III. — Le Roman réaliste et naturaliste
1. Stendhal .J783-1842 . — Ce pseudonyme désigne Henry Beyle. fils d'un avocat au Parlement de Grenoble, successivement soldat, auditeur au Conseil d'État, consul de France à Civita Vecchia, etc. Homme d'un caractère parfaitement insupportable, aussi prétentieux que vulgaire, affichant le paradoxe en art, en littérature, en politique, en religion, il était doué d'un sens d'observation très aigu. Il sut regarder et pénétrer les hommes, et son réalisme est tout psychologique. C'est à démêler et à noter les secrets motifs de nos actions qu'il s'applique ; il en saisit les nuances avec une sûreté qui fait l'admiration des philosophes. Taine a dit de lui : « Nul n'a mieux enseigné à ouvrir les yeux et à regarder. » D'ailleurs, c'est en son moi comme Montaigne-, qu'il étudie l'âme humaine ; être ondoyant et divers, très curieux, il enregistre en lui des impressions qu'il attribue à ses personnages fictifs.
Stendhal publia d'abord des livres de voyages et de critique : Rome, yaples et Florence (1814), Vie de Haydn (1814), Histoire de la peinture en Italie (1817). Puis il se fit psychologue dans l'Amour (1822), critique romantique dans Racine et Shakespeare
(182 i), « reporter « dans ses Promenades dans /{orne (1S29), C'est en l«.U qu il donna son premier roman, le liouye et le Noir^ chronique de ISHO. I/analysc minutieuse des caractères, en un style ferme et précis, ironique et cruel dans sa l'roideur, fait tout le prix de ce roman, dont lacliou est peu cohérente.
En 1839, parut lu Charlrense de Parme, dont l'action se passe dans cette Italie t[ui était devenue la patrie d'adoption de Slendhal. C'est la peinture d'une petite cour italienne en 181.'), Le héros, Fabrice, couuucnce par élrc soldat, et il assiste à la bataille de W'aterlotj ; puis il revient en Italie, se mêle à toutes sortes d'intrigues, et se fait prêtre.
Slendhal avait écrit : « J'aurai du succès vers 1880. » Il sentait, en elïet, combien, au milieu du tintamarre romantique, sa line psychologie et son ironie à fleur de peau devaient passer iiiapcrvues. Mais il ne croyait pas tout de même si bien dire. ( ",ar le stendhulisine est devenu une sorte de snobisme.
1. Honoré de Balzac J 799-1850;. — D'abord clerc d avoué, puis clerc de notaire, Balzac fut entraîné par une vocation irrésistible vers la littérature. Il commenva par écrire d'absurdes romans d'aventures, puis il se lit imi)rimeur, fut obligé de liquider son fonds en 1S27, et se trouva dès ce moment tellement endetté que, malgré un labeur héroïque, il n'arriva jamais à se libérer. Sa moyenne de travail était de quatorze heures par jour. Il ne dormait guère que de 7 heures du soir à 1 heure ilu matin ; il buvait sans cesse ou mâchait du café pour se tenir é\ eillé. La correction de ses épreuves lui prenait plus de temps encore que la rédaction de sou roman; car, ce roman, il l'augmentait, il le surchargeait, il létoulTait par les additions écrites auv immenses marges de ses huit ou dix épreuves successives. Homme candide, exultant d'un orgueil naïf qui tlésarmc, vivant avec ses héros imaginaires, il était aussi << chimérique » dans sa vie pratique que réaliste dans ses romans. Il avait fréquemment, pour payer ses dettes, des idées dont l'exécution le ruinait un peu plus. Il mourut à la peine, âgé de cinquante et un ans ; il \ enait d épouser la comtesse Ilauska, qu'il aimait de loin depuis seize ans, et avec laciuelle il a échangé d'admirables lettres.
Laissons de côté ses nombreux romans de début, pour ne nous occuper que de la série considérable composée de 1829 à 18j0, qu'il a intitulée lui-même ; lu Comédie humaine^ et qu'il a subdivisée en Scènes de la vie privée, Scènes de la vie de province, Scènes de la vie parisienne, Etudes philosophifiues, etc. Les œuvres les plus remarquables sont : Eugénie (Jrandel, le Li/s dans la vallée, le l'ère Goriot, la Cousine Bette, le Cousin Pons, les Chouans, le Médecin de campagne, les Paysans, la Peau de chayrin, la Recherche de l'absolu, lîien que ces romans ne
Grands écrivains 2S
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soienl pus les épisodes d'une mémo liistoire, Balzac y fait ccpetlilanl rcvcliip souvent les mêmes types : Euj^ène du Hastignac, le jeune arriviste : des finaneiers comme le baion de Nucinfren, Fraisier, (iobseck ; le parvenu Pliilipi^e lîridau ; le journaliste Lucien de Rubcrnpré ; le médecin Horace Hianchon ; le forvat évadé Vautrin, etc. Parmi ses plus belles créations, il faut citer Grandet, ra\are ; le cousin Pons, le collectionneur fanatique; Goriot, type renouvelé du père faible, qui s'est dépouillé de tout pour ses enfants, et (jui meurt sur un {grabat ; César Hirotteau. parfumeur, type du grand négociant de 18i0 ; l'illustre (jaudissart, le commis voyageur; Balthazar Claës, l'inventeur; M'"" de Mort sauf, la femme héroïque ; M"* de Nucingen, la grande dame vaniteuse et dépensière..., etc. Balzac excelle encore à donner la vie aux moindres figures ; c'est tout un caractère que la maman Vaiiquier qui tient la pension où loge le père Goriot.
Balzac est peut-être, avec Molière, osons dire avec Shakespeare lui-même, le plus grand « créateur d'âmes ». Tous ces personnages, il semble les a\oir vus, dans leur milieu particulier, hôtel princier ou bouge infect, boulevard mondain ou ruelle sinistre, avec leur costume, leurs gestes. Il les a entendus parler, chacun avec son accent, son style, ce style, qui est l'homme même, ses figures et images caractéristiques, son accent provincial ou étranger.
Quand Balzac décrit, analyse, ou fait parler, il est excellent écrivain : on voit, on entend; ce n'est pas du Balzac, c'est la vie. Où il est moins bon, cest lorsqu'il développe ses idées sociales, morales, littéraires, en son propre nom. Alors il s'embarrasse, il reste pris dans ses phrases, il fait péniblement de l'esprit ou de l'éloquence.
Le Cousin Pons (1846).
Le héros de ce roman est un pauvre musicien, qui consacre toutes ses économies à acheter des objets d'art, et qui se trouve possesseur d'une collection. Les parents qui l'ont dédaigné se disputent^ autour de son lit de mort, cette fortune artistique. — Nous citons ici le portrait du Cousin Pons. On en étudiera les procédés, assez analogues à ceux de Saint-Simon. Bal?ac remarque d'abord ce qu'il y a de plus extérieur : physionomie, costume, allures. Puis il nous fait pénétrer peu à peu dans la psychologie du personnage,
\'ers trois heures de Taprès-midi, dans le mois d'octobre de Tannée 1844, un homme àg-é d'une soixantaine d'années, mais à qui tout le monde eût donné jdIus que
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son âge, allait le loiii; du boulevard des Italiens, le nez à la piste, les lèvres papelardes, comme un négociant qui vient de conclure une excellente all'aire.
l']n conservant dans cjuelques détails de sa mise une i'uléVilé quand même dux modes de l'an 1800, ce passant rappelait ll^mpire sans être par trop caricature. Pour les observateurs, cette linesse rend ces sortes d'évocations extrêmement précieuses. Mais cet ensemble de petites clioses voulait l'attention analytique dont sont doués les connaisseurs en llànerie; et, i>()ur exciter le rire à distance, le passant devait olTrir une de ces énormités à crever les yeux, comme on dit <|ue les acteurs en recherchent pour assurer le succès de leurs enlrées. Ce vieillard, sec et maigre, portait un spencer ' couleur noisette sur un habit verdàtre à boutons de métal blanc... Un homme en sj)encer, en 18ii, c'est, voyezvous, comme si Napoléon eût daigné ressusciter pour deux heures.
Le spencer fut inventé, comme son nom l'indique, par un lord sans doute vain de sa jolie taille. .ANant la paix d'Amiens, cet .Anglais avait résolu le problème de couvrir le buste sans assommer le corps par le poids de cet all'reux carrick qui finit aujourd'hui sur le dos des vieux cochers de tiacre ; mais comme les lines tailles sont en minorité, la mode du spencer pour Ihomme n'eut en France qu'un succès passager, quoique ce fût une invention anglaise. A la vue du spencer, les gens de quarante à cincjuante ans revêtaient par la pensée ce monsieur de bottes à revers, d'une culotta de Casimir vert-pistache à Ud'ud de rubans, et se revoyaient dans le costume de leur jeunesse ! . ..
Le chapeau mis en arrière découvrait presque tout le front avec cette espèce de crânerie par laquelle les
I. Spencer, vôtemeiit qui tire son nom de lord Spencer, ««lég-ant Anglais qui le l.inr.'i au début du xix' sir-cle. C'est une sorte d'Iiabitsans basques.