I.RS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
admiiiistraleurs et les pékins- essayèrent alors de répondre à celle des militaires. C'était d'ailleurs un horrible chapeau de soie à quatorze francs, aux bords intérieurs duquel de hautes et tarifes oreilles imprimaient des marques blanchâtres, vainement combattues par la brosse. Le tissu de soie mal appliqué, comme toujours, sur le carton de la forme, se plissait en quelques endroits, et semblait être attaqué de lèpre, en dépit de la main qui le pansait tous les matins.
Sous ce chapeau, qui paraissait près de tomber, s'étendait une de ces fig^ures falotes et drolatiques, comme les Chinois seuls en savent inventer pour leurs mag'ots. Ce vaste visage percé comme une écumoire, où les trous produisaient des ombres, et refouillé comme un masque romain, démentait toutes les lois de l'anatomie. Le reg^ard n'y sentait point la charpente. Là où le dessin voulait des os, la chair olFrait des méplats gélatineux ; et là où les figures présentent ordinairement des creux, celle-là se contournait en bosses flasques. Cette face grotesque, écrasée en forme de potiron, attristée par des yeux gris surmontés de deux lignes rouges au lieu de sourcils, était commandée par un nez à la Don Quichotte, comme une plaine est dominée par un bloc erratique. Ce nez exprime, ainsi que Cervantes avait dû le remarquer, une disposition native à ce dévouement aux grandes choses qui dégénère en duperie. Cette laideur, poussée tout au comique, n'excitait cependant point le rire. La mélancolie excessive qui débordait par les yeux pâles de ce pauvre homme atteignait le moqueur et lui glaçait la plaisanterie sur les lèvres. On pensait aussitôt que la nature avait interdit à ce bonhomme d'exprimer la tendresse,
2. Pékins. dans l'argot militaire, ce mot désigne un civil, — probable" ment à cause des étoffes de soie, appelées pékin, et des étoffes fines en général, que portent les oisifs, par opposition au gros drap des uniformes.
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SOUS peine de faire rire une femme ou de Taflli^^er. Le Français se tait devant ce malheur, qui lui paraît le plus cruel de tous les malheurs : ne pouvoir plaire !
Ce vieillard singulier tenait de sa main droite un ojjjet évidemmenl prôcieux, sous les deux basques gauches de son double habit, pour le ^-arantir des chocs imprévus... {Le Cousin Pims, I.)
Pension bourgeoise bSlHV
Voici uneautredoscription, d'un réalisme plus moderne, d'une minutie presque fatigante. Mais qui lit le Père Goriot tout entier sent la vérité et l'utilité de ce décor prosaïque et presque répugnant. Les personnages et l'action y sont attachés par des liens mystérieux.
La façade de la pension donne sur un jardinet, en sorte que la maison tombe à angle droit sur la rue Neuve-Sainte-Geneviève, où vous la voyez coupée dans sa profondeur. Le long- de cette façade, entre la maison et le jardinet, règne un cailloutis en cuvette, large d'une toise, devant lequel est une allée sablée, bordée de géraniums, de lauriers-roses et de grenadiers plantés dans de grands vases de faïence bleue et blanche. On entre dans cette allée par une porte bâtarde, surmontée d'un écriteau sur lequel est écrit : Maison VaiK/uier, et dessous : Pension hourc/eoise des deux sexes et autres... Le jardinet, aussi large que la façade est longue, se trouve encaissé par le mur de la rue et par le mur mitoyen de la maison voisine, le long de laquelle pend un manteau de lierre qui la cache entièrement, et attire les yeux des passants par un ell'ct pittoresque dans Paris. Chacun de ces murs est tapissé d'espaliers et de vignes, dont les fructilications<*gréles et poudreuses sont Tobjet des craintes annuelles de M""' Vauquier et de ses conversations avec les pensionnaires. Le long de cha<|ue muraille règne une étroite allée qui mène à un couvert de tilleuls, mot que