IX. — Les Écrivains scientifiques
Il l'aul faire, dans une histoire de la littératui'e française au XIX* siècle, une place importante aux écrivains scientifiques. Mais nous ne voulons sifinaler que ceux dont le style est vraiment original, et ([ui niérileronl toujours d'être lus pour avoir exposé en un langage définitif moins des découvertes particulières, vite dépass 'es, que les idées générales des sciences, ou la façon dont la science même les avait prédisposés à sentir et à penser : bref, nous nous occupons de ceux (jui furent ou des [ihilosophes ou des poètes.
1. Cuvier 17(50-1832) a fondé la paléontologie et lanatomie comparée. Sa méthode, il la surtout exposée dans le Discours sur les révolutions de la surface du ijlobe, qui sert de Préface aux sept volumes de ses Recherches sur les ossements fossiles (1812-182'J). Il écrit d'un style posé, ample, animé et soutenu par une imagination scientifiijue vraiment grandiose. Xous avons déjà ilit que Cu\ier, l'épondant, à lAcadémie, au discours de réception de Lamartine, avait donne de la poésie des Méditations une analyse définitive.
'1. Ampère (l"73-1836), cœur excjuis, intelligence prodigieuse, a laissé d'admirables ouvrages scient ilitiues. dont le princi})al est, au poiut cle vue qui nous occupe, son Essai sur la philosophie des sciences (1834-1844). On a publié après sa mort: Journal et Correspondance de A. -M. Ampère, œuvre qui révèle toute la délicatesse de son àme, et qui repose, par sa fraîcheur et sa sincérité, des lettres de tant de littérateurs.
3. Arago (17ho-18')3) est encore un de ces sa\auts chez qui le caractère ftrès dilTéi'cnt d'ailleurs de celui d'Ampère) est à la hauteui- de l'intelligence. Il fut aussi solide professeur qu'écrivain distingué ; ses cours de l'Observatoire furent célèbres, et les Biographies qu'il écrivit eu qualité de secrétaire perpétuel de l'Acatléuiie des Sciences peuvent encore servir de modèles. .Vjoutous qu'il joua dans la politique, aux côtés de Lamartine, pt'udanl la Mévolutiou de 48. un rôle noble et désintéressé.
i. Claude Bernard 1813-187S) fut professeur au Collège de France, à la Snrljouue. au Muséum, et publia en 1865 sou
8*28 Ll.S (ÎIIANDS l':Cni\AINS FHANÇAIS
Intriuhiction ù lu Médecine e.ipérinienlulc, (\m est le plus important t)U\ rage scientifique et philosophique de la seconde moitié du xix" siècle. La méthode qu'il y expose dépasse l'objet propre du livrj ; elle peut s'appliquer à l'histoire et à la critique, comme aux sciences expérimentales.
5. Pasteur (1822-1X95). — On connaît les travaux de Pasteur, si beaux en eux-mêmes, et qui sont restés féconds en mayniliques résultats entre les mains de ses disciples et continuateurs. Mais Pasteur est aussi un écrivain très remarquable. Dans ses rapports, dans ses discours, il a une façon claire, méthodique, simple et émue, de présenter ses découvertes ou les idées générales de la science. Ses lettres sontparticulièrement séduisantes; elle* sont d'un homme, à qui n'a riennest étranger, qui saitêtre avec candeur fils, ami, époux, père, et qui n'a au bout de la plume aucune de ses phrases toutes faites, qui se substituent si aisément, même chez les plus sincères, à la transcription directe de l'émotion. Que dire de son Oraison funèbre de Sainte- Claire-Deville, auprès de laquelle tous les éloges de ce genre semblent conventionnels et froids?
Oraison funèbre de Sainte-Claire-Deville (1881).
Henri Sainte-Claire-Deville (1818-1881) s'est distingué par ses recherches sur les huiles minérales, le platine, l'aluminium. C'est un des plus remarquables chimistes de notre temps. — On peut dire que voici le chef-d'œuvre de l'oraison funèbre au xix^ siècle. Là, le genre est renouvelé; plus de pastiche, plus d'imitation ; rien qui sente la rhétorique : c'est une effusion du cœur, et c'est l'expression d'un spiritualisme scientifique d'une beauté tout à fait inconnue.
Me voilà, devant ta froide dépouille, obligé, malgré le chagrin qui m'accable, de demander à des souvenirs ce que tu as été, pour le redire à la foule qui se presse autour de ton cercueil. A quoi bon, hélas? Tes traits sympathiques, ta spirituelle gaieté, ton franc sourire, le son de ta voix, nous accompagnent et vivent au milieu de nous. La terre qui nous porte, Tair que nous respirons, ces éléments que tu aimais à interroger et qui furent toujours si dociles à te répondre, sauraient au besoin nous parler de toi. Les services que tu as rendus à la science, le monde entier les connaît, et tout homme que le progrès de Tesprit humain a touché porte ton deuil.
Dirai-je mainlenanl ce que tu as été dans rinlimilé? A quoi bon encore 1 b^st-cc à tes amis que je rappellerai la chaleur de Ion cccur? Esl-ce à tes élèves que je donnerai des preuves de ralTection doul lu les enveloppais et du dévouemcnl (|ue tu mettais à les servir? \'ois leur tristesse, l^sl-ce à tes fils, à tes cinq lils, ta joie et ton orgueil, que je dirai les préoccupations de ta paternelle et j)révoyante tendresse? Est-ce à la compafiue de ta vie, dont la seule pensée remplissait tes yeux d'une douce émotion, qu'il est besoin de rappeler le charme de ta bonté souriante?
Ah ! je t'en prie, de cette femme éperdue, de ces fils désolés, détourne tes regards en ce moment. Devant leur douleur profonde, tu regretterais trop la vie. Attends-les plutôt dans ces divines régions du savoir et de la pleine lumière, où tu dois tout connaître maintenant, où tu dois comprendre même l'infini, cette notion atTolante et terrible, à jamais fermée à riiomme sur la terre, et pourtant la source éternelle de toute grandeur, de toute justice et de toute liberté.
(yest en lisant tant de pages à la fois calmes, naïves, profondes, sublimes, échappées à des savants qui nnvaieni pas appris à écrire, mais qui transinettaicnt directement, sans autre souci que celui de la vérité et de la précision, leurs découvertes, leurs sentiments, leurs rêves, qu'on sent la caducité et le ridicule des « procédés littéraires ». Savoir, connaître, sentir, être irrésistiblement jîoussé à communiquer aux hommes sa conviction et son émotion, voilà la source pure d'où jaillit le style d'un Pascal et duii Pasteur.