AMAURY
\'ous connaisse/, Uadbert, le but de mou voya^^c,
Ou plutôt de ce long- et dur pèlerinaf^e :
Je sentais, j'étais si\r qu'en retrouvant ces lieux.
Témoius de mon forrait,je le pleurerais mieux.
Poussé parce désir qu'en vain lame comprime, 5
J'avais soif de revoir le théâtre du crime,
Ces monts Pyrénéens et ce fatal vallon
Où Roland a péri, livré par Ganelon !
Je les reconnus trop, ces pics tristes et sombres.
Ces torrents, ces pins noirs aux g^igantesques ombres ;
C'était bien Roncevaux ! Seulement par endroits j 10
L'herbe verte était plus épaisse qu'autrefois ;
C'est qu'ils ont lutte là, lutté sans espérance,
(irands écrivuins. 2 i
7 lis LES GRANDS KCRHAlNS KRANÇAIî?
Pour le j^Tiind empereur et pour la douce France, Les superbes héros, mes nobles compagnons, 15
Dont j'ose à peine encor me rappeler les noms ; C'est (jue (le leur sang pur cette terre est trempée ! C'est que, si je cherchais du bout de mon épée, En remuant le sol, sans doute je pourrais Retrouver un ami dans ce que j'y verrais I 20
C'est qu'on découvre encor sous les roches voisines, Des cadavres percés de flèches sarrasines !...
RADBERT
Calmez- vous, Amaurv 1
AMAURV
Moi, je suis Ganelon, Ganelon, le Judas, le traître, le félon I Je restai là trois jours. Au fond de ma pensée 25
Je revoyais mon crime et ma honte passée, Ma haine pour Roland, ma jalouse fureur, Nos défis échangés aux yeux de l'empereur. Les douze pairs livrés aux Sarrasins d'Espagne Par moi, comte et baron, parent de Charlemagne I 30 Il me semblait entendre, au milieu des rochers. Nos preux tomber surpris par les coups des archers, Olivier et Turpin, mouvantes citadelles, Terribles, se ruer parmi les infidèles, Et Roland, dans la mort sublime et triomphant, 35 Faisant trembler les monts du son de l'oliphant ! Jetais là seul, mon âme à mon crime absorbée, Frissonnant, à genoux, la poitrine courbée ; Je priais, je pleurais : la nuit autour de moi Descendait, pénétrant mon cœur d'un vague effroi. 40 Tout à coup retentit le tonnerre, et la rage De l'ouragan me vient rappeler cet orage Dont Charlemagne, au bruit du tonnerre roulant. Disait : C'est le grand deuil pour la mort de Roland ! A tous ces souvenirs la force m'abandonne, 45
Et j'embrasse la terre en m'écriant : « Pardonne !
Avant la mort, jurande ombre, accorde-moi la paix ;
Snis-je donc coiidamn? pour jamais? — Pour jarr^ais ! »
Répondit une voix ; je relevai la tète,
Va je crus voir, je vis, sous l'horrible tempête 50
Parmi les rocs Cumauls rpii m'enlouiMient partout,
1^1 homme, un chevalier, immobile et debout;
l'n blanc linceul couvrait jusqu'aux pieds le fantôme.
Mais laissait deviner la cuirasse et le heaume ;
Et la voix même avait cet accent souverain 55
Et rude qu'elle prend dans le casque d'airain,
« Eh î quoi, Roland ! criai-je, ô martyr que j'implore.
Pas de pardon, jamais ? — ■ Jamais î » répond encore
La voix sinistre. Au loin, de sommets en sommets
La monta^^ne redit le mol falal : Jamais ! 00
Et moi, qu'avait brisé cet arrêt de la tombe,
Je tombai sur le sol comme un cadavre tombe.
Quand je me relevai, le jour brillait aux cieux,
Et je redescendis le mont silencieux.
Un moment je voulus au fond de ces retraites 65
M ensevelir, ainsi que vos anachorètes ;
Mais je me rappelai, mon Père, vos avis :
D'autres devoirs me sont imposés : j'ai mon fils !
RADBERT
Comte, votre récit n'a rien dont je m'elTraie :
Ainsi plus d'une fois se rouvrir.i la plaie ; 70
Eloig-nez maintenant, d'autres soins occupé,
Ces vaines visions de votre esprit frappé.
L'écho répondait seul à votre voix fiévreuse,
Et l'ombre de Roland sera plus {généreuse ;
Les vivants, dont la haine irrite les tourments, 75
Osent dire : Jamais ! — Les morts sont plus cléments.
\La Fille de Roland^ acte I, scène n.
Gurel et Fayard, édit.)