LES GRANDS KCRINAINS 1 HA.N»; AIS
le i>rcnncr en date de nos vrais jx)ètes. La siiicérilc de ses remords, la conscience de sa faiblesse, lui donnent des accents d'une profondeur toute nouvelle à cette date. Dans deux ouvrages au cadre traditionnel et conventionnel, le Felil Testament et le Grand Testiunenl, il trouve le moyen de traiter, surtout dans le second, les sentiments éternels du c(eur humain ; il mêle à la profondeur de la pensée un réalisme simple et puissant.
Le thème du Grand Testament (1461) est celui-ci : ^'illon va mourir; il lèf^ue à sa famille, à ses amis, tout ce qu'il possède. VA surtout il fait des rétlexions sur la brièveté de la vie, sur la nécessité de la mort, sur l'égalité des hommes dans le tombeau. — Les passages suivants sont les plus caractéristiques. Ici, nous ne traduisons plus; ce serait nuire au style si imagé de ^'ilIon.Nous citons le texte original, accompagné de nombreuses notes, et nous en modernisons autant que possible l'orthographe.
Ballade des dames du temps jadis (14G1)
Dites moi où, n'en quel pays,
Est Floi'a, la belle Romaine ;
Archipiada, ni Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine ;
Echo, parlant quand bruit on mène 5
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?
Où est la très sage Helloïs,
Pour qui fut châtié, puis moine, 10
Pierre Esbaillart à Saint-Denis?
Pour son amour eut cet essoine.
Semblablement où est la reine
Qui commanda que Buridan
1. N'en. Ici ne n'a aucune valeur négative ; il faut lire comme s'il y avait et. — 2-3, Flora, Ai'chipia da , Thaïs, femmes grecques et romaines célèbres par leur beauté. — 5. Echo, nymphe qui aimait Narcisse et qui fut changée en rocher. — 8. Antan {ante unnuni) de Tannée dernière. — 10. EsbaiUart, Abailard. — 11. Essoine, malheur. — li. Buridan (1300- 1360), docteur de lUniversilé de Paris, célèbre par l'argument dans lequel il suppose un âne éi:alement sollicité par la faim et par la soif, et mourant entre de lavoine et de leau. La reine en question serait Marguerite de Bourgogne, femme de Louis X le Hutin. On connaît le célèbre mélodrame d'Alex. Dumas père, la Tour de Xesle.
Movi'N agi: 31
Fût jelé en un sac en Seine? 15
Mais où sonl les neiges d'anlan ?
La reine blanche comme lis, Qui chanlail à voix de sirène ; Herle au grand pied, Biétris, Allis ; Haremburgis qui tint le Maine, *20
Et Jehanne, la bonne Lorraine, Qu'Anglais brûlèrent à Rouen?
Où sont ils, Vierge souveraine?
Mais où sont les neiges d'antan?
Envoi.
Prince, n'enquérez de semaine 25
Où elles sont, ni de cet an, Que ce refrain ne vous remène :
Mais où sonl les neiges d'antan ?
[Villon se représente ensuite méditant dans le charnier du cimetière des Innocents.)
Quand je considère ces tètes
Entassées en ces charniers ;
Tous furent maîtres des requêtes
Ou tous de la chambre-aux-deniers.
Ou tous furent porte-paniers ; 5
16. Certains textes portent : la reine Blanche comme un lis, et ce serait Blanche de Caslille. mère de Stiiut Louis; mais ce texte est impossible au point de vue yrammali.al. Il s'agit d'une reine dont le teint a la hlancheur du lis ; et l'on ne sait de quelle reine Villon veut parler. — l'J. Berte au grand pied, la mère deCharlemagne ; —Biétris, Béatrice de Provence;
— Allis, Alix (le Champagne Femme de Louis \'II le Jeune (f 1206). — 20. Haremburgis,Lrend)ourges, femme de Foulques V, comte d'Anjou (-{- 1126),
— 21. Jeanne d'Arc l'ut brûlée à Rouen en 1431. — 23. Ils, elles. — 25. De semaine, ni de cette semaine, ni de cette année. — 27. Que cere frain... Sans que ce refrain vous revienne à la mémoire.
2. Charnier, endroit où l'on entasse les ossements retirés d'un cimetière. — 3. Maîtres des requêtes, les officiers {|ui examinaient les affaires judiciaires soumises au Conseil du roi. — 4. Chambre aux-deniers, équivalait à peu près à notre Cour des comptt s — b. Porte-paniers, portefaix. Villon constate qr.e ces crânes sont maintenant inqjossibles à distinguer : c'est l'égalité dans la nioit. idée essentiellement chrétienne.
32 LES GHAM)> L.CKI\Al.\b FKAN(;AIS
Autant puis luii que l'autre dire, Car, d'evèques ou lanterniers, Je n'y connais rien à redire.
El icelles qui s'inclinaient,
Unes contre autres en leurs vies, 10
Desquelles les unes régnaient,
Des autres craintes et servies ;
Là, les vois toutes assouvies,
Ensemble en un tas pêle-mêle.
Seigneuries leur sont ravies ; J5
Clerc ni maître ne s'y appelle.
Or -sont-ils morts, Dieu ailleurs âmes !
Quant est des corps, ils sont pourris.
Aient été seigneurs ou dames,
Souef et tendrement nourris 20
De crème, fromentée ou riz,
Leurs os sont déclinés en poudre :
Auxquels ne chaut d'ébat, ni ris...
Plaise au doux Jésus les absoudre !
Ballade des pendus (1462\
Villon sur le point d'être pendu avec ses compagnons, écrivit cette ballade. Il suppose que les squelettes attachés au gibet de Montfaucon adressent la parole aux passants.
Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les cœurs contre nous endurcis.
Car si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous merci.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six ; 5
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
7. Lanterniers. ceux qui portent des lanternes, ou qui les allument. — 8. « Je ne m y reconnais pas. >. — 0. Icelles, celles-ci. — 10. Unes contre autres, l'une en face de Tautre. — 13. Assouvies, calmées. — IG. Clerc désigne ici un subalterne, par opposition à maître. — 17. Or, maintenant . — 20. Souef, doucement. — 21 . Fromentée, sorte de gâteau fait avec du froment. — 22. Déclinés, tombés.— 23. Chaut (caZei), soucie.