I.à, je m'enivrerais à la source où j'aspire
Là, je retrouverais et l'espoir et lamonr, 30
Et ce bien idéal que toute âme désire.
Et ({ui n'a pas de nom au terrestre séjour.
Que ne puis-je, porté sur le char de l'aurore, \'ague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi ! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore? 35
11 n'est rien de commun entre la terre el moi.
ijuand la feuille des bois tombe dans la prairie, J>e \ent du soir s'élève et l'arrache aux vallons; Lt moi, je suis semblable à la feuille flétrie : Lmportez-moi comme elle, orageux aquilons ! 40
[Premières Méditations poétiques, 1820, L) (Hachette et G'^, éditeurs.)
Milly, ou la terre natale 1829).
La famille do Lamartine possédait à Milly, près de Màcon, une maison de campagne, où le poète passa une partie de sor» enfance, et où il aimait, après ses voyages à l'étranger et ses séjours à Paris, à retrouver les siens. C'est eu Italie que Lamartine écrivit cette harmonie. Le plan du fragment que nous citons est simple: i° Un prélude de 4 strophes, exposant sous une forme lyrique le Ihcme du morceau; a" le poète a vu des pays magnifiques, et il en cnumére les beautés, « mais son cœur n'est pas là; « 3" il décrit Milly, qui n'a aucun de ces avantages, « et c'est
;{3. Le char de laurore. même observation. — 35. La terre d'exil, la vie. — 39. Cf. CnArEAtbJiiA.M), Ht'iiè, passage cité p. 012.
644 Le» (ihAN'tis iîcniVAf^s FnANÇAirf
l;i qa est son cœur. » Oii fcM ressortir la profondeur du sentiment qui attache le poète au sol natal : on n'a jamais mieux exprimé ce qu'il y a de mystérieux et de vrai dans cet amour du pays (cf. le passage de Chateaubriand sur Le Sol mitai, p. 6] 6). — La suite de la pièce fait allusion à la perte probable de Milly. que Lamartine fut obligé, en effet, de vendre après la mort de sa mère.
Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie ? Dans son brillant exil mon cœur en a frémi. Il résonne de loin dans mon ame attendrie, Gomme les pas connus ou la voix d un ami.
Monta<,'-nes que voilait le brouillard de l'automne, 5 \ allons que tapissait le <;ivre du matin. Saules dont Témondeur eii'euillait la couronne, ^'ieilles tours, que le soir dorait dans le lointain ;
Murs noircis par les ans, coteaux, sentier rapide, P'ontaine où les pasteurs accroupis tour à tour 10
Attendaient goutte à goutte une eau rare et limpide, Et, leur urne, à la main, s'entretenaient du jour;
Chaumière où du foyer étincelait la flamme,
Toits que le pèlerin aimait à voir fumer,
Objets inanimés, avez-vous donc une âme 15
Qui s'attache à notre âme et la force daimer?
J'ai vu des cieux d'azur, où la nuit est sans voiles, Dorés jusqu'au matin sous les pieds des étoiles. Arrondir sur mon front dans leur arc infini Leur dôme de cristal qu'aucun vent n'a terni; '20
J'ai vu des monts voilés de citrons et d'olives Réfléchir dans les eaux leurs ombres fugitives, Et dans leurs frais vallons, au souffle du zéphyr, Bercer sur l'épi mùr le cep prêt à mûrir ;
2. Brillant exil, Lamartine est alors (1820) secrétaire d'ambassade à Florence. — 16. Ces deux derniers vers rappellent l'expression célèbre de Virgile : « Sunt Jacrynife reriim... » qui doit être interprétée : « On a des larmes même j^our les choses. » — 17. Dti vers 17 au vei|? 55. Lamartine décrit les pays qnil a visités. Mais il semble éviter les termes géographiques, et il procède par larges tableaux, et il nous donne plutôt des impressions que des descriptions.
Kix*' siÈcLk 04b
Siii* des bofds où les mers oui h peine un murmure, 25
j'ai vu des flots brillaiils Toiululeuse ceinture
Presser et relâcher dans l'azur de ses plis
De leurs caps dentelés les contours assouplis;
S'étendre dans le yolt'e en na[)pe de lumière,
Hlanchir Técueil fumant de ^œrbes de poussière, 30
Porter dans le lointain d'un occident vermeil
Des îles qui semblaient le lit d'or du soleil ;
Ou s'cuvrant devant moi sans rideau, sans limite,
Me montrer Tinlini que le mystère habite;
Jai vu ces liers sommets, pyramides des airs, 35
Où Tété repliait le manleau des hivers.
Jusqu'au sein des vallons descendant par étages,
lùitrecouper leurs flancs de hameaux et d'ombrages,
De pics et de rochers ici se hérisser,
En pentes de gazon plus loin fuir et glisser, 40
Lancer en arcs fumants, avec un bruit de foudre,
Leurs torrents en écume, et leurs fleuves en poudre ;
Sur leurs flancs éclairés, obscurcis tour à tour,
Former des vagues d'ombre et des iles de jour,
(Creuser de frais vallons que la pensée adore, 45
Remonter, redescendre, et remonter encore.
Puis des derniers degrés de leurs vastes remparts,
A travers les sapins et les chênes épars,
Dans le miroir des lacs qui dorment sous leur ombre
Jeter leurs reflets verts, ou leur image sombre, 50
Et sur le tiède azur de ces limpides eaux
P\iire onduler leur neige et flotter leurs coteaux;
J'ai visité ces bords et ce divin asile
Qu'a choisis pour dormir l'ombre du doux Virgile,
Ces champs que la Sibylle à ses yeux déroula, 55
Et Cume et lElysée : et mon ceur n'est pas là!...
•>i. Virgile, le toinljcau de Virgile est près de Naples. — 56. La Sibylle, allusiiiii au VI" livre de VÉui-Ult'. La Sibylle de Cunies conduil Krn'e dans Ifs Enfers, et lui fait retrouver l'ombre do son père dans les Clianips-Klysi'cs, si'-jour des bienheureux.
tiitj LES GRANDS iiCHUAlNS l'KAN(;AiS
Mais il est. sur la terre une montag^ne aride,
Qui ne porte en ses lianes ni bois, ni Ilot limpide ;
Dont parTelTort des ans Thumble sommet miné,
Et sous son propre bois jour par jour incliné, 60
Dépouillé de son sol fuyant dans les ravines,
Garde à peine un buis sec qui montre ses racines ;
Et se couvre partout de rocs prêts à crouler
Que sous son pied léger le chevreau fait rouler.
... Il est dans ces déserts un toit rustique et sombre 65
Que la montag-ne seule abrite de son ombre,
Et dont les murs, battus par la pluie ou les vents,
Portent leur âge écrit sous la mousse des ans.
Sur le seuil désuni de trois marches de pierre
Le hasard a planté les racines d'un lierre, 70
Qui, redoublant cent fois ses nœuds entrelacés,
Cache TaHront du temps sous ses bras élancés,
Et, recourbant en arc sa volute rustique,
Fait le seul ornement du champêtre portique.
Un jardin qui descend au revers d'un coteau 75
Y présente au couchant son sable altéré d'eau...
... Rien n'y console Fœil de sa prison stérile,
Ni les dômes dorés d'une superbe ville.
Ni le chemin poudreux, ni le fleuve lointain.
Ni les toits blanchissants aux clartés du matin : 80
Seulement, répandus de distance en distance.
De sauvages abris qu'habite l'indigence,
Le long d'étroits sentiers en désordre semés,
Montrent leur toit de chaume et leurs murs enfumés ;
Où le vieillard, assis au seuil de sa demeure, 85
7(1. Lierre, Lamartine, dans le Commentaire de cette pièce, raconte ceci : <■ Quand jécrivis cette harmonie, j étais en Italie. Je l'envoyai à ma mère ; elle vit que j'avais parlé dun lierre... C'était une erreur, le lierre n'existait pas... Ma mère, qui était la sincérité jusqu'au scrupule, souffrit de ce | petit mensonge poétique. Elle ne voulut pas que son fils eût menti, même , pour donner une couleur de plus à un tableau imaginaire; elle planta de ses propres mains un lierre à l'endrojt où il manqviait. » — 73. Volute, terme d'architecture, se dit d'ornements qui s'enroulent (latin volvere volulum).
\i\'' su" eu: t"> i'
Oans son berceau de jonc oiulorl renfanl cjui j)leiiro ; Kniin un sol sans ombre, et des cieux sans couleur, {•]{ des vallons sans onde î — Kl c'est là qu'est mon cœur ! 'Jliinnnniea poétiques, livro IIÏ, ii. — Ilachellc et C'*, édil.)
Les Laboureurs [ 1 83()) .
Extrait ele Jaceh/n .
Nous ne donnons qu'un fraijnient \U- cet épisode cclcbrc, où Lamartine égale les plus grands poètes de l'antiquité. La description est terme, précise, parce que Lamartine peint ce qu'il connaît, ce qu'il a observé tant de fois dans la campagne; et de chaque partie du tableau, il fait jaillir la poésie lyrique et symboli:]ue.
On surprend ici la genèse de la vraie poésie : une scène que tout le monde a pu voir, et dont le poète seul sait tirer le sens caché et mystérieux.
Laissant soui'ller ses bcrufs, le jeune homme s'appuie
Debout au tronc d'un chêne, et de sa main essuie
La sueur du sentier sur son front maie et doux;
i^a femme et les enfaiïls tout petits, à i^enoux
Devant les bœufs privés baissant leur corne à terre, 5
Leur cassent des rejets de frêne et de fouf^ère,
l^t jettent devant eux en verdoyants monceaux
Les feuilles que leurs mains cmondent des rameaux.
Ils ruminent en paix pendant que l'ombre obscure.
Sous le soleil montant, se replie à mesure. H)
l't, laissant de la ^lèbe attiédir la froideur,
X'ient mourir et border les pieds du laboureur.
Il rattache le joug, sous la forte courroie,
Aux cornes qu'en pesant sa main robuste ploie ;
Les enfants vont cueillir des rameaux découpés, L")
Des «gouttes de rosée encore tout trempés.
Au joug- avec la feuille en verts festons les nouent.
Que sur leurs fronts voilés les tiers taureaux secouent.
Pour que leur liane qui bat et leur poitrail poudreux
• i. Rejets, petites branches; même sens que pousses. — •.». lis. les liit'ufs. La construction graniroaticale est discutable, — Cf. pins loin : // -'• rapporte au laboureur.
<>i<'^ I-FS r.RANnS rCRHAlNS FRANÇAfS
Portent sous le soleil un peu crombre avec eux; 20
Au joug^ de bois poli le timon s'équilibre, Sous Tessieii «gémissant le soc se dresse et vibre, L'homme saisit le manche, et sous le coin tranchant Pour ouvrir le sillon le ^uide au bout du champ.
0 travail, sainte loi du monde, 25
Ton mystère va s'accomplir;
Pour rendre la glèbe féconde,
De sueur il faut l'amollir !
L'homme, enfant et fruit de la terre,
(Juvre les flancs de cette mère 30
Où germent les fruits et les fleurs;
Comme l'enfant mord la mamelle
Pour que le lait monte et ruisselle
Du sein de sa nourrice en pleurs!
La terre, qui se fend sous le soc qu'elle aiguise, 35
En tronçons palpitants s'amoncelle et se brise,
Et, tout en s'entr'ouvrant, fume comme une chair
Qui se fend et palpite et fume sous le fer.
I^n deux monceaux poudreux les ailes la renversent.
Ses racines à nu, ses herbes se dispersent ; 40
Ses reptiles, ses vers par le soc déterrés,
Se tordent sur son sein en tronçons torturés;
L'homme les foule aux pieds, et, secouant le manche,
Enfonce plus avant le glaive qui les tranche ;
Le timon plonge et tremble, et déchire ses doigts; 45
La femme parle aux bœufs du geste et de la voix ;
Les animaux courbés sur leur jarret qui plie.
Pèsent de tout leur front sur le joug qui les lie ;
Gomme un cœur généreux leurs flancs battent d'ardeur.
Ils font bondir le sol jusqu'en sa profondeur. 50
L'homme presse le pas, la femme suit à peine ;
11. Glèbe latin rjleha. littéralement : motte de terre; ici, terre labourable. — 39. Les ailes, les parties larges et recourbées du soc de la charrue .
\IX' SIKCLE
Tous au bout du sillon arrivenl hors (rhalciiie, Ils s'arrèteul ; le bd'uf rumine, et les enl'anls (-liassent avec la main les mouches de leurs lianes.
Il est ouverl. il fume encore 55
Sur le sol, ce profond dessin !
0 terre ! lu vis tout éclore
"Du premier sillon de ton sein ;
Il fut un l'Men sans culture ;
Mais il semble que la nature, 60
Cherchant à Thomme un aij^uillon,
Ail enfoui pour lui sous terre
Sa destinée et son mystère
Cachés dans son premier sillon !
Oh ! le premier jour où la plaine, 65
S'entr'ouvrant sous sa forte main.
But la sainte sueur humaine
Et reçut en dépôt le grain ;
Pour voir la noble créature
Aider Dieu, servir la nature, 70
Le ciel ouvert roula son j)li,
Les fibres du sol palpitèrent.
Et les anges surpris chantèrent
Le second prodige accompli !
Et les hommes ravis lièrent 72
Au timon les bceufs accouplés, Et les coteaux multi})lièrent Les grands peuples comme les blés, Et les villes, ruches trop pleines.
Débordèrent au sein des plaines, 80
Et les vaisseaux, grands alcyons Comme à leurs nids les hirondelles, Portèrent sur leurs larges ailes ' Leur nourriture aux nations !
Jocelyn^ W" Kpoquc. — Hachette et C'". éditeurs.) Cl. Un auguillon, c'est-à-dire un moyen de 1 exciter au travail.
()j() lis UKANUS KCK1\AI.NS FftANÇAlS
Victor Hugo (1802-1885).
l . Vie. — Victor-Marie Hugo est né à Besançon, en 1802, << d'un sanf,' breton et lorrain à la l'ois ». Son père, le commandant Lco- })old Sigisbert Hu^o, était de Nancy; sa mère, Sophie Trcbuchet, était de Nantes.
Le jeune Hug-o suivit son père en Italie, en Corse, à l'île d'Elbe; j)uis en Espagne (181 J), où il resta pendant un an, avec son frère Eugène, au Collège des Nobles de Madrid. En 1812, retour à Paris, séjour dans la maison de la rue des Feuillantines, où les deux frères lisent un peu à tort et à travers, et où ils ont pour maîtres, « un vieux prêtre, un jardin et leur mère ». En 1815, Victor est élève de la pension Cordier, d'où il suit les cours du lycée Louis-le-Grand ; il a un accessit de physique au concours général, et son père le destine à l'Ecole polytechnique. Mais en 1817, il envoie des vers à l'Académie française ; en 1819, il est lauréat des jeux floraux, et, celte même année, il fonde avec son frère, Abel, et en collaboration avec Soumet et Vigny, le Conservateur litléniire, qui ne dura qu'un an. Il se marie en 1822. En 1823, il collabore à La Muse française, où il fait encore de la critique et qui est l'organe du premier cé;iac/e.
Cependant, il réunit les pièces de vers qu'il a composées depuis 1818, et publie, en 1823, les Odes, augmentées, en 1826, des Ballades. Cromwell et sa Préface paraissent en 1827 : puis, en 1829, les Orientales, Uernani en 1830, Notre-Dame de Paris en 1831. Laissons les drames, dont il sera question plus loin, pour ne citer que les recueils lyriques ou épiques. De 1831 à 1840, Hugo donne ses quatre plus beaux A'olumes de vers : les reiiilles d'automne, les Chants du crépuscule, les Voix intérieures, les Hayons et les Ombres. En 1841, il entre à l'Académie française.
Il avait chanté avec conviction les Bourbons ; mais après les ordonnances et la révolution de Juillet, il s'était rallié à la monarchie de Louis-Philippe ; celui-ci le nomma pair de France, en 1845. En 1848, Hugo est élu député à l'Assemblée Constituante. C'est l^époque où il commence les Misérables, et écrit certaines pièces des Contemplations. Au coup d'État de décembre 1851, il se met dans l'opposition, est porté sur la liste des proscrits et exilé. De Bruxelles il se rend à Jersey, puis à Guernesey . Il publie alors les Châtiments (1853), pamphlet contre l'Empire, les Contemplations (1856), la première série de la Légende des siècles (1859), les Misérables {\.SG2), WilliamShakespeare, etc. Aprèsle 4 septembre 1870, il rentre à Paris. 11 écrit l Année terrible, l'Art d'être (jrand-père, et surlout les deux dernières séries de la Légende
\I\'' SIÎ.CI.R (V)j
des siècîea (1877-1883). Klu député de Paris, puis sénateur inamovible, il ne eesse de produire: et le Pajte, In Pilié suprême, IWne, les Qn,ilre Vents de Vespril viennent auj^nienter son .«nivre déjà si considérable. Il meurt le 23 mai 1S85. La France lui fait des funérailles ualii^nales.
1. Le lyrisme de Victor Hugo. — Si l'on veut essayer de détinir le lyrisme de N'ictor Ihiiro. pour l'opposer à celui de Lamartine, il faut constater avant tout ceci : Lamartine rei)résente en perfection une des formes du lyrisme moderne, rexj)ression spontanée des sentiments infimes, en particulier de l'amour, de la mélancolie et de l'espérance : il y mêle le sentiment de la nature. \'ictor lIuj;o est moins spontané, moins intime, mais plus varié. 11 s'est défini lui-même une « âme do cristal » et un « écho sonore ». (Test dire qu'il a reflété, répercuté, multiplié, << orchestré » tous les thèmes lyriques. D'abord, il a chanté successivement tontes les imj)ressions du siècle où il a vécu, depuis l;i .\n issu me du dur de Bordeaux jusqu'à VAnnée t-errible: c'est connue l'âme poétique du xi.V siècle qui revit tlans ses vers. Puis, tous les sentiments ordinaires et normaux : 1 amour léjîitime, la famille, les enfants, la patrie. Il y a ajouté le tournienl philosophique, l'évolution religieuse, l'énij^me de la mort et de l'inconnu, la foi dans un avenir de liberté et de progrès. Bref, il est comme l'encyclopédie lyrique de son temps. \'oilà l^our le fond.
Pour la forme. A'ictor Hugo n'a pas. comme Lamartine, donné d'un premier jet ses plus beaux chefs-d'œuvre. Son génie s'est dégagé lentement, et il y entre autant de volonté que d'inspiration. Il se perfectionne de jour en jour dans son métier. Semblable à un artiste qui devient peu à peu maitre de son pinceau et de sa palette, et qui a le souci d'enrichir et de renouveler sa manière. Hugo, d'année en année, est de plus en plus un voyant cL uupeintre. Voifnnt. il l'est parla structure même de son œil. qui lui fait distinguer, jusque dans les clioses banales, des cont<»urs, des profondeurs, des nuances. Son imayinalion s'empare de ce que son œil lui a révélé ; elle le précise, le met au point, et le revêt, pour le peindre, de figures splendides. Par ces figures, elle donne au réel la profondeur et le mystère de la vision, elle donne au rêve et à l'abstrait la solitlité et l'éclat du réel.
Sa grammaire est impeccable ; son vocabulaire est d'une étonnante richesse; il a tiré de l'alcvandrin, sans le dénaturer jamais, des ressources inlinies: il a usé de tous les rythmes et de toutes les strophes eu grand musicien. Il n'a manqué (pie de sobriété eL de ni«'sure. \'oilà puur([uoi la po'sléi'ité fera nécessairement un choix dans cette «cuvre géniale et immense.
()52 LKS GRANDS lÔCKI VAINS FRANÇAIS
L'Enfant grec 1 18-28).
Les Orientales furent inspirées à Victor Hugo par l'actualitc : le mouvement philhellénique, qui agitait l'Europe, et particulièrement la France, en faveur de la Grèce révoltée contre le joug des Turcs. — Cette pièce est caractéristique de la manière de V. Hugo en 1828-1829 ; d'abord c'est une antithèse par le sujet, par la composition et parles détails descriptifs. De plus, c'est de la poésie matérielle.^ selon l'expression d'un critique du temps; mais il y règne une maîtrise admirable ; chaque touche y est précise, sûre et brillante.
0 horor ! horor ! horor !
Shakespeare, Macbeth.
Les Turcs ont passé là : tout est ruine et deuil. Chio, lîle des vins, n'est plus qu'un sombre écueil,
Ghio, qu'ombrageaient les charmilles, Chio, qui dans les flots reflétait ses g-rands bois, Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois 5
Un chœur dansant déjeunes filles.
Tout est désert : mais non. seul près des murs noircis, Un enfanl aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
Courbait sa tète humiliée. Il avait pour asile, il avait pour appui 10
Une blanche aubépine, une fleur, comme lui
Dans le grand ravage oubliée.
« Ah I pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux ! Hélas î pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus
Comme le ciel et comme l'onde, 15
Pour que dans leur azur, de larmes orageux. Passe le vif éclair de la joie et des jeux.
Pour relever ta tête blonde.
1. Remarquer la largeur descriptive de ces premiers vers, et comme ils posent le décor. — 2. Chio, ou Chics. île de lArchipel, près de l'Asie Mineure, célèbre par ses vins. — 6. Le nom de Chio évoque chez le poète la vision dune île belle et fortunée : quatre vers sont consacrés à cette description, afin de faire une antithèse avec ce qui précède (sombre écueili et ce qui suit (Tout est désert). On peut toutefois observer que les charinitles, les grands bois, les coteaux, les palais, n'ont rien de très local ? seul le chœur dansant de jeunes filles rappelle Théocrite. Virgile et André Chénier. — ii. Faire ressortir les couleurs : murs noircis, yeux bleus, blanche aubépine. Combien la comparaison avec la fleur serait banale, si l'on déplaçait la virgule, etsi on lisait: une fleur comme lui. — 17. Suivre la métaphore marquée par/j/eur*-, ciel, onde, azur, orageux, éclair.
\'T\^ sifci.E 653
« Que veux-tu? bel enfanl, quête f.iul-il donner Pour rattacher i,MÎment et ^aîinent ramener '20
1mi lionrles sur ta hlanelu' éj)aule.
Ces cheveux cjiii chi ter n'ont j)as subi l'alFront, 1^1 qui pleurent épars autonr de ton beau front.
Comme les feuilles sur le saule ?
« Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux? 25
Est-ce d'avoir ce lis, bleu comme tes yeux bleus.
Qui d'Iran borde le puits sombre?
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si j^rand. Qu'un cheval au j^alop met toujours en courant
Cent ans à sortir de son ombre? 30
u \''eux-tu pour me sourire, un bel oiseau des bois. Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,
Plus éclatant que les cymbales ?
Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l'oiseau merveilleux ? — .\mi, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleus, 35
Je veux de la poudre et des balles. »
{Orientales, 1829, Metzel, éditeur.) L'enfant (1830).
Victor Hugo est un des poètes qui ont le mieux chanté l'enfance; on a pu former un volume en groupant ses plus beaux vers sur les enfants. Ce sont d'abord ses propres enfants qu'il a décrits et célébrés : Charles, François-Victor et Léopoldine : la mort de sa hlle lui inspira, dans les Contemplations, quelques-unes de ses plus belles pièces. Plus tard, il a chanté ses petits-enfants, Georges et Jeanne, dans V Art d'être grandpère. — Le morceau que nous citons est consacré à l'impression douce réconfortante, mystérieuse, que la venue d'un petit enfant jette au coeur des parents et des amis. — Victor Hugo constate d'abord le fait, puis il expliiiue, enfin il formule un souhait.
24. L'enfant courbe su li'lc humiUi'c : ilsîig'itdt' lui donner quelque chose qui le distraie, l'amuse, pour ({u'i! relt^ve la tête ; alors les boucles de ses cheveux retomberont sur ses épauh?s. — 25. Nébuleux, rappelle la st'rie qui va de /ileurs à l'-rlnirv. — 27. Iran. i)our la l'erse. Ce puits, situeprès du lac d'Ourniiali. en Perse, a 3iii( pas de circonft'rence. — 2S. Tuba, arbre merveilleux qui pousse dans le [)aradis mahométan. — ',\ù. Ce mot de lu /in, inattendu, est dans la manière que V. Hugo aireetionnera surtout plus tard: voir, dans la L(';fi'nfl<> r/e.v sii'cli's, les derniers vers de : L'uigle du c/sv/j/e, le Trnvuil des ruplifs. les f'.iiirrt'.s gens.
r>54 I,ES GRANDS HCniXAlNS IRANÇAIS
Le loil séf/Rie et rit.
Am)ué Chk.mkr,
Lorsque rciiliinl paraît, le cercle de famille Applaudit à îicï'nnds cris. Son doux re^^ard qui brille
b'ait briller tous les yeux, El les j)lus tristes fronts, les plus souillés peut-être, Se dérident soudain à Aoir l'enfant parailre, 5
Innocent et joyeux.
Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre
Les chaises se toucher, Quand Fenfant vient, la joie arrive et nous éclaire. 10 On rit, on se récrie, on lappelle, et sa mère
Tremble à le voir marcher.
Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme, De patrie et de Dieu, des poètes, de Lame
Qui s'élève en priant ; Li
L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie Et les poètes saints I la grave causerie
S'arrête en souriant.
La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à
[l'heure Où Ton entend gémir, comme une voix qui pleure, 20
L'onde entre les roseaux, Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare. Sa clarté dans les champs éveille une fanfare
De cloches et d'oiseaux I
Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine 25 Qui des plus douces fleurs embaume son haleine
Quand vous la respirez ; Mon âme est la forêt dont les sombres ramures S'emplissent pour vous seul de suaves murmures
Et de rayons dorés. 30
30. Ici, il semble que le poète d<''fmisse la poésie si fraîche et si variée, mais aussi si profonde, des ijièces qu'il a consacrées à ses enfants et à ses petits-enfants.
\l\' sii.ci.i: ()jj
Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies, Car vos petites mains, joyeuses et bénies.
N'ont point mal lait encor ; Jamais vos jeunes pas n'ont louché notiu' r.in^e. Tète sacrée ! entant aux cheveux blonds, bel an^^e X)
A l'auréole d'or 1
... Il est si beau, lenfant, avec s<jn doux soui'ire, Sa douce bonne loi, sa voix qui veut tout dire,
Ses pleurs vite apaisés, Laissant errer sa vue étonnée et ravie, 40
Otîrant de toutes parts sa jeune âme à la vie
Et sa bouche aux baisers !
Seigneur! préservez-moi, préservez ceux que j'aime, Frères, parents, amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants, 45
De jamais voir, Sei^'^neur ! l'été sans fleurs vermeilles, La cag-e sans oiseau.v, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants I
(Feuilles (Vaulomne. — Helzel, éditeur.) Oceano nox (1839).
Cetic pièce (dont le titre signifie .V//;7 sur rocèaii) est une impression. Le poète est au bord de l.i mer, le soir : ce monic horiioit, ces voix désespérées des vagues, le font songer d'abord à tous ceux qui ont disparu pour toujours sous Vavcugle océan, puis à ceux qui ont vainement attendu leur retour, enfin au sombre oubli dans lequel le nom même s'est perdu. La dernière strophe ramène la mélodie initiale, comme si le poète sortait de son rêve.
Oh ! combien de marins, combien de caj)itaines. Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines. Dans ce morne horizon se sont évanouis !
47. Lu vat/t' .tiins nisr.nt.r... il y a ici une sin;^nli<rc inadvertance du poète. On i>pnt demander à Dieu de voir (oiijoura des fleurs en rlr, des abeilles dans la ruche, de?? enfants rlans la maison : mais, des oisenuj- (lau.<* les ruffes- '.'... Si^rait-ce qup iJieu a fait les oiseaux pour les cag-e.= ? ou les enfants, flans la maison, soraieul-ils de?» prisonniers ?
H. Signaler les antithèses entre yoi/'""'' ^< morne, cnirc pur tin et pvanouiê.
(').')(► /.lis G1JAM>S ÉcmVAIXS l'J{AN(,,.\IS
Combien oui disparu, dure cL triste fortune!
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, 5
Sous Taveui^le Océan à jamais enfouis !
(Combien de patrons morts avec leurs équipages !
L'ouraj^an de leur vie a pris toutes les pages,
Et d'un souille il a tout dispersé sur les tlols !
Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée. 10
Chaque vague en j)assant d'un butin s'est chargée ;
L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots I
Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues I Vous roulez à travers les sombres étendues, Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus. 15 Oh I que de vieux parents, qui n'avaient plus qu'un rêve, Sont morts en attendant tous les jours sur la grève Ceux qui ne sont pas revenus !
On s'entretient de vous parfois dans les veillées ! Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées, 20 Mêle encor quelque temps vos noms, d'ombre couverts. Aux rires, aux refrains, aux récits d'aventures, Aux baisers qu'on dérobe à vos belles futures, Tandis que vous dormez dans les goémons verts !
On demande : « Où s int-ils? sont-ils rois dans quelque
[île?» 25 Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile? » Puis votre souvenir même est enseveli.
(1. Procède cVarruDivliilion : sn?is fond, sans lune, âvetigle, enfoui. — Aveugle est tantôt subjectif /qui ne voit pas) tantôt objectif (où l'on ne distingue rien) : il est pris ici dans ce dernier sens. — 0. La coupe du vers détache heureusement les mots : d'un sou/pe. — [o. Vision réaliste et poétique, où les mots roulez, étendur/i, Iteurlant, écueils inconnus, sont dans un rapport d'une saisissante exactitude. — 18. Ceiie périjilirase a la valeur d'une définition. — 20. Cerclé, désignel'ensemble des personnes assises en cercle ; mais ce mot abstrait fait image, surtout parce qu'il est suivi d'une indication concrète (assis sur des ancres rouillées). — 24. Les cinq premiers vers de celte strophe forment une admirable antithèse avec le dernier, où le mot dorjueza quelque chose de mystérieux et de sinistre.
XIX** SIKCLh: (uT
Le corps se perd clans 1 eau, le nom dans la mémoire. Le temps, qui sur toute ondjie en ver^e une plus noire, Sur le sombre Océan jette le sombre oubli. 'M)
Bienlôtdes veux de tous votre ombre est dispai'ue. L'un n'a-l-il pas sa barque et l'autre sa charrue ? Seides, durant ces nuits où Forage est vaincpieur, \'os veuves aux Ironls blancs, lasses de nous attendre, Parlent encor de vous en remuant la cendre 35
De leur foyer et de leur cceur !
Kt quand la tombe enfin a fermé leur paupière,
Ixien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre
Dans l'étroit cimetière où l'écho nous répond,
Pas même un saule vert qui s'elfeuille à l'automne, 40
Pas même la chanson naïve et monotone
Que chante un mendiant à l'angle d'un vieux pont !
Où sont-ils les marins «ombrés dans les nuits noires ?
0 Ilots, que vous savez de lugubres histoires !
Flots profonds, redoutés des mères à genoux ! 45
Vous vous les racontez en montant les marées,
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous.
{Lea Hayons cl lea Ombres. 1840, Iletzcl, éditeur.)
30. Phrase qui doit s'expliquer ainsi : — deux choses, le corps, le tioiii ; le cor/If est recouvert par le sombre Ocrnn. le nom ])ar le sombre oiihCi. Et de même que le corps s'enfonce de plus en plus sous l'Océan, ainsi le nom se perd de plus en plus dans le lointain du temps. — 32. On dirait on prose : Chacun n'a-t-il i>as son occupation, son métier? Ilugo ui^e de mots coiicrf ts : sa hurfjue, sa rli.irriii'. A lidre s'ajoute i'imag:e, et la vision piltores(iue de l'activit»'' humaine. — 36. Le commentaire de ces admirables vers est dans Pécheurs d'Islande, de Loti. — i2. Ici, encore, faire ressortir le développement concret, tout ensemble réaliste et )ioéti([ue. Le thème est celui-ci : Uien ne rappelle votre souvenir, pas même une tombe, i»as même une complainte. La truiisitosilion iioéti'iiie du mot com/iliiinle forme tableau.
(>58 Li:S GKA.NOS ÉCRn.MNS KHANÇAIh
Saison des semailles, le soir 1SG5).
Le génie artistique àc V. Hugo n'est pas moins saisissant dans certaines petites esquisses que dans les grands tableaux. Le poète qui compose avec tant de maîtrise un ensemble aux plans multiples, aux figures innombrables, aux détails si bien subordonnés, comme Waterloo ou le Cimctiire d'Eylaii, excelle aussi à dessiner en quelques touches rapides et sûres une silhouette vivante qui se découpe en noir, avec sou geste propre, sur un fond de lumière. — On prétend que cette pièce aurait été inspirée au poète par le célèbre tableau de Millet : le Semeur.
C'est le moment crépusculaire.
Jodmire. assis sous un portail.
Ce reste de jour dont séclaire La dernière heure du travail.
Dans les terres de nuit baignées, 5
Je contemple, ému, les haillons D'un vieillard qui jette à poignées La moisson future aux sillons.
Sa haute silhouette noire Domine les profonds labours. 10
On sent à quel point il doit croire A la fuite utile des jours.
11 marche dans la plaine immense, Va. vient, lance la graine au loin, Rouvre sa main, et recommence. 15
Et je médite, obscur témoin,
4. La beauté de cette description si simi^le vient surtout de ce que l'idée du travail se mêle au spectacle du crépuscule : on y sent Ihomme en lutte avec la nature. — 5. De nuits baignées, la nuit s'étend sur les terres encore dorées par le soleil, comice une nappe liquide et transparente. — i,B. Hugo ne dit pas que le vieillard jette le grain, mais la moi.^son future. C'est bien le sentiment du semeur qui voit en imagination le produit de son travail. — 10. Antithèse entre liaute et profonde. La silhouette noire s'en agranoii d'autant. — 12. La fuite utile des jours. Pour le citadin, le désœuvrfs les jours qui fuient sont autant de perdu sur l'existence ; mais le paysan qui a confié le grain à la terre sait que chaque jour est utile à la maturité de sa moisson future. La faite utile est donc plus qu'une antithèse, c'est une idée philosophique. — 1-5. Analyser le geste.
Pendant que, déployant ses voiles, I/ombre, où se mêle une rumeur, Semble élaPi,'ir justju'aux étoiles Le i^este aui;u8le du someur. 20
(Les Chansons des Ihies et des Boi's^ livre II, i, in.) Waterloo ( I853j.
Ce passage est extrait des Châtiments. Dans une pièce de ce recueil, intitulée VExpiation, V. Hugo nous montre Napoléon l"-"" qui expie ijuelque f/jOiV, et à qui Dieu inflige désastres sur désastres: la retraite de Russie, IVaterJoo, Suitile-Hélèiie... 11 meurt, il est ramené triomphant en France; il croit l'expiation terminée. Non, son châtiment, ce sera la restauration de l'Kmpire, parodie de son Empire à lui. Et le crime pour lequel il est châtié, c'est le i8 brumaire. — L'intérêt de ce morceau est dans le renouvellement du stvle épique, appliqué à un combat moderne. Ce ne sont plus, comme chez Voltaire ou chez Casimir Delavigne, des périphrases destinées à voiler, à déguiser, à ramener le costume et les manœuvres de l'armée de notre temps à ceux des temps anciens. Les choses V sont nommées par leur nom. Et l'effet épique est merveilleux; on cherchera pourquoi. Nous réduisons à dessein le conimentairç de détail, que les élèves devront faire par eux-mêmes,
Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !
Gomme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres bataillons.
D'un côte c'est FKurope et de l'autre la France. 5
Choc sanglant! des héros Dieu trompait l'espérance;
Tu désertais, victoire, et le sort était las.
0 Waterloo ! je pleure et je m'arrête ! hélas !
Car ces derniers soldats de la dernière guerre
Furent grands : ils avaient vaincu toute la terre, 10
Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,
Et leur âme chantait dans les clairons d'airain !
20. A mesure que le soleil descend sur l'horizon, les ombres s'allongent, et la silhouette. <'clairi'-e do plus en plus bas, semble rejoindre k-s t'toiles.
12. Cf. dans la même pièce [i Ej-piulion) : <•... Les clairons à leur poste geU's. Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre », — Et dans /e.s Soldats de l'an If. (JhàtinifntK) : « ... El soufflaient dans des cuivres, .\insi que des dômons. »
Oi)*) LKS (iHAM)S l':CI<l\AlNS l-HANÇAIS
I^e soir Lomhait : la lutte était ardente et noire : Il axait l'oîVeiisive et presque la victoire ; Il tenait \\'ellington acculé sur un bois. 15
Sa lunette à la main, il observait parfois Le centre du combat, point obscur où tressaille La mêlée, elTroyable et vivante broussaille. Et parfois rhorizon, sombre comme la mer. Soudain, joyeux, il dit: « Grouchy! » — C'était Blù-
[cher! 20 L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme, La mêlée en hurlant grandit comme une flamme. La batterie anglaise écrasa nos carrés.
La plaine, où frissonnaient les drapeaux déchirés, Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge, 25 Qu'un gouifre flambovant, rouge comme une forge ; Goufifre où les régiments, comme des pans de murs. Tombaient ; où se couchaient, comme des épis mûrs. Les hauts tambours-majors aux panaches énormes ; Où l'on entrevoyait des blessures difformes. 30
Carnage affreux ! moment fatal ! L"homme inquiet Sentit que la bataille entre ses mains pliait. Derrière un mamelon la garde était massée, La garde, espoir suprême et suprême pensée, u Allons ! faites donner la garde ! » cria-t-il, 35
Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil, Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires, Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres, Portant le noir kolback ou le casque poli ; Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli, 40
Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête. Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête. Leur bouche, d'un seul cri, dit : Mve l'Empereur !
20. A Waterloo, le 1?^ juin ISio, Napoléon attendait l'armée commandée par le maréchal Grouchy. Mais celui-ci, ou mal informé, ou trompé, laissa passer l'armée prussienne commandée par Bulow et par Blûclier. Et tandis qu'il restait lui même immobile, plus de 00.000 Prussiens opérèrent leur jonction avec le général anglais Wellington. — 39. Kolback, sorte de bonnet à poil, porté par l'artillerie.
XI x'' sii:cLE 661
Puis, à pas lents, musique en tcle, sans fureur,
Tranquille, souriant à la mitraille an^-laise, i5
La j^arde impériale entra dans la fournaise.
Hélas ! Napoléon sur sa g-arde penclié.
Regardait et, sit«jt qu'ils avaient déhouché
Sous les sombres canons jetant des jets de soufre,
N'oyait, l'un après l'autre, en cet horrible i^oullVe, 5t)
Fondre ces réjj^imenls de g^ranit et d'acier,
Comme fond une cire au souffle d'un brasier.
Ils allaient, larme au bras, front haut, "graves, stoïques.
Pas un ne recula. Dorme/, morts héroïques !
Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps r)5
Et regardait mourir la garde. — C'est alors
Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,
La Déroute, géante à la face elTarée,
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons.
Changeant subitement les drapeaux en haillons, 60
A de certains moments, spectre fait de fumées,
Se lève grandissante au milieu des armées,
La Déroule apparut au soldat qui s'émeut,
Et, se tordant les bras, cria : « Sauve qui peut ! »
Sauve qui peut ! alYront ! horreur! toutes les bouches 65
Criaient. A travers champs, fous, éperdus, farouches.
Comme si (|uelque souille avait passé sur eux.
Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux.
Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles,
Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles, 70
Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil !
Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraienl ! h>nunclin
Comme s'envole au vent une paille enflammée, [^d'oeil,
S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée ;
Va cette plaine, hélas ! où l'on rêve aujourd'hui, 7i3
\ il iuirceux devant (pu 1 univers avail fui !
Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,
77. Quarante ans, en chillies ronds. V. Hugo t'*crivanl relie pièce en 1853, il y avait e.vaclemenl trente-liuit ans que la bataille de Waterloo avait été livrée.
(')()J I.l'.S r.RANnS ECRIVAINS FHANÇAIS
Waterloo, ce plateau t'uncbre et solitaire,
Ce cliamj3 sinistre où Dieu mêla tant de néants
'J'remble encor d'avoir vu la fuite des géants ! 80
(Les Châtiments, l'Expiation^ fletzel, éditeur.) Charge de cuirassiers (186'2).
(Episode de la bataille de Waterloo.)
Hugo prosateur est encore un poète épique. On s'en convaincra en comparant ce passage au récit de cette même charge dans Thiçrs.
Napoléon donna Tordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de Mont-Saint-Jean ^
Ils étaient trois mille cinq cenls. Ils faisaient un front d'un quart de lieue. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient vingt-six escadrons. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec des pistolets d'arçon dans les fontes et le long sabre épée. Le matin toute larmée les avait admirés, quand, à neuf heures, les clairons sonnant, toutes les musiques chantant : Veillons au salui de l Empire^ ils étaient venus, colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, l'autre à leur centre, se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne si savamment composée par Napoléon, laquelle, ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud, avait pour ainsi dire, deux ailes de fer.
L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur, Ney tira son épée et prit la tête. Les escadrons énormes s'ébranlèrent.
Alors on vit un spectacle formidable.
Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, formée en colonne par division, des-
1. Plateau situé entre Mont Saint-Jean et Waterloo. Wellington y était établi avec linfanterie anerlaise.
XIX'' SIÈCLK '^'♦♦^
ceudit d'un même mouvemeiil oL comme un seul homme, avec la préc.sion d'un bélier de bronze qui ouvre une brèche, la colline de la Bellc-Alliance, s enfonça dans le fond redoutable où LanL crhonimes deja étaient tombés, y disparut dans la fumée, puis sortant de cette ombre, reparut de l'autre côté du vallon, toujours compacte et serrée, montant au ^rand trot, a travers un nuage de mitraille crevant sur elle, 1 épouvantable pc.ile de boue du plateau de Mont-Samt-Jean. Us montaient -raves, menaçants, imperturbables ; dans les intervalles de la inousqueterie et de l arti lerie, on entendait ce piétinement colossal. Etant deux divisions, ils étaient deux colonnes ; la division Wathier avait la droite, la division Delort avait la gauche. On croyait voir de loin s^allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d'acier. Cela traversa la bataille
comme un prodige. • j i
Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la .^rande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerie ; Murât V manquait, mais Ney s'y retrouvait. Il semblait que cetle masse était devenue monstre et n'eut qu une ^me. Chaque escadron ondulait et se gontlait comme un anneau de polvpe. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle de casques, de cris de sabres, bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare,tumulte discipline et terrible ; là-dessus les cuirasses, comme les écailles
surl'hvdre. , i i .1 •
Derrière la crête du plateau, à l'ombre de la batterie masquée, l'infanterie anglaise, formée en treize carres, deux bataillons par carré, et sur deux lignes, sept sur la première, six sur la seconde, la crosse à 1 epau e, couchant en joue ce qui allait venir, calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cette marée d'hommes. Elle entendait le grossisse-
0(il
LES GHANUS ECUIVAINS FRANÇAIS
ment du bruit des trois mille chevaux, le IVai^pement alternatif et symétrique des sabots au ^raud trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une sorte de ^-rand souille farouche. Il y eut un silence redoutable, puis subitement une long-ue file de bras levés brandissant des sabres apparut au-dessus de la crête, et les casques et les trompettes, et les étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant : Vive l'Empereur! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut comme l'entrée d'un tremblement de terre...
(Les Misérables, II« partie, livre I, §§ 9 et 10,
Hetzel éditeur.)
Alfred de Vigny (1797-1863).
1. Vie et œuvres. — Le comte Alfred de Vigny Mont nous parlons ailleurs comme dramaturge et comme romancier, occupe une place à part dans la poésie romantique. — Il se sentit d'abord porté vers la carrière militaire, où s'étaient illustrés son père et ses aïeux. Entré dans l'armée au moment où l'épopée impériale était close, il ne pouvait avoir, comme officier, que des déceptions. En 1823, cependant, il partit pour la guerre d'Espagne ; mais son régiment laissé en observation à la frontière, ne prit part à aucun combat. Il ne rapporta de cette expédition que les vers du Cor, sur la mort de Roland. Aussi démissionna-t-il, en 1827, pour se retirer dans sa « tour d'ivoire ».
Depuis 1828. il s'était mêlé au mouvement romantique ; il avait collaboré au Conservateur littéraire de Victor Hugo. En 1822 il publia son premier recueil. En 1826, il en fit une édition augmentée, sous le titre de Poèmes antiques et modernes. Puis il se tourna tout entier vers le roman et vers le théâtre. Il ne donna plus, comme poèmes^ que le Mont des Oliviers et la Maison du berger insérés dans la Revue des Deux-Mondes). Après sa mort seulement parut le livre intitulé les Destinées, et qui comprend, avec les deux pièces que nous venons de nommer, ses plus beaux poèmes : la Colère de Samson. la Mort du loup, la Bouteille à la mer, VEsprit pur.
2. La philosophie de Vigny. — Vigny est surtout un penseur. De là, une production réduite, qui suppose de longues méditations ; de là aussi, dans l'expression, moins de facilité que