LES GRANDS ÉCRINAINS FRANÇAIS
un monieiil tous les ran^s furent confondus, et tout le monde voulut contempler la grande capitale où nous avait conduits une marche si aventureuse. On ne pouvait se rassasier de ce spectacle éblouissant, et fait j)our éveiller tant de sentiments divers.
Napoléon survint à son tour, et, saisi de ce qu'il voyait, lui qui avait, comme les plus vieux soldats de Tarmée, visité successivement le Caire, Memphis, le Jourdain, Milan, \'^ienne, Berlin, Madrid, il ne put se défendre d'une profonde émotion. Arrivé à ce faîte de sa grandeur, après lequel il allait descendre dun pas si rapide vers Tabime, il éprouva une sorte d'enivrement, oublia tous les reproches que son bon sens, seule conscience des conquérants, lui adressait depuis deux mois, et pour un moment crut encore que c'était une grande et merveilleuse entreprise que la sienne, que c'était une grande et heureuse témérité justihée par l'événement que d'avoir osé courir de Paris à Smolensk-, de Smolensk à Moscou ! Certain de sa gloire, il crut encore à son bonheur, et ses lieutenants*^, émerveillés comme lui, ne se souvenant plus de leurs mécontentements fréquents dans cette campagne, retrou,vèrent pour lui ces effusions de la victoire auxquelles ils ne s'étaient pas livrés à la fin de la sanglante journée de Borodino, Ce moment de satisfaction, vif et court, fut l'un des plus profondément sentis de sa vie. Hélas 1 il devait être le dernier !
[Histoire du Consulat et de VEmpire, livre XXVI,
Boivin et C'^, éditeurs.)
2. Smolensk, ville de Russie, située sur le Dnieper, à 6G0 kilomètres sud de Saint-Pétersbourg. En août 1812, ce fut le premier point de résistance des Russes qui y avaient concentré leurs forces. — 3. Lieutenants, au sens du latin légat i : les maréchaux et généraux opérant sous les ordres de Napoléon. Ce mot, pris en ce sens, s'accorde très bien avec le sens latin d'empereur (imperator, général en chef.)
L'intelligence en histoire 1855).
Je prends ici ce mot dans son acception vnl^aire, et l'appliquant seulement aux sujets les plus di\'ers, je vais tâcher de me faire entendre. On i-eniarcpie souvent chez un enfant, un ouvrier, un iiommc d'iùat, cjuelquc chose qu'on ne qualiiie pas, mais qu'on appelle l'intellig-ence, parce que celui qui en paraît doué saisit sur-lechamp ce qu'on lui dit, voit, entend à demi-mot, comprend, s'il est un enfant, ce qu'on lui enseigne ; s'il est ouvrier, l'ti'uvre qu'on lui donne à exécuter; s'il est homme d'Etat, les événements, leurs causes, leurs conséquences, devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en attendre, et n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent affligé de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intellif^ence, et bientôt, à la pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l'elTet, est de plus grande utilité dans la vie que tous les dons de l'esprit, le génie excepté, parce qu'il n'est, après tout, que l'intelligence elle-même, avec l'éclat, la force, l'étendue, la promptitude.
C'est cette qualité, appliquée aux grands objets de l'histoire, qui, à mon avis, est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle existe, amène bientôt à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En ellét, avec ce que je nomme l'intelligence, on démêle bien le vrai du faux, on ne se laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de l'histoire, on a de la critique ; on saisit bien le caractère des hommes et des temps, on n'exag"ère rien, on ne fait rien trop grand ou trop petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables, on écarte le fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire ; on peint juste ; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend et on fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomalifv ;Mlini«ii-;(r;it ion, guerre, marine, on niet ces objets
(Si() Li:S (iU.\M)S ÉCUIN AINS FRANÇAIS
si divers à la portée de la plupart des esprits, parce (|u'(^ii a su les saisir dans leur g-énéralité intelligible à tous ' ; et quand on est arrivé ainsi à s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer, Tortlre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans renchaînement même des é\énements, car celui (jui a su saisir le lien mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns les autres, a découvert Tordre de narration le plus beau, parce que c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les grandes scènes de la vie des nations, il mêle fortement le tout ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité ; il laisse au fleuve du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même, en ne forçant aucun de ses mouvements, en n'altérant aucun de ses heureux contours ; enfin, dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien ne calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. Je ne dirai pas qu'elle fait tomber toute sévérité, car ce serait un malheur; mais quand on connaît l'humanité et ses faiblesses, quand on sait ce qui la domine et l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé aller au mal par les mille entraînements de l'âme humaine, et on n'adore pas moins celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir son creur au niveau du bon, du beau et du grand.
L'intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes avec justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la guerre, à narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un mot à être un véritable narrateur, L'oserai-je dire? presque sans art, Tesprit clairvoyant que j'imagine n'a qu'à céder à ce besoin
1. C'est précisément ce que fait Thiers, avec autant de lucidité que de précision. Mais c'est un peu réduire l'historien au rôle de vulgarisateur.