didactiques. N'est-ce pas, en effet, une singulière idée de se torturer l'esprit pour versifier ce qu'une prose simple exprimerait bien mieux ? C'est pour le coup que les meilleurs vers doivent être « beaux comme de la prose ».
1. Louis Racine ;1692-1763) est le dernier des enfants de Jean Racine. Honnête homme, modeste comme il convenait au fils d'un de nos plus grands grands poètes, il devint lui-même poète par vocation. Son premier ouvrage, la Grâce (quatre chants, 1720), est intére<?sant en ce qu'il nous prouve que Louis Racine avait été nourri du plus fervent jansénisme. U donna, quelque vingt ans plus tard, la Religion (six chants, 1"42), de beaucoup supérieur au précédent. C'est sans doute bien moins poétique que la prose de Chateaubriand ; mais il y a de l'élégance et de l'art. — Le meilleur titre de Louis Racine est dans les Mémoires qu'il nous a laissés sur la vie de son père.
2. Gresset (1709-1777). ■ — Nous avons signalé ailleurs sa comé die du Méchant. Mais Gresset est surtout connu par un certain nombre de petits hadinages en vers, qui l'apparentent à Marot, à "S'oiture et à Voltaire. Ce sont: Vert-Verl (1734), histoire d'un perroquet, au couvent des ^'isitandines de Nevers ; le Carême impromptu, le Lutrin vivant, la Chartreuse (où il décrit la petite chambre qu'il occupait au collège Louis-le-Grand).
Éducation de Vert-Vert (1734).
Vert-Vert est un perroquet, élevé par les religieuses de la Visitation, à Nevers. Sa renommée est telle que les Visitandines de Nantes veulent le voir ; on l'envoie à Nantes, par un bateau qui descend la Loire, et sur lequel le perroquet apprend un jargon si grossier, qu'à sou arrivée à Nantes les sœurs sont scandalisées. Vert-Vert est honteusement renvoyé
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:i Nevers. Là, on le corrige de son mauvais langage, et il finit par mourir d'une indigestion de bonbons. Le mérite de ce b.idinage se fait bien sentir dans le passage que nous citons. — - On en résumera le fond en Ljuelques mots ; et Ton verra mieux quelles sont les ressources de l'iii- L;;énieux poète.
.\ Nevers donc, chez les Visilandines,
\'^ivait na«j^uère un perroquet fameux,
A qui son art el son cœur généreux,
Ses vertus même, et ses grâces badines
Auraient dû faire un sort moins rigoureux, 5
Si les bons cœurs étaient toujours heureux.
Vert-\''ert (c'était le nom du personnag^e),
Transplanté là de l'indien rivage,
Fut, jeune encor, ne sachant rien de rien.
Au susdit cloître enfermé pour son bien. 10
Il était beau, brillant, leste et volage,
Aimable et franc, comme on l'est au bel âge ;
Né tendre et vif, mais encore innocent ;
Bref, digne oiseau d'une si sainte cage,
Par son caquet digne d'être au couvent... 15
Des bonnes sœurs égayant les travaux.
Il becquetait et guimpes et bandeaux ;
Il n'était point d'agréable partie,
S'il n'y venait briller, caracoler.
Papillonner, sitller, rossignoler; 20
Il badinait, mais avec modestie,
Avec cet air timide et tout prudent
(^)u'une novice a même en badinant...
Admis partout, si l'on en croit l'histoire.
L'oiseau chéri mangeait au réfectoire. '2!)
Là tout s'offrait à ses friands désirs ;
Outre qu'encor pour ses menus plaisirs,
Pour occuper son ventre infatigable.
Pendant le temps qu'il passait hors de table,
I. Visilandines. Ordre de la Vi-^ilntion, fondé par sainte Chantai et saint François de Saies, en 1610.
LKS GRANDS KCRIVAINS FRANÇAIS
Mille bonbons, mille exquises douceurs, 30'
Chargoaienl toujours les poches de nos sœurs.
Les petits soins, les attentions fines,
Sont nés, dit-on, chez les Visitandines ;
L'heureux Verl-\'ert l'éprouvait chaque jour,
Plus mitonné qu'un perroquet de cour. 35'j
Tout s'occupait du beau pensionnaire.
Ses jours coulaient dans un noble loisir.
Au grand dortoir il couchait d'ordinaire,
Là, de cellule il avait à choisir.
On juf^e bien qu'étant à telle école, 40
Point ne manquait du don de la parole
L'oiseau disert ; hormis dans les repas,
Tel qu'une nonne, il ne déparlait pas ;
Bien est-il vrai qu'il parlait comme un livre,
Toujours d'un ton confit en savoir-vivre. 45
Il avait eu, dans ce docte manoir,
Tous les secours qui mènent au savoir :
Il était là maintes filles savantes,
Qui, mot pour mot, portaient dans leurs cerveaux,
Tous les noëls anciens et nouveaux. 50
Instruit, formé par leurs leçons fréquentes.
Bientôt l'élève égala ses rég-entes,
De leur ton même adroit imitateur,
Il exprimait la pieuse lenteur,
Les saints soupirs, les notes languissantes 55
Du chant des sœurs, colombes gémissantes;
Finalement Vert- Vert savait par cœur
Tout ce que sait une mère de chœur.
Trop resserré dans les bornes d'un cloître.
Un tel mérite au loin se fit connoître ; 60
35. Mitonné, soigné (se rattache peut-être au sens de mitaine ") — 4o. Confit en... tout pénétré de... Cf. Molière: « ... Confit en douceurs et plaisirs. » (TartufTe, v. 332.) - .50. Anciens, compte pour trois syllabes. - .^8. Mère de chœur, religieuse qui dirige les chants sacrés, dans le chœur de la chapelle. - 60. Connoître peut rimer avec cloître par une prononciaLion déjà archaïque à cette époque
XMll" SIÈCLE 569
Dans tout Xevers du matin jusqu'au soir,
11 n'élait bruit que des scènes mignonnes
Du perroquet des bienheureuses nonnes ;
De Moulins même on venait pour le voir.
Le beau \'ert-Vert ne bougeait du parloir. 65
Nul ne dormait dans tout son auditoire,
Quel orateur en pourrait dire autant ?
On récoulait, on vantait sa mémoire ;
Lui cependant, stylé parfaitement.
Bien convaincu du néant de la gloire, 70
Se rengorgeait toujours dévotement,
Et triomphait toujours modestement.
Quand il avait débité sa science,
Serrant le bec, et parlant en cadence,
11 sinclinait d'un air sanctifié, 75
Et laissait là son monde édifié.
Ainsi vivait dans ce nid délectable.
En maitre, en saint, en sage véritable,
Père \'ert-Vert, cher à plus d'une Hébé :
Gras comme un moine, et non moins vénérable, 80
Beau comme un cœur, savant comme un abbé,
Toujours aimé, comme toujours aimable,
Civilisé, musqué, pincé, rangé,
Heureux enfin, s'il n'eût pas voyagé.
(Vert-Vert, I, ii.)
3. Gilbert 1751-n80). — Mort trop jeune pour avoir donné sa mesure, Gilbert fut un adversaire du parti philosophique, contre lequel il publia deux vigoureuses satires : le Dix-huitième siècle et Mon Apologie. Nous devons donc le ranj^er parmi les poètes didactiques. Mais le morceau le plus célèbre de Gilbert, celui qui fera vivre sou nom dans les Anlhologies, est celui que Ton donne sous ce titre : Adieux h la vie.
70. Père. Vert- Vert est ici assimilé à un religieux, auquel on donne le titre de Père, ou Révérend Père. — Hébé, déesse de hi jeunesse, qui servait à boire aux dieux de l'Olympe.
j'O Ll.> «.HA.NUS LCKIVAI.N^ FRANÇAIS
Adieux à la vie (1780?)
Ce morceau ne fut pas, comme on le croit, écrit par Gilbert à l'Hotel- Dieu. quelques jours avant sa mort. C'est une imitation de plusieurs psaumes, et dont la composition est antérieure à la dernière maladie de Gilbert,
J'ai révélé mon cœur au Dieu de linnocence.
11 a vu mes pleurs pénitents ; Il guérit mes remords, et marme de constance :
Les malheureux sont ses enfants.
Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère : 5
(( Qu'il meure, et sa oloire avec lui ! >^
Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père : « Leur haine sera ton appui.
A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage ;
Tout trompe la simplicité : 10
Celui que tu nourris court vendre ton imag^e,
Noire de sa méchanceté.
Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène
Un vrai remords né des douleurs ; Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine 15
D'être faible dans les malheurs.
J'éveillerai pour toi la pitié, la justice
De l'incorruptible avenir :
Eux-même épureront, parleur long artifice.
Ton honneur qu'ils pensent ternir. » :20
Soyez béni, mon Dieu ! vous qui daignez me rendre
L'innocence et son noble orgueil; ^'ous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
\^eillerez près de mon cercueil !
19. En poésie, on permet lorthographe eux-méme pour l'orthographe eux-mêmes, ce qui rend possible 1 elision.
wiir' siKcr.i: 571
Au banquet de la vie, infortuné convive, '25
J'apparus un jour, et je meurs :
Je meurs, et sur ma tombe où lentement j'arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,
Et vous, riant exil des bois ! 30
Ciel, pavillon de Thomme, admirable nature, Salut pour la dernière fois !
Ah ! puissent voir lonjj^lomps votre beauté sacrée
Tant d'amis sourds à mes adieux !
Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleu-
Qu'un ami leur ferme les yeux ! rce, [35
[Odes,)
l. Florian ^1755-1794) a écrit «les pastorales, comme Galalhée cl Estelle; des romans poétiques [Gonzalve de Cordoue, Riith, Tnbie, etc.'. de jolies pièces pour le Théâtre-Italien (les Deux Filles, les Jumeaux de Berf/ame, etc. On y retrouve le personuag-e d'Arlequin, transformé par la sensibilité). Mais Florian est surtout célèbre par ses Fables, publiées en 1792, et qui ont seules mérité, parmi tant de recueils de ce genre, de garder une place dans notre littératui'e. auprès des fables de La Fontaine.
La Taupe elles Lapins (1792).
On remarquera que le début de cette fable est assez pénible : Florian prend trop de détours pour annoncer son sujet. Mais une fois qu'il est entré dans la partie narrative de la fable, son style est naturel et vif. Les paroles du lapin et de la taupe sont dans le ton du meilleur dialogue comique.
Chacun de nous souvent connaît bien ses défauts : En convenir c'est autre chose :
On aime mieux souffrir de véritables maux
Que d'avouer qu'ils sont en cause.
20. Comparez .\ndré Chônier : Je ineiirs ; arunl le >o/r j'ai /ini ma jouriu'e. — 28. Compare/. Millevoye : in Chute des feuilles.