LA CRITIQUE AU XIX^ SIÈCLE
La critique littéraire s'est renouvelée au xix* siècle, sous l'influence de Chateaubriand, de M™" de Staël et de quelques journalistes de talent. Au xviii^ siècle, on pratiquait la critique dogjnalique : on cherchait, en étudiant un ouvrage nouveau, si cet ouvrage était bien conforme aux règles du genre, et si Je style de l'auteur était correct et élégant. Au xix*. on fait de la critique historique et relative : on replace l'auteur et son œuvre dans leur milieu social et moral, et l'on souhaite avant tout de comprendre et d'expliquer.
Villemain (1790-1867).
Abel-François Villemain fut professeur à la Sorbonne de 1816 à 1830. Son cours attirait un public nombreux, sensible à la fois au charme de son éloquence souple et vive, et à la nouveauté de ses théories critiques. Il fut membre de l'Académie française à trente et un ans, et en devint secrétaire perpétuel. — Après 1830^ il devint ministre de Tinstruction publique, et prit une part active, à la Chambre des pairs, aux discussions relatives à l'enseignement. — Il ne publia que deux de ses cours : le Tableau de la littérature française au moyen âge (2 vol.), et le Tableau de la littérature française au XVIII" siècle (4 vol.). Il a réuni en plusieurs volumes les articles publiés par lui dans diverses Revues, sous le titre de : Souvenirs d'histoire et de littérature, Études sur la littérature contemporaine, etc., et ses Rapports sur les concours académiques.
Villemain fut en son temps l'initiateur de la critique historique. Rien ne nous semble aujourd'hui plus naturel et plus indispen-
sable que tle mêler à nt)S ('hicles iillérnires la bio^rapliie. l'histoire et la comparaison avec les littératures tHi'an^ères ; c'était alors nue innovation. Ainsi, clans sku Moyen A(je, Villemain tente d'expliquer les ix^uvres par le pays, la civilisation, les mœurs et les idées. Il passe de la Provence à l'Italie où il étudie Dante ('»" et 12" levons) et Pétrarque (13" leçon}, pour y chei'cher les inllueuces et les réactions ; de même, il nous transporte en Espagne, où il analyse le lioimtncero (16" leçon . C^'tte niétlH)de est appliquée avec plus de sûreté et de force dans le Tableau du XVIII'' siècle. Là, combien de belles leçons sur la société, les philosophes et les poètes de l'Angleterre (5", 6", 7% 26% 27* leçons, etc.\ sur la littérature italienne ' 10" leçon). \'illeinain s'y montre vraiment un ilisciple éniinent de M""' de Staël.
Uien de plus injuste (jue le dédain dans lequel est tombé Villemain. Sans doute, il a été trop << éloquent », il a eu trop de goût naturel pour la phrase et pour le Irait. Mais dégageons ses idées d'une forme un peu surannée; nous le louerons d'avoir imprimé à la criticpie, et surtout du haut de la chaire, un mouvement ilécisif vers la relativité et le cosinopolUisme.
On jugera bien, d'après le passage suivant, comment Villemain examine un genre ou un procédé dans son évolution historique.
Le sentiment de la nature avant Chateaubriand (1858).
Admirons cette puissance abstraite et tout intérieure de la poésie française, dans le xvii® siècle; admirons un Corneille qui, de ses yeux, n'avait rien vu que les toits de Rouen et de Paris et le chemin d'une ville à l'aulre ; admirons Racine, avec son triste séjour de quelques mois à Uzés \ son voyaj^^e de quelques semaines au camp de Lille, et ses promenades de cour à Marly et à Fontainebleau ^, d'avoir trouvé dans leurs études tant de sources limpides et neuves d'insj)iralion poétique : c'est l'honneur éternel de la pensée pure et féconde par elle-même. Mais il faut reconnaître ce que ces limites un peu étroites pouvaient ôter à l'hori/on
1. Dzès. Racine y fat envoyé par sa famille on UitiS, pour y recueillir un Ix'-iu'pce dont son oncle, Ir- chanoine Sconiii, était titulaire. Quand il eut perdu son procès contre un religieux qui lui disputait ce bénéfice, il revint à Paris. Nous connaissons f)ar dt* charmaiiles lettres à Vitart et à l'abbé Le Vasseur, les impressions de Racine à U/.ès. — 2. Racine, après 1677, suivait la cour comme historiographe du roi.