‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 237 sur 261 · IV. — Michelet · texte numérisé non relu

IV. — Michelet

Michelet, fils d'un modeste imprimeur, eut une enfance pénible et laborieuse. Soutenu par une énergique volonté, il devint docteur es lettres, agrégé, professeur au collège Sainte-Barbe, et enfin titulaire de la chaire d'histoire du Collège de France : en même temps il était chef de la division historique aux ArchiAes. Son premier ouvrage fut une Histoire romaine (1828). Puis il publia, de 1S33 à 1844, les six premiers volumes de son Histoire de France des origines à François I'"'') : son talent est alors en parfait équilibre.

Les approches de la révolution de 1848 commencent à troubler sa quiétude. Il publie en 1846 le Livre du peuple: et il s'avise quil ne saurait comprendre l'histoire de la monarchie absolue, s'il n'a pas auparavant étudié la Révolution. Il interrompt donc son Histoire de France à François I", et il publie, de 1847 à 1853, son Histoire de la Révolution, œuvre de foi et de propagande, plutôt qu'oeuvre de science. — D'ailleurs, tout contribuait à rompre cet équilibre dont il jouissait la veille. Le coup d'Etat de 1851 l'avait chassé de sa chaire du Collège de France et de sa

2. La comparaison est charmante. Mais l'histoire n'est-elle que cela ? Ou du moins l'intelligence suffit-elle pour arriver au vrai ?

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place aux Archives. (^)uaiul Miclielel rej^renil, en ISôô, la suite de son Histoire de France, il en veut à la nionarohie des persécutions de Louis-Xapok'Du-Honapai'te : ilapenlu la séivnité et le san^^-froid ; il a seulement conservé et exaj,'éré ses (pialitcs de poète. et de visionnaire. Les derniers volumes de Vllisloire de France paraissent de 1855 à 1867. Puis, Michelet écrit dilTëreiits ouvrai^es descriptifs et poélicjues : iOisenu, l'Insecle, la Mer. la Mnnla(fne. etc. Il meurt à Ilyères. en 187 1.

Michelet a donné lui-même sa formule. Pour lui, l'histoire doit être la résurrection de la vie inléçjrale du passé. Il veut combiner la méthode de Thierry et celle de Guizot ; « ce livre, dit-il en 1833, est un récit et un si^stènie ».

Il veut, d'abord, établir la iiéoi;raphie matérielle et symbolique de cette France, dans laciuolle vont évoluer tant de masses et se heurter tant tl'individualités. Cette géographie est restée célèbre; elle est à la fois d'une étonnante sûreté g-éologique et descri-plive, et d'un romantisme saisissant voir en particulier la Bretagne, l'Auveryne. la Provence). Michelet établit que chaque province a son génie propre, qui s'incarne dans les grands hommes. — Puis il considère la France comme une personne qui a une cime, et qui se développe par le travail qu'elle exerce sur ellemême. II analyse au fur et à mesure les faits, le caractère des grands hommes, les aspirations populaires. les manifestations de la vie publique ou intime, mœurs, institutions, arts, lettres; mais il attribue la combinaison ou la cristallisation de ces éléments divers à une force mystérieuse, encore une fois à l'âme même de la France. — On conçoit ce qu'il y a tout à la fois de réel, de précis et de symbolique dans cette Histoire de France. Qu'on l'envisage dans telle de ses parties ,arts au moyen âge, Jeanne d'Arc), ou dans son ensemble, elle étonne et charme par ce mélange de documentation solide et de poésie. — Ajoutons que Michelet éprouve avec une sincérité vraiment touchante les grands sentiments qu'il veut faire partager à ses lecteurs. Sa sensibilité, son amour pour les humbles, ses ravissements devant l'art gothique, son respect religieux pour Jeanne d'Arc, ses colères contre l'or et contre Satan, tout cela fait un poème épique des six premiers volumes. Ainsi Michelet réalise cette résurrection par le document, le symbole et la poésie.

Dans la seconde partie de son Histoire de France. Michelet conserve ses qualités de vie et dentliousiasme. Mais sous l'influence de ses passions politiques, il perd ([uelque chose de son impartialité ; et il tombe parfois dans le pamphlet.

Son style est romanti(iue : il est imagé, vivant, poétique ; mais souvent toufTu, e.\agéré, cmphaliipic.

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La France à vol d'oiseau (1833).

Montons sur un des points élevés des V^osf^es, ou, si A'ous voulez, du Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous disting'uerons (pourvu que notre regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des Ardennes aux ballons des Vosges ; de là, par les coteaux vineux de la Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux ; du côté occidental, la Seine la Loire et la (jaronne descendent danslOcéan; derrière s'écoulent la Meuse, au noi;d ; la Saône et le Rhône, au midi. Au loin, deux espèces d'îles continentales : la Bretagne, âpre et basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin delà France pour porter le coup des courants de la Manche ; d'autre part, la verte et rude Auvergne, vaste incendie éteint, avec ses quarante volcans. Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont que secondaires, La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne à la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des temps modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples sont placés front, à front, comme pour se heurter : les deux contrées, dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de l'autre ; ou, si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le fond. Ici, la Seine et Paris ; là, Londres et la Tamise. Mais l'Angleterre présente à la France sa partie germanique ; elle retient derrière elle les Celtes de Galles, d'Ecosse et d'Irlande. La France, au contraire, adossée à ses provinces de langue germanique (Lorraine et Alsace), oppose un front celtique à l'Angleterre. Chaque pays se montre à l'autre par ce qu'il a de plus hostile...

Va\ latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs produits. Au nord, les grasses et belles plaines de Belgique et de Flandre, avec leurs champs de lin, de colza et de houblon, la vigne amère du nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et le vin; tout esjirit en Champagne, bon et chaud en Hourgogne, il se charge, s'alourdit en Languedoc, pour se réveiller à Bordeaux. Le mûrier, lOlivier paraissent à Montauban ; mais ces enfants délicats du midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France... Va\ longitude, les zones ne sont p<iint marquées...

On la dit, Paris, Bouen, le Havre sont une même ville dont la Seine est la grand'rue. Eloignez-vous au midi de cette rue magnilique, où les châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez de la Seine-Inlcrieure au Calvados, et du Calvados à la Manche : quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pâturages augmentent. Le pays est sérieux; il \'a devenir triste et sauvage. Aux châteaux ailiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le bonnet triomphal des femmes de Caux, ceux qui annoncent si dignement les tilles des conquérants de r.Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit dès \'illedieu; à Saint-Malo, il se divise, et ligure au vent tantôt les ailes d'un moulin, tantôt les voiles d'un vaisseau. D'autre part, les habits de peau commencent à Laval. Les forêts qui vont s'épaississant, la solitude de la Trappe, où les moines mènent en commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes, Fougères et Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux grises de la Mayenne et de la \'ilaine, tout annonce la dure contrée.

[Histoire de France, IL Flammarion, éditeur.^

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Jeanne dArc (1841).

Le long épisode do Jcaime cVArc, au tome V, est peut-être le chefd'œuvre de Michelet. Toutes ses qualités d'érudition, d'émotion, de couleur, s'y trouvent équilibrées. On a fait plusieurs éditions séparées de Jeanne d'Arc; mais il vaut mieux lire ces pages dans le volume même où elles ont paru.

J'entrais un jour chez un homme qui a beaucoup vécu, beaucoup fait et beaucoup soufîert. Il tenait à la main un livre qu'il venait de fermer, et semblait plongé dans un rêve ; je vis, non sans surprise, que ses yeux étaient pleins de larmes. Enfin, revenant à lui-même : « Elle est donc mortel dit-il. — Qui? — La pauvre Jeanne d'Arc. »

Telle est la force de cette histoire, telle sa tyrannie sur le cœur, sa puissance pour arracher les larmes. Bien dite ou mal contée, que le lecteur soit jeune ou vieux, qu'il soit, tant "qu'il voudra, afîermi par Texpérience, endurci parla vie, elle le fera pleurer. Hommes, n'en rougissez pas, et ne vous cachez pas d'être hommes. Ici la cause est belle. Nul deuil récent, nul événement personnel n'a droit d'émouvoir davantage un bon et digne cœur.

... L'histoire est telle :

Une enfant de douze ans, une toute jeune fille, confondant la voix de son cœur avec la voix du ciel, conçoit l'idée étrange, improbable, absurde, si l'on veut, d'exécuter la chose que les hommes ne peuvent plus faire, de sauver son pays. Elle couve cette idée pendant six ans sans la confier à personne ; elle n'en dit rien, même à sa mère, rien à nul confesseur. Sans nul appui de prêtre ou de parents, elle marche tout ce temps avec Dieu dans la solitude de son grand dessein. Elle attend qu'elle ait dix-huit ans, et alors immuable elle l'exécute malgré les siens et malgré tout le monde. Elle traverse la France ravagée et déserte, les routes infestées de brigands, elle s'impose à la cour de Charles VII, se jette

dans la y;uerre et dans les camps qu'elle n'a jamais \us, dans les combats, rien ne Fétonne; elle plon<;e intrépide au milieu des épées. Blessée toujours, découragée jamais, elle rassure les vieux soldais, entraîne tout le peuple, qui devient soldat avec elle, et personne n'ose' plus avoir peur de rien. Tout est sauvé! l^a pauvre lille, de sa chair pure et sainte, de ce corps délicat et tendre, a émoussé le fer, brisé l'épée ennemie, couvert de son sein le sein de la France.

La récompense, la voici. Livrée en trahison, outrap^ée des barbares, tentée des pharisiens qui essayent en vain de la prendre par ses paroles, elle résiste en tout à ce dernier combat, elle monte au-dessus d'elle-même, éclate en paroles sublimes, qui feront pleurer éternellement. . . Abandonnée du roi et de son peuple qu'elle a sauvés, par le cruel chemin des flammes elle revient dans le sein de Dieu. Elle n'en fonde pas moins surl'échafaud le droit de la conscience, Tautorilé de la voie intérieure.

Nul idéal qu'avait pu se faire l'homme n'a approché de cette très certaine réalité.

Ce n'est pas ici un docteur, un sage éprouvé par la vie, un martyr fort de ses doctrines, qui pour elles accepte la mort. C'est une fdle, une enfant, qui n'a de force que son cœur.

. , . Quand on lui demanda, à cette lille jeune et simple qui n'avait rien fait que coudre et filer pour sa mère, comment elle avait pris sur elle de se faire homme, comment elle avait fait l'efFort (elle si timide et rougissante) de s'en aller parler aux soldats, de les mener, les commander, les réprimander, les forcer de combattre...

Elle ne dit qu un mot :

« La pillé qu'il y avait au royaume de France. » ... Souvenons-nous toujours, P'rançais, que la patrie,

H,")4 F,FS GRANDS ÉCIUVAINS FRANÇAIS

chez nous, esl née du C(L>ur dune femme, de sa tendresse el do ses larmes, du sang" qu'elle a donné pour nous.

[Ilisfoire (le France, t. \\ Hnchette et C''', éditeurs.)

L'aile et le vol (1856).

Ce passage, extrait de VOiscau, donne un exemple significatif du génie rounuit'njiie de Michclet. Au fond, que veut-il djre ? que l'oiseau a des poumons qui lui permettent de respirer plus fortement et plus efficacement que les animaux terrestres, et que là est le secret de sa vigueur. Q.u'on étudie maintenant les variations exécutées sur çç thème : iniages, comparaisons, repétitions, etc..

L'oiseau a une puissance unique, inouïe, de respiration. L'homme qui recevrait autant d'air à la fois serait tout d'abord étoulï'é. Le poumon de l'oiseau, élastique et puissant, s'en empreint, s'en emplit, s'en enivre avec force et délice, le verse à flots aux os, aux cellules aériennes. Le sang", vivifié sans cesse d'un air nouveau, fournit à chaque muscle cette inépuisable vig-ueur qui n'est à nul autre être et n'appartient qu'aux éléments.

La lourde iniag-e d'Antée ' touchant la terre et y puisant des forces rend faiblement, g"rossièrement, quelque idée de cette réalité. L'oiseau n'a pas à chercher l'air pour le toucher et s'y renouveler ; l'air le cherche et afflue en lui ; il lui rallume incessamment le brûlant foyer de la vie.

\"oilà qui est prodigieux, et non pas l'aile -. Ayez l'aile du condor et suivez-le, quand du sommet des Andes et de leurs glaciers sibériques il fond, il tombe au rivage brûlant du Pérou, traversant en une minute toutes les températures, tous les climats du globe, aspi-

i. Antée, dans ia mythologie, Anlée est un géant, fils de la Terre. Luttant avec Hercule, il épuisait le héros, parce qu'il n'avait qu'à toucher la Terre, sa mère, pour reprendre de nouvelles forces. Alors Hercule, s'apercevant de son stratagème, l'enleva dans ses bras, et l'étoufTa. — 2. Phrase peu claire, qui signifie : « Ce n'est pas l'aile qui e^i prodigieuse chez l'oiseau, c'est la respiration. La preuve, c'est que si vous aviez l'aile du condor .. »

rant d'une haleine l'etlrayanle niasse dair, bi'ùlée, glacée, n'importe ! \'ous arriveriez foudroyé.

Le plus petit oiseau fait honte ici au plus fort quadrupède. Prenez-moi un lion enchaîné dans un ballon, dil Toussenel •*, son sourd ruL;issement se perdra dans l'espace. Hien autrement puissante de voix et de respiration, la petite alouette monte en filant son chant, et on l'entend encore cjuand on ne la voit plus. Sa chanson gaie, légère, sans fatigue, qui n'a rien coûté, sendjle la joie d'un invisible esprit qui voudrait consoler la terre.

La force fait la joie. Le plus joyeux des êtres, c'est l'oiseau, parce que, bercé, soulevé de l'haleine du ciel, il nage, il monte sans effort, comme en rêve. La force illimitée, la faculté sublime, obscure chez les êtres inférieurs, chez l'oiseau claire et vive, de prendre à volonté sa force au foyer maternel, d'aspirer la vie à torrent, est un enivrement divin.

{VOiseau, V^ partie. — Hachette et C''", éditeurs.)

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