XI.V'^ SIKCLK S
de conter qui souvent s'empare de nous et nous entraine à rapporter aux autres les événements qui nous ont touché, et il pourra enfanter des chefs-d'o'uvre.
De toutes les productions de lesprit, la [)lus pure, la plus chaste, la |)lus sévère, la plus haute et la [)lus humble à la fois, c'est l'histoire. Cette muse, fière, clairvoyante et modeste, a besoin surtout d'être vêtue sans apprêt. Il lui faut de l'art sans doute, et, s'il y en a trop, si on le découvre, toute dignité, toute vérité disparait ; car cette simple et noble créature a vordu vous tromper, et dès lors toute confiance en elle est perdue. Qu on exaj^ère la terreur sur la scène trag^ique, le rire sur la scène comique ; que dans Tépopée, l'ode, l'idylle, on g-randisse, on embellisse les personnag-es, qu'on fasse les héros toujours intrépides, les bergères toujours jolies, qu'en un mot on trompe un peu dans ces arts, qui tous s'appellent l'art de la fiction, personne ne peut se prétendre trompé, car tout le monde est averti ; et encore je conseillerais aux auteurs de fictions de rester vrais, quoique dispensés d être exacts. Mais, dans lliistoire, mentir dans le fond, dans la forme, dans la couleur c'est chose intolérable! J^'histoire ne dit pas : u je suis la fiction ; » elle dit : <( je suis la vérité. » Imag'inez un père sag^e, grave, aimé et respecté de ses enfants, qui, voulant les instruire, les rassemble et leur dit : <( Je vais vous conter ce que mon aïeul, ce que mon père ont fait, ce que j'ai fait moi-même, pour conduire où elles en sont la fortune et la dignité de notre famille. Je vais vous conter leurs bonnes actions, leurs fautes, leurs erreurs, tout enfin pour vous éclairer, vous instruire, et vous mettre dans la voie du bien-être et de l'honneur. » Tous les enfants sont réunis ; ils écoutent avec un silence relig'ieux. Comprenez- vous ce père enjolivant ses récits, les altérant sciemment, et donnant à ses enfants, qui lui sont chers, une fausse idée des affaires, des peines, des plaisirs de la vie? L'histoire, c'est ce
îSï.S IIS (ÎHANDS liCKIN A1\S IRANÇAIS
père inslriiisaiil ses enfants^. Après une lelle délinilion, la c'oniprenez-voiis prétentieuse, exag^érée, fardée ou iléclamatoire ? Je supporte tout, je Tavoue de tous les arls ; mais la moindre prétention de la part de l'histoire me révolte. Dans la composition, dans le drame, dans les portraits, dans le style, l'histoire doit être vraie, simple et sobre. (.)r quel est, entre tous les genres d'esprit, celui qui lui conservera le plus ses qualités essentielles? Evidemment, l'esprit profondément intelligent, qui voit les choses, telles qu'elles sont, les voit justes et les veut renrlre comme il les a vues. L'intelligence complète des choses, en fait sentir la beauté naturelle, et les fait aimer au point de ne vouloir rien ajouter, ni retrancher, et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans leur exacte reproduction.
[Histoire du Consulat et de V Empire, t. XII,
Boivin et G'*^, éditeurs.)