‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 220 sur 261 · LES GRANDS KCHIVAINS 1RAN(.:AIS · texte numérisé non relu

LES GRANDS KCHIVAINS 1RAN(.:AIS

du yénie. La nier\eille dini autre poêle du même temps lui d'y sup[)lêer par l'observation assidue et naïve. Qu'avait vu La Fontaine des grandes scènes de la nature, des g-rands paysages du monde physique ? Pas beaucoup plus, je crois, que la roule de Château- Thierry, les beaulés ai^tifîcielles du parc de \'aux ^, et les promenades des bois voisins de Paris, ou les magnilicences de \'ersailles, sans y être invité.

Mais à mille traits d'une vive expression, à tant d'images fraîches et riantes semées dans ses Fables, à l'exquise justesse des plus simples détails, on sent chez lui le peintre de la nature, comme dans Homère ou dans Théocrite. Ce don de vérité pittoresque, cette peinture des champs et des bois, cette aspiration même aux merveilles visibles des cieux, que seul il avait eue dans le grand siècle, nous ne pouvons plus l'espérer de la poésie tardive et mondaine du siècle suivant. Le grand poète de l'esprit, ^'oItaire, tout naturel qu'il est pour un temps si raffiné, n'aura que par instants quelques courts éclairs de la poésie descriptive, dans le ravissement de ses libres montagnes et de son lac, ou devant la pointe d'herbe verte, qui vit sous les glaçons des champs. Mais le goût, la passion, l'art du siècle étaient ailleurs; et, quand ce siècle revint vers la nature, ce fut par théorie bien plus que par attrait, par satiété du reste bien plus que par préférence pour un sujet inépuisable. On s'avisa de la nature, pour ainsi dire, comme d'une chose négligée depuis longtemps, comme d'un spectacle oublié qui restait à voir.

Tout était si factice dans ce choix, qu'il eut pour interprète le talent le plus mondain du temps, Delille. Ce fut ce charmant causeur de salon, cet abbé spirituel et coquet, qui se chargea de faire aimer la cam-

3. Vaux, célèbre château, appartenant à Fouquet, et où La Fontaine résida pendant trois ans,

pa^j^ne, en y portant Ions les plaisirs de la ville. Ce fnt Ini qni voulnl rendre le spectacle de la nature dans sa grandeur et dans son impression sur le cceur de l'homme, avec le même art qu'il avait mis à décrire l'appareil mécanique d'un bras artificiel t'aljriqné par (juel({ue \ ancanson * du x\ ni'" siècle.

Ce n'était donc pas la poésie, c'était la prose éloquente (|ui ramenait alors l'imagination vers la nature. Bulïbn le lit avec grandeur ; l'originalité naquit pour lui des hardiesses de la pensée savante et de la correction sévère des formes. Mais, par là même, il tenait la nature encore loin de l'âme humaine, il la conjecturait dans son inlinie puissance : il la devinait dans ses lois générales, il la décrivait dans ses grandes catastrophes et ses imposants spectacles ; il ne la suivait pas avec amour dans les pistils ou les étamines d'une plante; il ne disait pas comme ce prêtre de l'Afrique au ni*^ siècle : « Pourquoi chercher si loin? Est-ce qu'une ileur, non pas de la prairie, mais du buisson, ne suffit pas à te démontrer l'artisan suj)réme du monde? — Non dicnni de prato, sed de dumetis floacu/us. »

A Rousseau fatigué des soupers tle Paris et luvant dans les bois de Montmorency, au peintre mélancolique de quelques sites du Piémont et de la Suisse, au banni chassé de lile Saint-Pierre, premier refuge de sa fuite, il fut donné de peindre la nature avec cette passion qui fait la vérité du tai)li'au. Quelques pages de Vfléloïse^ de Y Emile, du Promeneur solihiire ei des (J on fessions ont enrichi d'élégance descriptive et d'harmonie cette prose déjà féconde en tons si divers. L'émotion de l'âme y passe incessamment de la nature au Créateur; l'éblouissement de la vue inspire le transport de la reconnaissance et l'élan de la prière. Que

4. Vaucanson (1709-1782), célèbre par ses automatis, dont les plus connus sont : le Joueur de (lûle. le Joueur de t.irnhourin et de (julouhct, 1 es Deuj- (Canards, etc.

7*.)<i /.KS GH\M)S HCKHAlNS FRANÇAIS

sur la inônie ti-ace un autre génie se fût élevé, que lauteur de Paul et Virginie eût égalé, et une t'ois même surpassé Rousseau, c'était rannonce d'une voie nouvelle ouverte au talent ; c'était l'appel vers un autre monde que la vieille Europe, c'était, avec le chang-ement de la société, le rajeunissement de l'imagination et de l'art ! On sait tout ce qui fut espéré, promis, tenté, en Allemagne et en Angleterre,

La première moitié de ce siècle a beaucoup admiré le poète voyageur et sceptique qui cherchait sous le ciel voluptueux de l'Orient les vives couleurs dont il parsemait ses vers, et qui recueillait plus près de lui, dans les troubles d'une âme mécontente des hommes et delle-même, les traits uniformes qu'il donnait à ses héros. Entre Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Byron, une grande place devait être prise d'abord : un rare et brillant génie allait paraître, se frayer la route dans lébranlement du monde, amasser des trésors d'imagination dans les ruines d'une société mourante, exagérer tout ce qu'il devait bientôt combattre, et, par l'excès même de l'imagination, revenir de l'erreur à la vérité et des rêves d'un idéal avenir au culte du passé.

[M. de Chateaubriand sa vie, ses écrits, son influence littéraire et politique sur son temps, Librairie académique, Perrin et G'^.)

IL — Sainte-Beuve (1804-1869).

Charles-Augustin de Sainte-Beuve débuta dans le journalisme ; il écrivit pour Le Globe des articles sur les poètes de la Renaissance, articles qui formèrent en 1828 le Tableau de la poésie française au XVI^ siècle. Puis il se crut poète et publia, en 1829, Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, et, en 1830, les Consolations. En 1S34, il donna un roman : Volupté. En 1837-38, il fit à Lausanne un cours public sur Port-Royal ; et, en 1848, il en fit un autre à Liège, sur Chateaubriand. — Cependant ses articles au Constitutionnel, puis au Moniteur, devaient former les nombreux volumes des Portraits et des Lundis.

Sainte-Beuve a dit hii-mi'iiu- cjuil voulait l'aire « l'Iiistoire luitui-elle des esprits )>. Il a\ait ti'aversé tous les milieux, éprouve tous les seulinieuls, s n inpalliisé avec toutes les croyances ; il était Tesprit a le plus brisé et le |)lus rompu aux métamorphoses ». Revenu de tout, établi dans le scepticisme moral et le positivisme philosophiciue, il croit n'avoir d'autre passion que celle du vrai. Et, de fait, il a la passion de la recherche exacte: il n'éparjiue rien ni pour connaître, ni pour comprendre: ila des secrétaires cpii vont consulter et copier des documents dans les bibliothèques; il n'hésite pas à interrog^er lui-même les témoins ou les auteurs. Biographie, milieu historique, idées ambiantes, philosophie, religion, iniluences sociales ou particulières, tous ces éléments, il les analyse, quand il essaye de définir et de classer aussi bien Racine que M'"- de Staël, Diderot que Franklin. Il remplit, sous ce rapport, toute sa définition : « Le critique est un homme qui sait lire, et qui apprend à lire aux autres. » Sainte-Beuve, expliquant Port- Royal ou la Pléiade, Boileau ou La Rochefoucauld, est vraiment le plus intelligent des critiques ; il ne déplait que par un excès de souplesse et de détachement, un air de « ne pas y tenir » qui dévoile, sous l'intelligence, l'absence de caractère et de grandeur morale.

On apprendra donc de Sainte-Beuve à pénétrer à fond un sujet, à disséciuer une œuvre, à en expliquer et à en préciser les caractères essentiels ; on apprendra de lui, encore, à sentir vivement le beau et le vrai; mais on n'aura jamais pour 1 homme qu'une moyenne estime.

Le salon de M'"'' Récamier (1849).

M""" Récamier (1777- 1849), célèbre P:'*'^ ^''^ beauté, par son esprit et par sa bonté, commença à recevoir sous le Consulat, rue de la Chaussée d'Antiii. Exilée sous l'Empire, elle rouvrit son salon en 1819,11 l'Abbayeau-Bois. C'est alors que Chateaubriand en devint l'hôte le plus illustre et le plus assidu.

... M. de Chateaubriand y régnait, et, quand il était j)résenl, tout se rapportait à lui; mais il n'y était pas toujours, et même alors il y avait des places, des deg-rés, des H parle pour chacun. On y causait de toutes choses, mais comme en confidence et un j)eu moins haut qu'ailleurs. Tout le monde, ou du moins bien du monde,

allait dans ce salon, et ^ il n'avait rien de banal ; on y respirait, en entrant, un air de discrétion et de mystère. La bienveillance, mais une bienveillance sentie et nuancée, je ne sais quoi de particulier qui s'adressait à chacun, mettait aussitôt à l'aise et tempérait le premier elî'et de l'initiation dans ce qui semblait tant soit peu un sanctuaire. On y trouvait de la distinction et de la familiarité, ou du moins du naturel, une grande facilité dans le choix des sujets, ce qui est très important pour le jeu de Tentretien, une promptitude à entrer dans ce qu'on disait, qui n'était pas seulement de complaisance et de bonne grâce, mais qui témoignait d'un intérêt plus vrai. Le regard rencontrait d'abord - un sourire qui disait si bien : Je comprends, et qui éclairait tout avec douceur. On n'en sortait pas, même une première fois, sans avoir été touché à un endroit singulier de l'esprit et du cœur, qui faisait qu'on était flatté et surtout reconnaissant. Il y eut bien des salons distingués au xviii'^ siècle, ceux de M"'^ GeofTrin, de \L"^ d'Houdetot, de M*"*" Suard ^. M"'^ Récamier les connaissait tous et en parlait très bien; celui qui aurait voulu en écrire avec goût aurait dû en causer auparavant avec elle ; mais aucun ne devait ressembler au sien.

C'est qu'aussi elle ne ressemblait à personne. M. de Chateaubriand était l'orgueil de ce salon, mais elle en était rame...

Dans son petit salon de l'abbaye '', elle pensait à

). Et, dans le sens de : et poarlanl... — 2. D'abord, dès l'abord. — 3 M""= Geoffrin (1699-1777) eut au xviii« siècle un célèbre salon philosophique ; — M'"'= d'Houdetot (1730-1813; était la bell^-sœur de M"»» d'Épinay (voir Confessions de J.-J. Rousseau) ;— M""^ Suard (1750-1830) était femme de 1 académicien J.-B. Suard ; elle recevait surtout les héritiers des philosophes du xviii« siècle, et ceux que Napoléon appelait les idéologues. — 4. L'Abbaye-au Bois, couvent situé rue de Sèvres, et qui prenait quelques dames du monde comme pensionnaires. M°''= Récamier y vécut de 1819 jusqu'à sa mort, 1849. L'Abbaye est aujourd'hui démolie ; sur son emplacement se trouve la rue Récamier.

\1\'' SIl-CLE 7V)U

(oui, elle étendait nu loin son réseau de sympathie. Pas un talent, pas une \erUi, pas une distinction qu'elle n'aimât à connaître, à convier, à oMi<;er, à mettre en lumière, à mettre surtout en rajiport et en harmonie autour d'elle, à marquer an co'ur d'un petit si^ne qui était sien. 11 y a là de Tambition, sans doute; mais ([uelle ambition adorable, surtout quand, s'adressant aux plus célèbres, elle ne néglige pas même les plus obscurs, et quand elle est à la recherche (\e^ plus souffrants ! C'était le caractère de cette ame si multipliée de M""' llécamier d'être à la fois universelle et très particulière, de ne rien exclure ; que dis-je, de tout attirer et d'avoir pourtant le choix,

Ce choix pou^ait même sembler unique. M. de Chateaubriand, dans les vin<,4 dernières années, fut le grand centre de son mo^le, le grand intérêt de sa vie, celui auquel je ne dirai jias qu'elle sacrifiait tous les autres (elle ne sacrihait jiersonne qu'elle-même"), mais auquel elle subordonnait tout. Il avait ses antipathies, ses aversions, et même ses amertumes, que les Mémoires douhc-lombe aujourd'hui déclarent assez "'. Elle tempérait et corrigeait tout cela. Comme elle était ingénieuse à le faire parler quand il se taisait, à supposer de lui des paroles aimables, bienveillantes pour les autres, qu'il lui avait dites sans doute tout à l'heure dans l'intimité, mais qu'il ne répétait pas toujours devant les témoins ! Comme elle était coquette j)<)ur sa gloire ! Comme elle réussissait parfois aussi à le rendre réellement g-ai, aimable, tout à faitconlent, éloquent ; toutes choses qu'il était si aisément dès qu'il le voulait " I

>. Les Mémoires d'outre tombf avaient ét<' vemlus pnr Chateaubriand à une société moyennant une somme de 230.000 francs et une rente viagère de 20.000 : mais ils ne devaient paraitre qu'après la mort de l'auteur: de là leur titre. Cependant Kmile de Girardin en commença la publication dans son journal. In Presse, quelques mois avant la mort de Cliateaubriand. — 6. Ce qui semble votiloir dire qu'il ne It-tail guère naturellement. D'ailleurs Sainte-Beuve, qui a beaucoup flatté Chateaubriand vivant, lui consacra, dès le lendemain de sa mort (184S), un cours, professé à Liège, d'une malveillance vraiment fâcheuse.

SOi) f.FS GRANPS KCRIVAINS FRANÇAIS

Vne personne d'un esprit aussi délicat que juste, cl | qui l'a bien connue, disait de M™'- H'icamier : « Elle a ' dans le caractère ce f|ue Shakespeare appelle ' niilk o/ ' humnn kindne.'i.s (le lait de la h )nté humaine), une < douceur tendre et compatissante. Klle voit les défauts j de ses amis, mais elle les soigne en eux comme elle soignerait les inhrmités physiques. » Elle était donc la sœur de charité de leurs peines, de leurs faiblesses, et un peu de leurs défauts.

(Causeries du lundi, t. I : Madame HécHrnier, Garnier frères, éd.)

Les grands Écrivains du XVII^ siècle.

Sainte-Beuve se demande ici quel est le caractère essentiel de chacun des grands poètes du xvii" siècle. Se^préférences vont à Molière. On peut discuter ce choix, et préférer Corneille ou Racine ; mais ce passage est intéressant, par la façon dont Sainte-Beuve renouvelle le cadre d'une série de jugements traditionnels. Il cherche à surprendre le goût de chaque lecteur, et à en déduire à la fois nos tendances personnelles et la valeur propre de l'auteur que nous préférons.

Aimer Molière... j'entends Taimer sincèrement et de tout son cœur, c'est, savez-vous? avoir une garantie en soi contre bien des défauts, bien des travers et des vices d'esprit. C'est ne pas aimer d'abord tout ce qui est incompalible avec Molière, tout ce qui lui était contraire en son temps, ce qui lui eût été insupportable du nôtre.

... Aimer Molière, c'est être assuré de ne pas aller donner dans l'admiration béate et sans limite pour une humanité qui s'idolâtre et qui oublie de quelle étoffe elle est faite, et qu'elle n'est toujours, quoiqu'elle fasse, que l'humaine et chétive nature. C'est ne pas la mépriser trop pourtant, cette commune humanité dont on rit, dont on est, et dans laquelle on se replonge chaque fois avec lui par une hilarité bienfaisante.

Aimer et chérir Molière, c'est être antipathique à

loulc nuinîèrc dans le langa»;e et Texpression ; c'est ne pas s'amuser et s'attarder aux ^'•râces nii^nardes, aux linesses cherchées, aux coups de pinceau léchés, au marivaudage ' en aucun ^enre, au style miroitant et artificiel.

Aimer Molière, c'est n'être disposé à aimer ni le faux bel esprit, ni la science pédante; c'est savoir reconnaître à première vue nos Trissotins et nos Vadius '■^ jusque sous leurs airs galants et rajeunis ; c'est ne pas se laisser prendre aujourd'hui plus qu'autrefois à l'éternelle Philaminte, cette précieuse de tous les temps, dont la forme seulement change et dont le plumag^e se renouvelle sans cesse; c'est aimer la santé et le droit sens de l'esprit chez les autres comme poursoi...

.Aimer et préférer ouvertement Corneille, c'est sans doute une belle chose, et, en un sens, bien légitime ; c'est vouloir habiter et marquer son rang' dans le monde des grandes âmes ; et pourtant n'est-ce pas risquer, avec la grandeur et le sublime, d'aimer un peu la fausse gloire, jusqu'à ne pas détester l'entlure et l'emphase, un air d'héroïsme à tout propos? Celui qui aime passionnément Corneille peut n'être pas ennemi d'un peu de jactance '^.

Aimer, au contraire, et préférer Racine, ah ! c'est sans doute aimer avant tout l'élégance, la grâce, le naturel et la vérité, au moins relativement, la sensibilité, une passion touchante et charmante ; mais n'est-ce

l. Marivaudage, on désigne par ce mol le genre d'esprit un peu sublil dont Marivaux, l'auteur du Jeu de Vnmoar et du luisard (1734), a donné des modèles exquis. A notre avis, le murivuud.iffc n'est insupportable que cliez les imitateurs de Marivaux. — 2. Trissotin, Vadius, les deux prduntx des Femmes s;ii\uites. — Philaminte, i)rincipal personnage féminin de la même pièce. — 3. Jactance, Sainte Beuve est préoccupé de donner le premier rang à Molière ; aussi se monlre-t-il trop sévère pour Corneille, dont le génie nous lait peut-être, avec celui de Pascal, le plus d'honneur. N oublions pas qu'on dit le grand Clorneille, et <iuc personne ne songerait à donner la même épithète à Molière. D ailleurs, Sainte-Beuve a écrit d'admirables pages sur Corneille.

Gra n (lsZ.êcrivn ins. *2<>

(SO'J Les grands KCitIVAlJJS rRAN'ÇAlt?

pas cepciulaht aussi, sous ce lype U!ii(pic de perfection, laisser s'introtluire clans son goût et clans son esprit de certaines beautés convenues el trop adoucies, de certaines mollesses et lan<;ueurs trop chères, de certaines délicatesses excessives, exclusives ? Enfin, tant aimer Kacine, c'est risquer d'avoir trop ce cju'on appelle en France le goût, et qui rend si dégoûté.

Aimer Boileau... mais non, on naime pas Boileau ; on Testinle, on le respecte, on admire sa probité, sa raison, par instants sa verve, et, si Ton est tenté de Taimer, c'est uniquement pour cette équité souveraine cjui lui a fait rendre une si ferme justice aux grands poètes ses contemporains, et en particulier à celui qu'il proclame le premier de tous, à Molière.

Aimer La F'ontainé, c'est presque la même chose qu'aimer Molière ; c'est aimer la nature, toute la nature, la peinture naïve de l'humanité, une représentation de la grande « comédie aux cent actes divers », se déroulant, se découpant à nos yeUx en mille petites scènes, avec des grâces et des nonchalances qui vont si bien au bonhomme, avec des faiblesses aUssi et des laisser-aller c|ui ne se rencontrent jamais dans le simple et mâle génie, le maître des maîtres. Mais pourquoi les diviser? Là Fontaine et Molière, on ne les sépare pas ; on les aime ensemble.

[Nouveaux Lundis, tome \ , Calmann-Lévy, édit.) in. - Saint-Marc Girardin 1801-18*3).

Saint-Marc Girardin fut, en 1833, nommé à la t'aculté des lettres, d'abord comme suppléant de Guizot. puis comme titulaire de la chaire de poésie française. De 1 834 à 1848 il fut député ; mais il n interrompit pas ses cours de la Sorbonne, qu'il continua jusqu'en 1863.

Ses principaux ouvrages, composés de ses leçons publi(|ues, revues et réunies, sont : Cours de littérature dramatique oU De

XIX" SiÙCMi S().{

l'usarfe des passions dan:i le drame (4 vol., en 1K.13 ,. La. Fontaine et les Fabulistes (2 vdI., 1s67), J.~J. liousseau, su vie et ses œuvres [2 vol., publication posthume, avec une préface cl'E, Bersot. 1875). Dans d'autres volumes, Saint-Marc Girurdinu recueilli divers articles de journau-v, rapports, etc.

Saint-Marc (lirardin est un criti([ue moraliste. Kn disciple de Villemain el en conlemporain de Sainte-Beuve, il ne néglige pas riiistoire; mais il cherclu' moins les faits (jue les monirs ; il étudie moins la biographie ([ue les caractères (voyez surtout son J.-J. Rousseau. De plus, il aime à sélever au-dessus de la « monographie » pour considérer révolution des idées ou celle des procédés littéraires a|)pli({ués c\ la peinture d'un même sentiment. C'est ainsi que, dans son Cours de lillèralnre dramatique,\\ i)rendra Vamour paternel et léludiei-a successivement chez les anciens, chez les classiques français, chez les romantiques; de môme pour le patriotisme, \e sentiment religieux^ etc. Si l'on peut faire un reproche <i ce jj^enrc de criti(jue, c'est de tourner à l'enseignement didactique et moral. Saint-Marc Girardin reste toujours professeur, ayant conscience qu'il s'adresse au public, et surtout à la jeunesse, et croyant devoir la jïuider vers tout ce qui est sain et élevé. Si c'est un défaut, il n'en est pas de plus honorable.

L'amour paternel dans Corneille (1843).

Le passage que nous citons est extrait du chapitre sur Vatuonr palernel, et consacré à l'expression de ce sentiment chez Corneille. La méthode du critique est bien celle que les élèves doivent suivredaus leurs dissertations littéraires : idées générales soutenues sans cesse par des exemples et des citations tirées de l'auteur étudié; ni dèclamatiou, ni esprit ; prouver à la fois la connaiss.ince exacte du sujet, et la rectitude de son jugement.

Dans Corneille, r;minur paternel a un caractère particulier de iernieté el de grandeur. Au premier couj) d'u'il, il semble que don Diè^ue el le vieil Horace manquent de tendresse : ils n'ont pas, du moins, ce qui chez nous passe pour le si^jne de la tendresse : je veux dire cette faiblesse et cette a^^ilalion que nous appelons sensibilité. Mais prenez ces grandes âmes dans les uioments où elles ne se surveillent plus, dans ces moments où quelque coup inattendu ôte à l'homme renqjire qu il a sur lui-même ; prenez le vieil Horace quand ses fils partent pour le combat :

soi LIS tlHANDS l'.CMIVAINS IHANÇAIS

Al» ! dit-il), n'attendrissez point ici mes sentiments ; Pour vous encoupaj^er, ma voix manque de termes, Mon creur ne forme point de j)ensers assez fermes , Moi-même, en cet adieu, j'ai des larmes aux yeux. Faites votre devoir et laisse/ faire aux dieux.

(Acte II, se. VIII.)

^'^oilà la tendresse comme doit la ressentir une g^rande âme qui se trouble et avoue son trouble. Ce vieillard, qui paraît impitoyable et dur^ sait même consoler sa fille et sa bru, Camille et Sabine, et les consoler comme on console, c'est-à-dire en prenant part à leurs peines, en les ressentant. Ainsi, lorsque, en dépit des Horaces et des Curiaces, Rome et Albe ont paru vouloir chercher d'autres combattants :

Je ne le cèle point [dit-il), jai joint mes vœux aux vôtres.

Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix,

Albe serait réduite à faire un autre choix ;

Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces,

Sans voir leurs bras souillés du sang' des Curiaces,

Et de révénement d'un combat plus humain

Dépendrait maintenant l'honneur du nom romain :

La prudence des dieux autrement en dispose.

(Acte III, se. V.)

Ainsi, tout Romain qu'il est, il aurait mieux aimé pour ses fils moins de gloire et moins de dang-ers, et il ne cache pas à ses filles la douleur qu'il a ressentie. Mais les dieux le veulent et la gloire de Rome l'ordonne : il se soumet. Dirons-nous pour cela que le vieil Horace aime mieux sa patrie qu'il naime ses enfants ? Non ; cela montre seulement que le vieil Horace n'a pas pour sa patrie les mêmes sentiments que pour son fils ; il aime ses enfants avec faiblesse et avec émotion, comme nous les aimons tous ; mais il aime sa patrie avec une sorte de fermeté décidée à tout faire et à tout souffrir pour elle.

XIX'" SIKCLE 805

Dans le vieil Horace ranicuir paternel éclate surtout quand, d'accord avec le devoir, il n'a plus à se conti'aindre. \'oyez cette scène où il sait enfin que son fds a fait triompher Rome, et qu'il est vainqueur et vivant :

O mon fils ! ô nui joie 1 ô Dionneur de nos jours ! O d'un Ktat penchant rincspéré seconrs ! \'ertu diirne de Home, et sang dif^ne d'Horace ! Appui de ton pays, et g'ioire de la race ! Quand pourrai-je étouH'er dans tes embrassements L'erreur dont j'ai formé de si faux sentiments ? Quand pourra mon amour haigmer avec tendresse Ton front victorieux de larmes d'allég:resse?

(Acte I\\ se. II.)

Il pleure alors sans plus vouloir se cacher, ce vieux Romain qui, au départ de ses fils, s'accusait d'avoir les larmes aux yeux, il pleure, et ses larmes de joie nous touchent plus vivement encore que ses larmes d'inquiétude, parce qu'elles nous découvrent le fond de cet amour paternel qui, jusqu'alors, se dérobait à nos yeux avec une sorte de pudeur.

Tel est le vieil Horace, tels sont les pères dans Corneille : vraiment hommes, mais prêts à sacrifier ces sentiments aux choses qui sont supérieures au cœur de l'homme et qui font sa loi.

{Cours de litl.dram., t. I, chap. vin, Fasquelle, éditeur.)

Page 1