I. — Les écrivains religieux
l. Joseph de Maistre 17:);-1821). Né à t'haïubéry, Joseph de MaisLi'e S'.''j<ttiriia à Saint-Pétersbourg, comme ministre plénipotentiaire du roi de Sardaigne, pendant quatorze ans. Il revint à Turin en 1S17, et y mourut en 1821. II écrivit : les donsidénilions sur lu Frnnce ^1796 , Du Pape (1819), les Soirées (le Snint-Pélershourcj ^182P. Dans tous ses ouvraj^L's, il ciierche à démontrer que rien n'arrive dans le monde que par la volonté de Dieu.
Bien que J. de Maistre ait, en politique comme en religion, des idées trop absolues, son caractère personnel ne peut ([u'exciter la plus vive sym|)atliie. Il a lutté noblement contre la pauvreté, supporté pendant quatorze ans la séparation d'avec une famille qu'il adoi-ait: en butte aux tracasseries lointaines d'un roi qui n'appréciait ni sa dignité ni son mérite, il lui restait liéro'iquement fidèle, conservant un inaltérable sto'icisme arist<icrati([ue et chrétien.
Pour profondes et suggestives que soient les idées de J. de Maistre, ces idées ne s'imposeraient pas sous son nom, sans le style dont il les a marquées. Ce Savoisien est un écrivain français de grande race, comparable dans ses meilleures pages à Pascal et à Hossuet. Comme les maîtres du .wii" siècle, il s'attache à l'homme inférieur, aux idées générales, à la métaphysique. II est préoccupé de serrer son raisonnement, de tr<>u\er l'expression juste, précise, vigoiu'euse. Nous citons de lui deux morceaux d'un caractère très dillérent, et qui feront apprécier les qualités diverses de son style.
La guerre (1821).
Voici peui-étre la plus célèbre p.igc de J. de Maistre. On en discutera r.iiiri .T l'on opposera à cette apologie mystique de la guerre les opî-
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nions d'autres philosophes chrétiens, comme Pascal, Fcnelon et Massillon. xMais les élèves analyseront surtout ici les procédés de composition et de style. On leur fera sentir la sûreté et la largeur de ce raisonnement, la logique passionnée de rargumentation. la symétrie rythmée des propositions, enfin la poésie farouche et troublante qui fort de cette vision.
Dans le vaste domaine de la nature vivante, il rè<^ne une violence manifeste, une espèce de rag'e prescrite qui arme tous les êtres pour leur mutuelle destruction : dès que vous sortez du règ"ne insensible, vous trouvez le décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie. Déjà, dans le règne vé<i:étal, on commence à sentir la loi : depuis l'immense Catalpa jusqu'à la plus humble g-raminée, combien de plantes meurent, et combien sont tuées ! Mais, dès que vous entrez dans le règne animal, la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force, à la fois cachée et palpable, se montre continuellement occupée à mettre à découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque g^rande division de Tespèce animale, elle a choisi un certain nombre d'animaux quelle a charg^és de dévorer les autres : ainsi, il y a des insectes de proie, des reptiles de proie, et des quadrupèdes de proie. Il n'y a pas un instant de la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Audessus de ces nombreuses races d'animaux est placé l'homme, dont la main destructrice n'éparg^ne rien de ce qui vit. Il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour tuer: roi superbe et terrible, il a besoin de tout et rien ne lui résiste. Il sait combien la tête du requin ou du cachalot lui fournira de barriques d'huile ; son éping-le déliée pique sur le carton des musées Téléfiant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du Mont-Blanc ou du Ghimboraço : il empaille le crocodile, il embaume le colibri ; à son ordre, le ser-
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peut à sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice qui doit le montrer intact aux yeux d'une loni,^ue suite d'observateurs. Le cheval, qui porte son maître à la chasse du ti^re.se p:ivane sous la peau de ce même animal ; Ihomme demande tout à la fois, à l'ag'neau ses entrailles pour faire résonner un > harpe ; au loup sa dent la plus meurtrière pour polir les ouvrag^es lécher? de 1 art ' ; à réléphant ses défenses pour façonner le jouet d'un enfant ; ses tables sont couvertes de cadavres. Le philosophe peut même découvrir comment le carnaj^e permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi sarrèterat-elle à Ihomme ?Non,sans doute. Cependant quel être exterminera celui qui les exterminera tous? Lui. (^est l'homme qui est chargé d'égorger l'homme.
Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui qui est un être moral et miséricordieux ; lui qui est né pour aimer ; lui qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à pleurer, et qui tinit par inventer des fictions pour pleurer; lui enfin à qui il a été déclaré « qu'on redemandera jusqu'à la dernière goutte du sang qu'il aura versé injustement » ? C'est la guerre qui accomplira le décret. N'entend*^z-vous pas la ferre qui crie et demande du sang?.,. La (erre n'a pas crié en vain : la guerre s'allume. L'homme, saisi tout à coup d'une fureur divine, étrangère à la haine et à la colère, s'avance sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut ni même ce qu il fait. Quest-ce donc que cette horrible énigme? Rien n'est plus contraire à sa nature, et rien ne lui répugne moins : il fait avec enthousiasme ce qu'il a en horreur. \'avez-vous jamais remarqué que, sur le champ de mort, riiomme ne désobéit jamais ? Il pourra bien massacrer Nerva - ou Henri I\',
1. Dent de loup, on donn»^ ce nom à un instrument en métal, qui sort aux doreurs pour hrunir l'or..!, de Maistre commet une erreur : il confond le nom et la chose. — 2. Nerva. empereur romain, successeur de Domitieu. père adoptif de Trajan. Nerva ne mourut pas de mort violente.
liM) LES CHWDS KCHINAINS KIJANÇAIS
mais le jilus abominable tyran, le plus insolent boucher de chair iiiimaine n'entendra jamais là : « Nous ne voulons pas vous servir. » Une révolte sur le champ de bataille, un accord pour s'embrasser en reniant un tyran, est un phénomène qui ne se présente pas à ma mémoire. Bien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui traîne l'homme au combat ; innocent meurtrier, instrument passif d'une main redoutable, il se plonge tête baissée dans l'abîme qu'il a creusé lui-même ; il donne, il reçoit la mort sans se douter que c'est lui qui a fait la mort.
Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu'à l'homme, la g-rande loi de la destruction violente des êtres vivants. La terre entière, continuellement imbibée de sang-, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort ^.
[Les Soirées de Saint-Pétersbourg , 7^ entretien.) L'éducation des femmes 1808).
Les lettres de J. de Maistre nous le révèlent aussi tendre et aussi enjoué que ses livres nous le font imaginer autoritaire et absolu. — J. de Maistre avait deux filles : AiUle, qui devint Mme Terray, et Constance, qui épousa le duc de Laval-Montmorenc3\ C'est à cette dernière, née après son départ pour Saint-Pétersbourg, et qu'il ne vit qu'à l'âge de quatorze ans, qu'il écrivit ses plus charmantes lettres. On fera comparer aux élèves les idées de J. de Maistre sur l'éducation des femmes avec celles de Molière, de Fénelon et de J.-J. Rousseau.
.1 Mademoiselle Constance de Maistre
Saint-Pétersbourg-, 24 octobre, 5 novembre 1808.
Voltaire a dit, à ce que tu me dis fcar, pour moi, je n'en sais rien : jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente
Mais peut-être faut-il comprendre : « Il serait capable de massacrer un bon prince tel que Norva, comme il a assassin'^ Henri IV... .• — 3. Style d'une grandeur vraiment biblique^ et digne de Bossuet.
ans que je n'en ai pas lu une li<;iics que les femmes sonf c<ipa/)les de faire foui ce que fnil les hommes, etc. : c'esl un compliment lait à quelque jolie femme,
. ou bien c'est une des cent mille et mille sottises qu il
' a dites dans sa vie *. La vérité est précisément le contraire. Les femmes nont fait aucun chef-d'œuvre dans nucun (jenre. Elles n'ont fait ni Vlliade^ ni VEnéide, ni la Jérusalem délivrée, ni Phèdre, ni Alhalie, ni Hodoffune, ni le Misanthrope, ni le Tartufe, ni le Joueur, ni le Panthéon -, ni l'ég^lise de Saint Pierre^, ni la \'énus de Médicis, ni V Apollon du lielvédcre, ni le Persée ^ , ni le livre des Principes ^, ni \e JJiscours sur l'histoire universelle, ni lélémaque . Elles n'ont inventé ni l'alg-èbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques, ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc. ; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela : c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde : un honnête homme et une honnête femme. Si une demoiselle sest laissé bien élever, si elle est docile, modeste et pieuse,
- elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c'est le plus g^rand chef-d'œuvre du monde. Si elle ne se marie pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le môme, ne laisse pas aussi que d'être utile autour d'elle dune manière ou dune autre. Quant à la science, c'est une
i chose très dangereuse pour les femmes. On ne connaît presque pas de femmes qui n aient été ou malheureuses nu ridicules parlascience. Elle les expose habituellement au petit danger de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage : aux hommes qui ne veulent pas être égalés par les femmes : et aux femmes, qui ne veulent
1. J. de Maistre n aime pas Voltaire ; c'est son droit. Mais puisqu'il en parle si souvent, il a tort de ne pas le lire, comme il l'avoue ; ses jugements à son cpard ne sont ainsi que des prt^Jugi-s. — 2. Le Pantlu'on dAgrippa.à Home.— 3. Saint-Pierre de l{ome. par Miclicl-Ang'e. — i. I*;tr iieuv(.'nulu Cellini (t lj7i;. — o- de Descartes. —
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pas être surpassées, ha science, de sa nature, aime à paraître ; car nous sommes or^aieilleux. Or, voilà le danger; car la femme ne peut être savante impunément qu'à la charg-e de cacher ce qu'elle sait avec plus d'attention que l'autre sexe n'en met à le montrer **. Sur ce point, mon cher enfant, je ne te crois pas forte ; la tête est vive, ton caractère décidé : je ne te crois pas capable de te mordre les lèvres lorsque tu es tentée de faire une petite parade littéraire. Tu ne saurais croire combien je me suis fait d'ennemis jadis, pour avoir voulu en savoir plus que mes bons Allobrog-es ^. J'étais cependant bien réellement homme, puisque depuis j'ai épousé ta mère. Juge de ce qu'il en est d'une petite demoiselle qui s'avise de monter sur le trépied pour rendre des oracles I Une coquette est plus aisée à marier qu'une savante ; car, pour épouser une savante, il faut être sans org"ueil, ce qui est très rare ; au lieu que, pour épouser la coquette, il ne faut qu'être fou, ce qui est très commun.
...Au reste, j'avoue que, si vous êtes destinées l'une et l'autre à ne pas vous marier, comme il paraît que la Providence Ta décidé, Vinstruction (je ne dis pas la science) peut vous être plus utile qu'à d'autres ; mais il faut prendre toutes les précautions possibles pour qu'elle ne vous nuise pas. Il faut surtout vous taire, et ne jamais citer jusqu'à ce que vous soyez duègne ^.
Voilà, mon très cher enfant, une lettre toute morale. J espère que mon petit sermon pourtant ne t'aura pas fait bâiller. Au premier jour, j'écrirai à ta mère.
6. On peut faire de sérieuses objections au système de J. de Maistre : mais on ne saurait nier qu'il n'ait signalé ici^ avec une verve et un bon sens dignes de Molière, /e vrai défaut des femmes savantes. — 7. Les habitants de la Savoie. Les AUobroges habitaient, du temps de César, entre le Rhône et l'Isère, un territoire qui comprenait l'emplacement actuel des deu'c Savoies. de la Drame et de l'Isère. Leur pays ne reçut qu'au IV* siècle de notre ère le nom de Sapaudia (Savoie). — 8. Duègne, vieille gouvernante (Mot espagnol: duena. du latin domina, qui a donné en français : damej.
iMiibrasse ma chère Adèle, et ne floule jamais du 1res profond respect avec* lecjuel je suis, pour la vie, ton bon père.
Quand lu m'écris en allemand, tu lais Tort bien de m'écrire en lettres lalines. ('es caractères ludescpies n'ont pu encore entrer dans mes yeux, ni, par malheur, la prononciation dans mes oreilles.
2. De Bonald ^17ji-l84o) Tut, sous rKnipire, consfillcr de l'Université ; sous la Restauration, député et pair de France. Ses jirincipales œuvres sont : la Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile fl79Gl et la Législntion primitive (1S02 . lionald a mis en formules al)straitcs et << lapidaires » la théorie de la société divine, c'est-à-dire organisée par Dieu lui-même et se développant, à la manière d'un être vivant, frelon des lois immuables. Le chef de l'Ktat, père de cette p;rande famille, n'est que le représentant de Dieu et l'interprète de sa volonté: ['in<llvidu n'a aucun droit : il doit rester à la place que le pouvoir lui assigne.
3. Lamennais 1 782-1 s54i. — Félicité-liobert de Lamennais est né à Saint-Malo. Élevé au château de la Chesnaie, près de Dinan, il eut, comme Chateaubriand, une enfance mélancolique et rêveuse ; la solitude et les lectures précoces donnèrent à son imagination un tour romanesque, et développèrent dans son intelligence des ferments de révolte. — Il se fit prêtre à trentequatre ans , et d'abord il servit passionnément l'Eglise en écrivant (1817) l- Essai sur l'indifférence en matière de relifjion. En même temps, il s'éprenait de lihérnlisme et groupait autour de lui (lui'lques jeunes catholiques avides de nouveautés et de poésie : Montalcmhert, Lacordaire, Maurice de (ruérin, etc. Avec eux, il fonda en 1H30 le journal V Avenir dont l'épigraphe était : Dieu et liberté. Ce journal ayant été condamné à Rome, les collaborateurs de Lamennais iirent leur soumission ; mais Lamennais rompit avec l'Eglise. Il écrivit alors I.es Paroles d'un rroi/ant (183» , les Affaires de Home (ISSO;, le Livre du peni)le