‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 29 sur 261 · I. — Villehardouin lir · texte numérisé non relu

I. — Villehardouin lir

Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne, fut un des organisateurs de la quatrième croisade. Chargé de négocier avec les Vénitiens pour l'embarquement des chevaliers, il prit part à la conquête de Constantinople, et s'installa dans son fief de Messinople où il mourut. Il a, dit-on, écrit sa chronique pour répondre aux attaques de ceux qui reprochaient aux grands chefs d'avoir fait, par seule ambition, dévier la croisade sur Constantinople. — Son récit est simple, précis, un peu sec ; la langue en est ferme et sonne comme celle d'une chanson de geste. Les passages les plus remarquables sont : l'assemblée tenue à Venise, dans l'église Saint-Marc : le doge Henri Dandolo, quoique aveugle, << prend la croix ». au milieu de l'en-

l. Les textes do Villehardouin, de Joiuville et de Froissart appartenant à la langue à deux cas, nous en .donnons la traduction littih-.ile : pou»* Conimines, il nous a «■nfn dn moderbiser l'orthopTrapho

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thousiasmc {général (ch. 25-32) ; — l'arrivée de la Hotte devant Coiistantiiiople (ch. 121-128;; — le premier et le second siè^je delà ville (ch. 194-232): — la retraite d'Andrinople après la victoire dos Hiilj^ai'cs sur les croisés ;ch. 3f»i-37fj .

Les Croisés en vue de Constantinople.

On sait que la quatricnic croisade, partie de Venise pour la Palestine, dévia de sa première destination. Les croisés écoutèrent les propositions d'Alexis, (ils d'Isaac l'aveugle, empereur détrôné de Constantinople. Alexis leur promit des secours en hommes et en argent, s'ils voulaient bien faire pour lui la conquête de la ville. Villehardouin peint l'admiration et la surprise de ses compagnons d'armes, quand ils arrivent en vue de Constantinople.

Alors ils quittèrent le port d'Avie ^ tous ensemble. A'ous auriez pu voirie bras de saint (jreorg-es - tout fleuri à contremont •* de navires, de <j;alères et d'huissiers ^ ; et c'était très grande merveille que ce beau spectacle à regarder. Et ainsi ils remontèrent le bras de saint Georiies, jusqu'à ce qu'ils arrivèrent la veille de la saint Jean- Baptiste, en juin, à Saint-Etienne "% abbaye qui était à trois lieues de Constantinople. Alors virent à plein Constantinople ceux qui étaient sur les navires, les galères et les huissiers ; et ils prirent port et ancrèrent leurs vaisseaux.

Or vous pouvez savoir qu'ils regardèrent beaucoup Constantinople ceux qui ne l'avaient jamais vue ; ils ne pouvaient croire qu'une si riche ville pût exister dans tout le monde quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle était close tout à l'entour à la ronde, et ces riches palais et ces hautes églises, dont il y avait tant que personne ne Teùt pu croire s'il ne l'eût vu de ses yeux, et la longueur et la largeur de la ville qui sur toutes les autres était souveraine. Et sachez qu'il n'y eut homme si hardi à qui la chair ne frémît ; et ce ne fut pas merveille ; car jamais si grande affaire

1. Avie, Abydos. — 2. Le Bras de saint Georges, les Dardanelles. — 3. Contremont, en remontant du sud au nord. — 4. Huissiers, navires avec des portes {halsj latérales, pour le transport des chevaux. -- 3. Saint-Etienne, l'abbaye de San Stefano,

ne i'ul entreprise par aucune nation, depuis que le monde l'ut créé. ). (§ 1-27-128.)

Second assaut de Constantinople.

Alexis, remis sur le trône, refusa de tenir ses promesses. Un nouvel usurpateur, Murzuphle, s'empara du pouvoir et étrangla Alexis. Les croisés firent une seconde fois le siège de Constantinople et s'y installèrent.

L'empereur Murzuphle s'était venu loger devant les assaillants sur une place, avec toutes ses forces, et avait tendu ses tentes vermeilles. Ainsi dura cette situation jusqu'au lundi matin; et alors s'armèrent ceux des nets, tles huissiers, et ceux des galères. Et ceux de la ville les redoutèrent plus qu'ils n'avaient fait précédemment. Alors les nôtres furent très étonnés, de voir que sur les murs et sur les tours n'apparaissaient rien que gens. Et alors commença l'assaut, rude et merveilleux. Et chaque vaisseau attaquait droit devant lui. Les cris de la lutte furent si grands, qu'il sembla que la terre s'abimàt. "^

Ainsi dura l'assaut longuement, jusqu'à ce que Notre- Seigneur fit lever un vent qu'on appelle Borée. Et ce vent poussa les vaisseaux sur la rive plus près qu'ils n'étaient auparavant. Et deux nefs qui étaient liées ensemble, dont l'une avait nom la Pèlerine, et l'autre le Paradis, s'approchèrent tant d'une tour, l'une d'un coté, l'autre de l'autre (comme Dieu et le vent les mena) que l'échelle de la Pèlerine joignit la tour ; et aussitôt un \'énitien et un chevalier de France, qui avait nom André d'Urboise, entrèrent dans la tour, et d'autres gens commencent à entrer après eux, et ceux de la tour lâchent pied et s'enfuient.

Quand leschevaliers qui étaient sur les huissiers virent cela, ils s'élancent à terre, et dressent leurs échelles au [)ied du mur et montent contre le mur de force. Et ils conquirent bien quatre des tours : et ils commencent à sauter des nefs et des huissiers, à qui mieux mieux,

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et ils cufuiicenl bien trois des portes et entrent dedans, et commencent à retirer les chevaux des huissiers, et leschevaliers commencent à monter. Et ils chevauchent droit au logement de l'empereur Murzuphlc. Et celuici avait ses bataillons ran«:^és devant ses tentes. Et lorsqu'ils virent venir les chevaliers à cheval, ils s'enfuirent. Et Fempereur s'en alla, fuyant par les rues vers le château de Boucoléon.

Alors vous eussiez vu abattre les Grecs, et prendre chevaux et palefrois, mulets et mules, et autre butin. Là il y eut tant de morts et de blessés qu'il n'y en était ni lin ni mesure. Une g-rande partie des hauts hommes seigneurs de Grèce se retirèrent vers la porte de Blaquerne. Et le soir était déjà bas. Et ceux de l'armée furent lassés de la bataille et de la tuerie, et ils commencent à se réunir sur une grande place qui était dans Constantinople. Et ils résolurent de se loger près des murs et des tours qu'ils avaient conquis ; car ils ne croyaient pas qu'ils puissent vaincre la ville en un mois, avec les églises fortifiées, les palais fortifiés, et le peuple qui était dedans. Comme il avait été dit, ainsi fut fait.

Ainsi ils se logèrent devant les murs et devant les tours près de leurs vaisseaux. Le comte Beaudoin de Flandre ^ et de Hainaut se logea dans les tentes vermeilles de l'empereur Murzuphle, que celui-ci avait laissées tendues, et Henri, son frère, devant le palais de Blaquerne ; Boniface, le marquis de Montferrat -,lui et ses gens, dans l'intérieur de la ville. Ainsi se logea l'armée, comme vous l'avez entendu, et Constantinople fut prise le lundi de Pâques fleuries '^.

1. Beaudoin de Flandre, un des chefs do l'expédition, fut élu empereur du nouvel empire français de Constantinople ; tué à Andrinople, il eut pour successeur en 120G son frère Henri. — 2. Boniface de Montferrat, fut nommé roi de Thessalieen 1204, et périt en 1207. — 3. Pâques fleuries. On appelle ainsi le dimanche des rameaux. La date est : 12 avril 1204.

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