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I.LS GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

Ix^ndes c|ii"v jelloiil les alnios|)héres catarrhales cL 6W/ generis de chaque pensionnaire, jeune ou vieux. Eli i)i(.'ii I malgré ces plates horreurs, si vous le compariez à la salle à man^^er, qui lui est contig"uë, vous trouveriez ce salon élégant et parliiinécomme doit l'être un boudoir. Cette salle, entièrement boisée, fut jadis peinte en une couleur indistincte aujourd'hui, qui forme un fond sur lequel la crasse a imprime ses couches de manière à y dessiner des Hgui'es bizarres. Elle est plaquée de bull'ets gluants sur lesquels sont des carafes échancrées, ternies, des ronds de moiré métallique, des piles d'assiettes en porcelaine épaisse, à bords bleus, fabriquées à Tournai. Dans un angle est placée une boîte à cases numérotées qui sert à garder les serviettes, ou tachées ou vineuses, de chaque pensionnaire. Il s'y rencontre de ces meubles indestructibles, proscrits partout, mais placés là comme le sont les débris de la civilisation aux Incurables. V^ous y verriez un baromètre à capucin qui sort quand il pleut, des gravures exécrables qui ùtent 1 appétit, toutes encadrées, en bois noir verni à filets dorés ; un cartel ^ en écaille incrustée de cuivre ; un poêle vert, des quinquets d'Argand ' où la poussière se combine avec l'huile, une longue table couverte en toile cirée assez grasse pour qu'un facétieux externe y écrive son nom en se servant de son doigt comme de style ^, des chaises estropiées, de petits paillassons piteux en sparterie^ qui se déroule toujours sans se perdre jamais, puis des chaufferettes misérables à trous cassés, à charnières défaites, dont le bois se carbonise. Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire

6. tiartel, pendule sans socle, suspendue au mur. — 7. La lampe à huile, à modérateur, fut inventée vers 1780 par Argand. On la nommée quinquel du nom du fabricant. — 8. Style, poinçon en métal dont les anciens se servaient pour écrire sur des tablettes enduites de cire. — 9. Sparterie, de sparte, sorte de plante d'Afrique, appelée aussi alfa, et que l'on tresse pour en former des nattes!

\iv' sii:i:i.K Sl'.i

une description ([ui relarder;»it trop l'intéi-èt de t'etle histoire, et que les ^'•ens pressés ne pardonneraient pas. \^e carreau roui^e est plein de vallées produites par le frottement ou par les mises en couleur. Kntin, là rèyne la misère sans poésie : une misère économe, concentrée, râpée. Si elle n'a pas de fan*;e encore, elle a des taches ; si elle n*a ni lioii ni haillons, elle va tond^er en pourriture. {Le Père GurioL U

3. Mérimée 1803-1870). — A Tœuvre jcrandiose et toufTuc de Balzac, il faut «apposer celle de Mérimée, qui se distingue, en plein romantisme, par une recherche excessive de la concision et de la froide réalité. Prosper Mérimée commença par mystifier les romantiques en publiant son Théâtre de (Jlnra Gaznl (1825), et la Guzla, prétendu choix de poésies illyriques (1827). Il avait ensuite « travaillé » dans le genre du roman histori(|ue, à la Vigny, et donné sa Chronicfue du règne de Charles IX (1829i, qui n'est pas le meilleur de ses ouvrages. Puis il publie (de 1829 à 1840 ,à la Revue des Deux Mondes et à la Revue de Paris, une série de nouvelles dont les plus célèbres sont: VEnlèvemenl de la redoute, la Partie de trictrac, la Vénus d'Jlle. Matteo Falcone. Ce sont encore des nouvelles, mais de plus longue haleine, que Colomba (18 50 et Carmen (ls47'i.

Colomba réunit toutes les qualités de précision et de sobriété de Mérimée, avec quelque chose de plus, qu'il obtient rarement, parce qu'il l'évite de parti pris: un certain degré de chaleur et de passion, qui sort du sujet lui-même. C'est ime histoire de vendetta corse. Colomba est la lille du colonel délia Hebbia, assassiné, croit-elle, par Barricini, chef d'une famille rivale. Orso, frère de Colomba, officier dans les chasseurs de la garde, et mis en demi-solde, regagne la Corse ; sur le même bateau, ont pris passage un colonel anglais. Lord Nelvil. et sa fille Lydia. Orso s'éprend de Lydia. qui occupe uniquement sa pensée. Mais à peine est-il débarqué que Colomba le i-amène à son devoir, la vengeance de son père. Orso tue les deu.\ fils du vieux Barricini, qui avaient essayé de le tuer lui-même par surprise... Orso finit par épouser Miss Lydia Nelvil. Ce court roman est un véritable chef-d'œuvre de composition, d'analyse morale et de style.

Les nouvelles de Mérimée sont trop connues pour que nous les citions ; il nous semble préférable de choisir un épisode raconté par lui dans une de ses lettres.

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Le voleur bienfaisant (1810).

Mérimée aime beaucoup les histoires de voleurs et les mystifications. Le brigand dont il nous conte ici la prouesse est homme d'esprit; on le croit d'abord généreux; on voit bientôt qu'il sait se donner lui-même la récompense de ses bonnes actions. — Hn lisant cette courte narration, on apprend à tout dire en peu de mots, et à méaager l'intérêt et la surprise.

Certain pauvre colporteur des environs de Campillo conduisait à hi ville une charg-e de vinaigre. Ce vinaigre était contenu dans des outres, suivant Tusage du pays, et porté par un âne maigre, tout pelé, à moitié mort de faim. Dans un étroit sentier, un étranger, qu'à son costume on aurait pris pour un chasseur, rencontre le vinaigrier; et d'abord qu'il voit Tâne, il éclate de rire : u Quelle haridelle as-tu là, camarade ! s'écrie-t-il. Sommes-nous en carnaval pour la promener de la sorte ? » Et les rires ne cessaient pas.

u Monsieur, répondit tristement Tànier piqué au vif, cette bête, toute laide qu'elle est, me gagne encore mon pain. Je suis un malheureux, moi, et je n'ai pas d'argent pour en acheter une autre.

— Comment ! s'écria le rieur, c'est cette hideuse bourrique qui t'empêche de mourir de faim ? mais elle sera crevée avant une semaine. Tiens, continua-t-il en lui présentant un sac assez lourd, il y a chez le vieux Herrera un beau mulet à vendre ; il en veut 1 ,500 réaux, les voici. Achète ce mulet dès aujourd'hui, pas plus tard, et ne marchande pas. Si demain je te trouve par les chemins avec cette effroyable bourrique, aussi vrai qu'on me nomme José Maria, je vous jetterai tous les deux dans un précipice. »

L'ânier, resté seul, le sac à la main, croyait rêver. Les 1.500 réaux étaient bien comptés. 11 savait ce que valait un serment de José Maria, et se rendit aussitôt chez Herrera, où il se hâta d'échanger ses réaux contre un beau mulet.

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I-a nuit suivante Herrera est éveillé en sursaut. Deux hommes lui présentaient un poig'nard et une lanterne sourde à la fig'ure. «^ Allons, vite, ton argent I — Hélas! mes bons seii^nenrs, je n'ai pas un cuarto chez moi.

— Tu mens; tu as vendu hier un mulet de 1.500 réaux que t'a payés un tel, de Cnmpillo. .. Ils avaient des arguments tellement iiTésistibles, que les 1.500 réaux furent bientôt donnés, ou, si Ton veut, rendus.

[Correspondance, Calmann-Lévy, éditeur.)

». Gustave Flaubert (1821-188U). — Fils d\n\ chirurgien de l'hôpital de Rouen, Gustave Flaubert a peut-être hérité de son père un certain tour desprit scienLifuiue, et ce sani;-froid avec lequel il analyse les pires états dànie. Indépendant par su situation de fortune, il fit quelques beaux voyages, avec son ami Maxime du Camp, en Grèce, en Syrie, en Egypte ; puis il se fixa dans sa maison de campagne de Groisset, oi'i il écrivit la plupart de ses romans.

Madame Bovni'i/, publiée dans la lievue de Paris on 1857, est l'histoire très simple et très navrante d'une femme incomprise, sentimentale et criminelle, qui finit par s'empoisonner.

Mais Flaubert qui s'était montré réaliste absolu dans Madame Bovary, écrivit ensuite un roman historique, archéologique et exotique : Salammbô (1862). Le cadre, magniiique, est formé par la Carthage des guerres puniques, et le pays en\ironnant, où se déroule la révolte des mercenaires d'Ilamilcar. La lectuie de ce roman, dune intense et éblouissante exactitude archéologique, enchante d'abord, et fatigue vite. D'ailleurs l'impassibilité, (jui sied à des sujets modernes et vulgaires comme Mailame Bovary^ devient, dans Salammho, un parti pris de brutalité cho(piante.

L'Education sentimentale (1860: nous ramène au réalisme, à l'observation à la fois pénétrante et indifférente des mœurs bourgeoises et aristocratiques. On en est à regretter que Flaubert se soit donné tant de mal pour écrire si bien un livre si ennuyeux.

C'est que déjà son réalisme tournait à la monomanie maladive; on le vit bien quand parut après sa mort (en 1881) le premier volume de Bourard et Pécuchet, ouvrage qu'il avait, heureusement, laissé inachevé. Deux plats imbéciles font connaissance, et, amalgamant leui- nullité, se livrent, en collaboration, à l'agriculture, au jardinage, puis passent en revue toutes les connaissances humaines. Devant cette analyse si consciencieuse de la bétisc, c'est l'auteur que Ion finit par prendre en pitié.

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Dniis le {fenrc romantique, Flaubert âvûit encore donné là Tinilud'on de sainl Antoine {li^li).

Flauhoi'l rosloi'a surtout comnic un ^rand écrivain, au sens Icclinitiuo du mol. Il à laborieusement construit dinipeccables phrases.

La noce normande (1857).

Ce morce;iu, tiré de Madame Bovary, est composé de petits détails : c'est ici de l'observation directe et réaliste. Dans Salammbô, Flaubert choisit tout ce qui peut éblouir les yeux; dans Madame Bovary, il s'en tient à la vulgarité, mais il y a beaucoup d'art dans ce réalisme : on analysera les objets, les physionomies, les gestes, les costumes.

Les conviés arrivèrent de bonne heure dans des voitures, carrioles à un cheval, chars à bancs à deux roues, vieux cabriolets sans capote, tapissières à rideaux de cuir, et les jeunes gens des villages les plus voisins dans des charrettes où ils se tenaient debout, en rang, les mains appuyées sur les ridelles pour ne pas tomber, allant au trot et secoués dur. Il en vint de dix heues loin, de Goderville, de Normanville et de Garry. On avait invité tous les parents des deux familles, on s'était raccommodé avec les amis brouillés, on avait écrit à des connaissances perdues de vue depuis longtemps.

De temps à autre, on entendait des coups de fouet derrière la haie ; bientôt la barrière s'ouvrait : c'était une carriole qui entrait. Galopant jusqu'à la première marche du perron, elle s'y arrêtait court, et vidait son monde qui sortait de tous côtés en se frottant les genoux et en s'étirant les bras. Les dames, en bonnet, avaient des robes à la façon de la ville, des chaînes de montre en or, des pèlerines à bouts croisés dans la ceinture, ou de petits fichus de couleur attachés dans le dos avec des épingles, et qui leur découvraient le cou par derrière. Les gamins, vêtus pareillement à leurs papas, semblaient incommodés par leurs habits neufs (beaucoup même étrennèrent ce jour-là la première paire de bottes de leur existencej, et l'on voyait à côté

d eux, ne souillant mot, dans la l'obe blanchie de la première communion, rallonyée pour la circonstance, quelque ^^rande lilielte de quatorze à seize ans, leur cousine ou leur sœur aînée sans doute, rou<j;eaude, ahurie, les cheveux gras de pommade à la rose, et ayant bien peur de salir ses j;ants. Gomme il n'y avait point assez de valets d'écurie pour dételer toutes les voitures, les messieurs retroussaient leurs manches et s'y mettaient eux-mêmes. Suivant leurs positions sociales dilFérentes, ils avaient des habits, des redingotes, des vestes, des habits-vestes ; — bons habits, entourés de toute la considération d'une famille, et qui ne sortaient de l'armoire que pour les solennités ; reding-otes à grandes basques lîollant au vent, à collet cylindrique, à poches larges comme des sacs ; vestes de gros drap, qui accompagnaient ordinairement quelque casquette cerclée de cuivre à sa visière ; habits-vestes très courts, ayant dans le dos deux boutons rapprochés comme une paire d'yeux, et dont les pans semblaient avoir été coupés à même, en un seul bloc, par la hache d'un charpentier. Quelques-uns encore (mais ceux-là, bien sûr, devaient dîner au bas bout de la table) portaient des blouses de cérémonie, c'est-à-dire dont le col était rabattu sur les épaules, le dos l'roncé à petits plis, et la taille attachée très bas par une ceinture cousue.

Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses ! Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles s'écartaient des tètes, on était rasé de près ; quelques-uns même qui s'étaient levés dès l'aube, n'ayant pas vu clair à se l'aire la barbe, avaient des balalresen diagonale sous le nezou le long des mâchoires, des pelures d'épiderme larg^es comme des écus de trois francs, et qu'avait enllammées le grand air pendant la route, ce qui marbrait un peu de plaques roses toutes ces g-rosses faces blanches épanouies.

Li:S GUAM)S liCRlVAI.NS tJiANgAI.s

I.ii mairie se trou\ant à une denii-Iieue de la ferme, on sy rendit à pied et Ion revint de nicme, une fois la cérémonie faile à l'é^dise. Lecortèfr^*, dabord uni comme une seule écharpe de couleurs, qui ondulait dans la campag'ne, le long de l'étroit sentier serpentant entre les blés verts, s'allongea bientôt et se coupa en groupes diilérents cpii saltardaienl à causer. Le ménétrier allait en tète avec son violon empanaché de rubans à la coquille, les mariés ensuite, les parents, les amis, tout au hasard, et les enfants restaient derrière, s'amusant à arracher les clochettes des brins d'avoine, ou à jouer entre eux, sans qu'on les vît.

{Madame Bovanj, Fasquelle, éditeur.) Hamilcar sauve le petit Hannibal 1862).

L'action de Salammbô se passe à Carthage, au m* siècle arant Jésus- Christ. La ville est terrorisée par la révolte des soldats mercenaires. Aussi décide-t-on d'offrir un sacrifice sanglant au dieu Moloch ; à cet effet, le prêtre fait rechercher tous les enfants des plus nobles familles. Hamilcar sauve de la mort son fils Hannibal en lui substituant un enfant d'esclave. Flautert représente avec un pathétique sobre et farouche la douleur du malheureux père à qui son enfant est arraché.

Ils arrivèrent chez Hamilcar tout à coup, et le trouvant dans ses jardins: « Barca 1 nous venons pour la chose que tu sais... ton fils! « Ils ajoutèrent que des gens l'avaient rencontré un soir de l'autre lune, au milieu des Mappales ^ conduit par un vieillard.

Il fut d'abord comme suffoqué. Mais bien vite comprenant que toute dénégation serait vaine, Hamilcar s'inclina : et il les introduisit dans la maison de commerce. Des esclaves accourus d^un signe en surveillaient les alentours.

Il entra dans la chambre de Salammbô- tout éperdu.

1. Mappales. chemin, bordé de tombeaux, qui conduisait de la mer aax Catacombes de Cartaore. =2. Salammbô, fille d'Hanilcar.

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Il saisit d'une main llaiinibal, arracha de l'aulre la ^^^n9e (riin vêlemeiil c[in traînait, attacha ses pieds, ses mains, en passa rexlrémité dans sa bouche pour lui l'aire un haillon, cl il le cacha sous le lit de peaux de h(i*nl'. en laissant rcloniher juscpià terre une lar,i;e draperie.

Fnsuiteil se promena de dr»>ilc et de j^auche ; il levait les bras, il tournait sur lui-même, il se mordait les lèvres. Puis il resta les prunelles fixes et haletant comme s'il allait mourir.

Mais il frappa trois fois dans ses mains, (iiddenem parut.

« Écoute! dit-il, tu vas prendre parmi les esclaves un enfant mâle de huit à neuf ans avec les cheveux noirs et le front bombé ! Amène-le ! hAle-toi ! »

Hientôt Giddenem rentra, en j)ré8entant un jeune g;arçon.

C'était un pauvre enfant, à la fois inaig"re et boulli ; sa peau seud)lail grisâtre comme l'infect haillon suspendu à ses lianes ; il baissait la tête dans ses épaules, et du i-evers de sa main frottait ses veux, tout remplis de mouches.

Gomment pourrait-on jamais le confondre avec Hannibalî et le temps manquait pour en choisir un autre ! Ilamilcar rej]jardait Giddenem ; il avait envie de Tétran^ler.

« Va-t'en ! » cria-t-il ! Le maître tles esclaves s'enfuit.

Donc le malheur qu'il redoutait depuis si lon<j;'temps était venu, et il cherchait avec des efforts démesurés s'il n"v av.iit pas une manière, un moven iVy échapj)er.

.Vbdalonim, tout à coup, parla derrière la porte. On demandait le sulfète"*. I^es serviteurs de Moloch s'impatientaient.

Flamilcar retint un cri, comme à la bi'Tdurc d'un fer

■i. Suffàte, magistrat supivme do la ville. C'est Hainilcar i|ui remplit cette charjfe.

.S.SO l.KS OHANDS KChlVAINS FHANÇAIS

rou;,^e ; el il recommença fie nouveau à parcourir le chambre, tel qu'un insensé. Puis il s'affaissa au horci de la balustrade et, les coudes sur ses genoux, il serrait son front dans ses deux poin^'^s fermés.

La vasque de porphyre contenait encore un peu d'eau claire pour les ablutions de Salammbô. Malg^ré sa répui^nance et tout son orj^ueil, le sullete y plongea Tenfant, et, comme un marchand d'esclaves, il se mit à le laver et à le frotter avec des strigilles et de la terre rouge. Il prit ensuite, dans les casiers autour de la muraille, deux carrés de pourpre, lui en posa un sur la poitrine, l'autre sur le dos, et il les réunit contre ses clavicules par deux agrafes de diamant. Il versa un parfum sur sa tête, il passa autour de son cou un collier d'électrum, et il le chaussa de sandales à talons de perles, — les propres sandales de sa fille I Mais il trépignait de honte et d'irritation; Salammbô, qui s'empressait à le servir, était aussi pâle que lui. L'enfant souriait, ébloui par ces splendeurs, et même, s'enhardissant, il commençait à battre des mains et à sauter quand Hamilcar l'entraîna.

Il le tenait par le bras, fortement, comme s'il avait eu peur de le perdre; et l'enfant, auquel il faisait mal, pleurait un peu tout en courant près de lui.

A la hauteur de l'ergastule ^, sous un palmier, une voix s'éleva, une voix lamentable et suppliante. Elle murmurait : u Maitre ! Oh ! Maître 1 »

Hamilcar se retourna, et il aperçut à ses côtés un homme d'apparence abjecte, un de ces misérables vivant au hasard dans la maison. — < Que veux-tu ? » dit le sufTète. L'esclave, qui tremblait horriblement, balbutia: « Je suis son père I »

Hamilcar marchait toujours ; l'autre le suivait, les reins -courbés, les jarrets fléchis, la tête en avant. Son visage était convulsé par une angoisse indicible, et les sanglots qu'il retenait l'étouffaient, tant il avait envie tout à la fois de le questionner et de lui crier : « Grâce ! » A. ErflaetHle, partie du paJala régervéo aux eBclaves.

MX'" sii;ci.K S.SI

KiîHn il osa le loucher d'un doi^'-t, sur le coude, lég^èrement. — « l^sl-ce que tu vas le... ? » Il u'eut pas la force d'achever, el H;iniilcar s'arrêta, foui ébahi de cette douleur.

Il n'avait jamais pensé — tant rabîme les séparant l'un de l'autre se trouvait immense — qu'il pût y avoir entre eux rien de commun.

Cela même lui parut une sort d'outraj^e et comme un empiétement sur se-^ privilèj^-es. Il répondit par un rej^ard plus froid et plus lourd que la hache d'un bourreau ; l'esclave s'évanouissant tomba dans la poussière, à ses pieds. Hamilcar enjamba par-dessus.

Les trois hommes en robe noire l'attendaient dans la grande salle, debout contre le disque de pierre. Tout de suite il déchira ses vêtements et il se roulait sur les dalles en poussant des cris ai^us :

« Ah 1 mon pauvre petit Ilannibal! oh ! mon fils ! ma consolation! mon espoir! ma vie! Tuez-moi aussi; emportez-moi. Malheur! malheur! » Il se labourait la face avec ses onj^des, s'arrachait les cheveux et hurlait comme les pleureuses des funérailles. « Emmenez-le donc ! Je soutîre trop! alle/.-vous en ! tuez-moi comme lui. ') Les serviteurs de Moloch s'étonnaient que le ^rand Hamilcar eût le C(cur si faible. Ils en étaient presque attendris.

( )n entendit un bruitde pieds nus avec un râle saccadé, pareil à la respiration d'une bêle féroce qui accourt ; et sur le seuil de la troisième galerie, entre les montants d'ivoire, un homme apparut, blême, terrible, les bras écartés; il s'écria : « Mon enfant! »

Hamilcar, d'un bond, s'était jeté sur l'esclave ; et en lui couvrant la bouche de sa main, il criait encore plus haut : «< C'est le vieillard qui l'a élevé! il l'appelle mon enfant ! il en deviendra fou ! assez! assez ! » Kt chassant par les épaules les trois prêtres et leur victime, il sortit avec eux, et un grand coup de pied referma la porte derrière lui.

.SS'i LES GRANDS ÉCUIN AINS FRANÇAIS

Hjimilcnr tendit Toreille pendant (jiielques minutes, craignant loujours de les voir revenir. Il song^ea ensuite à se défaire de l'esclave pour être bien sûr qu'il ne parlerait p:is ; mais le péril n'était point complèlement disparu, et celle morl, si les dieux s'en irritaient, [)ou\'ait se retourner contre son fils. Alors, changeant d'idée, il lui envoya par Taanach les meilleures choses de cuisine : un quartier de bouc, dos fèves et des conserves de grenades. L'esclave, qui n'avait pas mangé depuis longtemps, se rua dessus ; ses larmes tombaient dans les plats.

[Salammbô, Michel Lévy, éditeur,)

;>. Alphonse Daudet (1840-1897) est aussi un réaliste; mais il a rimagination romanesque et crée d'amusantes intrigues. Son œil, contrairement à celui de Flaubert, aperçoit de préférence le pittoresque, la couleur, la vibration des lumières, des silhouettes originales; et surtout il possède à la fois une exquise sensibilité et un esprit vif et piquant. Go sont des chefs-d'œuvre d'observation et de poésie que le Petit Chose ^J868), Jiick (1876), le Nabah (1879). Daudet a créé le type de Tarfarm, dont Numa Roumestan (1880) est Théritier. Nul n'a su, comme lui, enfermer dans de courtes nouvelles, un tableau, une situation, un sentiment : il a donné à la prose l'éclat et la solidité de la poésie, dans ces riens qui s'intitulent : la Chèvre de M. Seguin, les Vieux, le Sous-Préfet aux Champs, lElixir du P. Gaucher. Il est moins réaliste qu'impressionniste : c'est notre Dickens,

Les deux extraits que nous donnons montrent la double forme de son talent : esprit et sensibilité.

Tartarin de Tarascon (1872).

Le jardin du Baobab

Pour nous présenter son personnage héroï-comique, Daudet décrit d'abord, avec un piquant mélange de sérieux et de bouffon, le cadre dans lequel apparaîtra Tartarin.

Ma première visite à Tartarin de Tarascon est restée dans ma vie comme une date inoubliable ; il y a douze ou quinze ans de cela, mais je m'en souviens

mieux que criiier. i/iutrépitle Tarlarin habitait alors, à rentrée de la ville, la troisième maison à main gauche sur le chemin d'Avignon. Jolie petite villa tarasconnaise avec jardin devant, balcon derrière, des murs très blancs, des persiennes vertes, et sur le j)as de la porte une nichée de petits Savoyards jouant à la marelle ou dormant au bon soleil, la lèle sur leurs boites à cirage.

Du dehors, la maison n'avait lair de rien.

Jamais on ne se serait cru devant la demeure iFun héros. Mais quand on entrait, coquin de sort!...

De la cave au grenier, tout le bâtiment avait Tair héroïque, même le jardin 1...

Oh 1 le jardin de Tarlarin, il n'y en avait pas deux comme celui-là en Europe. Pas un arbre du pays, pas une ileur de France ; rien que des plantes exotiques, des gommiers, des calebassiers, des cotonniers, des cocotiers, des manguiers, des bananiers, des palmiers, un baobab', des nopals, des cactus^, des liguiers de Barbarie, à se croire en pleine Afrique centrale, à dix mille lieues de Tarascon, Tout cela, bien entendu, n'était pas de grandeur nalurelle ; ainsi les cocotiers n'étaient guère plus gros que c\e^ betteraves, et le baobab [nrhre f/éanf, urhor (jigeanla) tenait à l'aise dans un pot de réséda ; mais c'est égal ! pour Tarascon, c'était déjà bien joli, et les personnes de la ville, admises le dimanche à l'honneur de contempler le baobab de Tartarin, s'en retournaient pleines d'admiration.

Pensez quelle émotion je dus éprouver ce jour-là en traversant ce jardin miriiique !... Ce fut bien autre chose quand on m'introduisit dans le cabinet du héros.

Ce cabinet, une des curiosités de la ville, élait au

1. Le Baobab csl un tli^s plus gros ai'))ix's il Afrique. Daudet va donc obloiiir un clTet d luililliéso coniitjut' avec celui do Tarlarin. — 2. Nopal et cactus, plantes grasses des pays tropicaux.

Llîs L»HA>US ECRnAI>t3 KKA^<ÇA1S

fond (lu jai'clin, ouvrant dd plain-pied sur le l)aobalj par une porle vitrée;

Imaginez-vdus utlé jurande salle tapissée de l'usils et tle sabres, depuis en haut jusqu'en bas ; toutes les armes de tous les pays du monde : carabines, rifles, tromblons, couteaux corses, couteaux catalans, couteaux-revolvers, couteaux-poignards, krish malais, ilèches caraïbes, llèches de silex, coup-de-poing, cassetète, massues hottentotes, lassos mexicains, est-ce que je sais !

Par là-dessus, un grand soleil féroce qui faisait luire l'acier des glaives et les crosses des armes à feu, comme pour vous donner encore plus la chair de poule... Ce qui rassurait un peu partout, c'était le bon air d'ordre et de propreté qui régnait sur toute cette yataganerie^. Tout y était rangé, soigné, brossé, étiqueté comme dans une pharmacie ; de loin en loin, un petit écriteau bonhomme sur lequel on lisait :

Flèches empoisonnées, ny touchez pas !

ou :

Armes chargées, méfiez-vous.

Sans ces écriteaux, jamais je n'aurais osé entrer.

Au milieu du cabinet, il y avait un guéridon. Sur le guéridon, un flacon de rhum, une blague turque, les voyages du capitaine Cook, les romans de Gooper, de Gustave Aimard, des récits de chasse, chasse à l'ours, chasse au faucon, chasse à Téléphant, etc. Enfin, devant le guéridon, un homme était assis, de quarante à quarante-cinq ans, petit, gros, trapu, rougeaud, en bras de chemise, avec des caleçons de flanelle, une forte barbe courte et des yeux flamboyants ; d'une main il tenait un livre ; de l'autre il brandissait une énorme pipe à couvercle de fer, et, tout en lisant je ne sais quel formidable récit de chasseurs de cheve-

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