Yataganerie, néologisme bouffon, formé de yatag&n
XIX" BIECLE
lures, il faisait, en avançant sa lèvre inlerieul'e, une moue terrible, qui donnait à sa brave iij^ure de petit rentier tarasconnais ce même caractère de férocité bona:<se qui régnait dans toute la maison.
Cet homme, c'était Tarlarin, Tarlarin de Tarascon, rinlrépide, le grand, rincomparai)le Tartarin de Tarascon.
{Tarlarin de 7V</\7.sco/î, Fasquelle, éditeur.)
La dernière Classe (1873).
La littérature patriotique, toujours si touchante, est souvent un peu gâtée par le défaut de mesure, et tombe facilement daus la déclamation. On admirera le tact merveilleux, la discrétion puissante de ce Conte célèbre. C'est un enfant qui parle ; ses impressions sont d'abord légères puis deviennent peu à peu, sous l'intluence même des choses, graves et sublimes. Daudet arrive au plus grand eflet de pathétique par la force même de la situation et des sentiments qui s'en dégagent, mais le style reste toujours d'une parfaite sobriété.
Ce matin-là j'étais très en retard pour aller à l'école, et j'avais grand'peur d'être grondé, d'autant que M. Hamel nous avait dit qu'il nous interrogerait sur les participes, et je n'en savais pas le premier mot. Un moment l'idée me vint de manquer la classe et de j)rendre ma course à travers cham[)s.
Le temps était si chaud, si clair !
On entendait les merles sitïler à la lisière du bois, et, dans le pré Hippert, derrière la scierie, le» Prussiens qui faisaient l'exercice. Tout cela me tentait bien plus que la règ^le des participes ; mais j'eus la force de résister, et je courus bien vile vers l'école.
En passant devant la mairie, je vis qu'il y avait du monde arrêté près du petit grillage aux afliches. Depuis deux ans, c'est de là que nous sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, les réquisitions, les ordres de la commandature ; et je pensai, sans m'arrêter :
« Qu'est-ce qu'il y a encore ? »
886 LES GRANDS ECRIVAINS FHANÇAfS
Alors connue je traversais la place en courant, le forgeron \\'achler, qui était là avec son apprenti en train de lire rafiiche, me cria :
« Ne te dépêche pas tant, petit ; tu y arriveras toujours assez tôt, à ton école ! «
Je crus qu'il se moquait de moi, et j'entrai tout essoufflé dans la petite cour de M. Hamel.
D'ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un g'rand lapage, qu'on entendait jusque dans la rue, les pupitres ouverts, fermés, les leçons qu'on répétait très haut, tous ensemble, en se bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse régule du maître qui tapait sur les tables :
« Un peu de silence ! »
Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu ; mais justement ce jour-là tout était tranquille, comme un matin de dimanche. Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leur place, et M. Hamel qui passait et repassait avec la terrible règle en fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce grand calme. Vous pensez si j'étais rouge et si j'avais peur I
Eh bien, non, M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement :
« Ya vile à ta place, mon petit Frantz, nous allions commencer sans toi. »
J'enjambai le banc, et je m'assis tout de suite à mon pupitre. Alors seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin, et la calotte de soie noire brodée qu'il ne mettait que les jours d'inspection ou de distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose d'extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides dhabitude, les gens du village assis et silencieux comme nous, le
vieux Hauser avec son tricorne, l'aiicieu maire, Tancien facteur, et jniis d'autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste ; et Ilauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords, qu'il tenait j^rand ouvert sur ses genoux, avec ses grossen lunettes posées en travers des pages.
Pendant que je m'étonnais de tout cela, Al. Ilamel était monté dans sa chaire, et, de la même voix douce et grave dont il m'avait reçu, il nous dit :
« Mes enfants, c'est la dernière foi» que je vous fais la classe. L'ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l'allemand dans les écoles de l'Alsace et de la Lorraine Le nouveau maître arrive demain. Aujourd'hui c'est votre dernière leçon de français. ,Ie vous prie d'être bien attentifs, »
Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah I les misérables, voilà ce qu'ils avaient afiiché à la mairie. Ma dernière leçon de français I
Et moi qui savais à peine écrire ! Je n'apprendrais donc jamais ! Il faudrait donc en rester là ! Comme je m'en voulais maintenant du temps perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades sur la Saar ! Mes livres, que tout à l'heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma grannuaire, mon histoire sainte, me semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à quitter, C'est comme \l. Hamel. L'idée qu'il allait partir, que je ne le verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.
Pauvre homme 1
C'est en Thonncnr de cette dernière classe qu'il avait mis ses beaux habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s'asseoir au bout de la salle. Gela semblait dire qu'ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. Celait aussi comme une
SSS i.iis tiUA.NDS r.(;ni\Ai.\s iha.\(;ais
façdii (le remercier notre maître de ses quarante ans de bons services, et de rendre leui-s devoirs à la pairie qui s'en allait.
J'en étais là de mes réflexions, quand j'entendis appeler mon nom. C/élail mon tour de réciter. Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien clair, sans une faute I Mais je m'embrouillai aux premiers mots, et je restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J'entendais M. Hamel qui me parlait :
i( Je ne te gronderai pas, mon petit Frantz, tu dois être assez puni. Voilà ce que c'est. Tous les jours on se dit : « Bah ! j"ai bien le temps. J'apprendrai demain. » Et puis tu vois ce qui arrive. Ah ! ça été le grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire : « Comment ! vous prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre langue!... » Dans tout ça, mon pauvre Frantz, ce n'est pas encore toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire.
« Vos parents n'ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures, pour avoir quelques sous de plus. Moi-même, n'ai-je rien à me reprocher ? Est-ce que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin, au lieu de travailler ? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je me gênais pour vous donner congé ? »
Alors, d'une chose à l'autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c'était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide ; qu'il fallait la garder entre nous et ne jamais l'oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant (ju'il tient bien sa langue, c'est comme s'il tenait
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la clef de sa prison. Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. Jélais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce cpiil disait me semblait l'aciie, facile. ,Ie crois aussi que je n'avais jamais si bien écouté, et que lui non plus n'avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu'avant de s'en aller, le pauvre homme voulait nous donner tout son savoir, nous le faire entrer dans la tète d'un seul coup.
La leçon linie, on passa à l'écriture. Four ce jour-là, M. tlamel nous avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en belle ronde : France^ Alsace, France, x\lsace. Cela faisait comme de petits drapeaux qui llottaient tout autour de la classe, pendus à la trini;le de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s'appliquait, et quel silence I On n'entendait que le L;rincement des plumes sur le papier. Un moment des hannetons entrèrent, mais personne n'y fit attention, pas même les tout petits, qui s'appliciuaient à tracer leurs hâtons avec un c<eur, une conscience, comme si
cela était encore du français Sur la toiture de l'école,
des pigeons roucoulaient tout bas, et je me disais en les écoutant :
(( Est-ce qu'on ne va pas les oblig-er à chanter en allemand, eux aussi ? »
De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma pajj^e, je voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et iixant les objets autour de lui, comme s'il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d'école... Pensez ! depuis quarante ans il était là à la même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. Seulement les bancs, les pupitres s'étaient polis, frottés par l'usage, les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu'il avait planté luimême enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu'au toit. Quel crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces choses : el tl 'entendre sa
8U(I lus CiRAîiDS F.CRIVAl5iS tKAJ^CAfîi
sccur (jui allnit, venait, dans la chanibro au-dessus, ert Irnin de fermer leurs malles ! car ils devaient pai'lir le lendemain, >\'n aller du pays pour toujours.
Tonl de même il eut le courage de nous taire la classe jusqu'au bout. Après Técriture, nous eûmes la leçon d'histoire; ensuite les petits chantèrent le ba be Bi HO Hi', Là-bas au iond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et tenant son abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait qu'il s'appliquait, lui aussi ; sa voix tremblait démotion, et c'était si drôle de l'entendre que nous avions tous envie de rire et de pleurer. Ah ! je m'en souviendrai, de cette dernière classe
Tout à cou[) l'horlog-e de l'église sonna midi, puis l'ang-élus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l'exercice éclatèrent sous nos fenêtres.... M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m'avait paru si grand.
« Mes amis, dit-il, mes amis, je... je... «
Mais quelque chose létoulFait. 11 ne pouvait pas achever sa phrase.
Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit, aussi gros qu'il put ;
« Vive la France 1 »
Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et sans parler, avec sa main il nous faisait signe :
« C'est fini... Allez-vous-en. »
[Contes du Lundi. — Fasquelle, éditeur.)
6. Au roman réaliste peuvent encore se rattacher : Edmond et Jules de Goncourt, Emile Zola, Guy de Maupassant et Ferdinand Fabre.