II. — Joinville
Jean, sire de Join ville, sénéchal de Champa}?ne. suivit le roi Louis IX à la croisade de I2i8. Fait prisonnier avec le roi. il supporta vaillamment sa dure captivité, lleutré dans son château en 1204. il ne consentit pas à acconijiaf;-ner Louis IX dans sa croisade de 1270. Lors du procès de canonisation de Louis IX. en 1182, il fut appelé en témoignap^e, et il assista aux fêtes céltî- !)rces pour la béatification du roi. — Il a. dit-on, composé ses Mémoires à la prière de Jeanne de Navarre, femme de Philippe le lîel : mais Jeanne étant moi*te avant que Joinville ail achevé son manuscrit, colui-ci le dédia à Louis le Ilutin. — Ces mémoires, entrepris à un ûgc si avancé, manquent d'unité et de méthode. Sans doute. Join\ille annonce qu'il divise son ouvrapre en deux parties : saint Louis intime, saint Louis chevalier. Mais il y a sans cesse des arrêts, des reprises, des disparates. On en a conclu G. Paris que Joinville s'était servi d'inie chronique très précise qu'il avait rédij^ée à son retour de la croisade de 124S (c'est la partie la plus nette et la plus personnelle) ; puis qu'il l'avait fait précéder d'un certain nombre d'anecdotes un peu afTaihlies dans sa mémoire d'ocloj?énaire : enfin qu'il avait raconté la dernière croisade du roi d'après un résumé que lui avait fourni le comte d'Alençon. — Quoi qu'il en soit. Joinville touche et charme par la na'iveté et souvent par le pittoresque de son style. Rappelons les célèbres passages : — sur le péché mortel et In U'pre 'ch. 27-28) ; — le roi rendant la justice sous le chêne de Vincennes (37-60^: — \a bataille de Taillehourg '98- 102); — la bataille de Mansourah et la captivité dn roi 214-321) : — la description des Bédouins 62s-t)30) : — la mort de Louis IX (755-39).
Les Bédouins.
Joinville accompagn.! saint Louis dans sa croisade d'Eg^'pte. Il rapporte naïvement ses impressions sur les habitants du pays ; et l'on peut juger de son exactitude, puisque les Arabes de nos jours ressemblent encore aux Bédouins de Joinville.
Les Bédouins ne demeurent ni dans des villes, ni dans des cités, ni dans des châteaux, mais restent toujours aux champs : et leur ménaj»-e, leurs femmes, leurs enfanls lo;:ent, le soir, de nuit, ou de jour quand il fait mauvais temps, en une sorte de campement qu'ils font de cercles de tonneaux liés à des perches, comme les chars des dames sont: et sur ces cercles ils jettent
r)S i.Hs «;kaM)S i':r.iti vains fhançais
des peaux de moutons que l'on appelle peaux de Damas, corroyées dans Talun. Les Bédouins eux-mêmes en ont de grandes pelisses qui leur couvrent tout le corps, leurs jambes et leurs pieds. Quand il pleul le soir et qu'il l'ail mauvais temps pendant la nuit, ils s'enferment dans leurs pelisses, et ôtent les freins à leurs chevaux et les laissent paître auprès d'eux. Quand vient le lendemain, ils étendent de nouveau leurs pelisses au soleil et les corroyent, et bientôt il n'y paraît pas qu'elles aient été mouillées le soir. Leur croyance est telle que nul ne peut mourir qu'à son jour, et à cause de cela ils ne se veulent pas armer : et quand ils maudissent leurs enfants, ils leur disent ainsi : »< Ainsi sois-tu maudit, comme le Franc qui s'arme par peur de la mort. « En bataille, ils ne portent rien que Fépée et le glaive. Presque tous sont vêtus de surplis, comme les prêtres; leurs têtes sont enveloppées de toiles qui leur vont par-dessous le menton, à cause de quoi ils sont f^ens laids et hideux à regarder ; car les cheveux de leurs têtes et leurs barbes sont tout noirs. Ils A-ivent du lait de leurs bêtes et achètent les pâturages dans les prairies aux riches hommes, pâturages dont leurs bêtes vivent. Nul ne saurait dire leur nombre ; car il y e.n a au royaume d'Egypte, au royaume de Jérusalem et dans toutes les autres terres des Sarrasins et des mécréants, à qui ils payent de grands tributs chaque année.
( Vie de saint Louis, ^ 628-630.)
Mort de saint Louis.
Joinville n'a pas vu mourir saint Louis. Aussi invoque-t-il fréquemment dans ce passage le témoignage du comte d'Alençon, de qui il tient ces détails.
Quand le bon roi eut enseigné son fils Monseigneur Philippe ', la faiblesse qu'il avait commença à croître fortement ; et il demanda les sacrements de la sainte Eglise, et il les reçut sain de pensée et en pleine intel-
1. Philippe, devenu roi en 1270 sous le nom de Philippe III le Hardi.
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licence, car quand on lui appliquait l'huile et quand 11 disait les sept psaumes ^, il disait les versets de son
Et j'entendis raconter à Monseigneur le comte d'Alençon, son fils, que quand il approchait de la mort, il appela les saints pour l'aider et le secourir, et surtout monsci^^neur Saint-Jacques, en disant son oraison qui commence (ainsi) : « Eslo, Domine », c'est-à-dire : « Dieu, soyez sanctiticateur et gardien de votre peuple. » Il appela alors à son aide monseigneur saint Denis de F'rance, en disant son oraison, qui veut dire : « Sire Dieu, accorde-nous que nous puissions mépriser le bonheur de ce monde, et que nous ne redoutions nulle adversité. »
Kt j'etitendis dire à Monseigneur d'Alençon (que Dieu absolve !] que son père réclamait alors madame sainte Geneviève. Après, le saint roi se fit coucher sur un lit couvert de cendre, et mit ses mains sur sa poitrine, et en regardant vers le ciel rendit à notre Créateur son esprit, à cette heure même que le Fils de Dieu mourut pour le salut du monde sur la croix ^.
C'est une chose pieuse et digne, de pleurer le trépas de ce saint prince, qui si saintement et loyalement garda son royaume, et qui y lit tant de belles aumônes, et qui y mit tant de beaux établissements. Rt de même que l'écrivain qui a fait son livre, l'enlumine d'or et d'azur, le dit roi enlumina son royaume de belles abbayes qu'il y fit, et de la grande quantité dlbUels- Dieu, et de maisons de Prêcheurs, de Cordeliers * et des autres ordres que j'ai nommés plus haut.
Le lendemain de la fête de saint Barthélémy rapôtre*', trépassa de ce siècle le bon roi Louis, en l'an de l'incar-
2. Les sept psaumes, appelés jtsaiiiin'ti de la jtf^nilenct'. — 3. A trois hourcs r|p l'aprcs-midi. — 4. Prêcheurs, les dominicains, nommes aussi rrères-prèclieurs : — Cordeliers. les franciscains. — 5. La fOle de saint Barthélémy tombe le ii août.
(ÎO LliS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAÏd
nation de Xolre-Seignenr, Tan de grâce 1270, et seâ ossements lurent g-ardés en un cercueil, et apportés et inhumés à Saint-Denis en France, et il fut enterré au lieu où il avait choisi sa sépulture, là où Dieu a depuis lait maint beau miracle pour lui, par ses mérites.
(§ 755-59.) 111. — Froissart 1337-1410).
Jean Froissart, ne à \'alenciennes, n'est pas, comme Villehardouin et Joinvilie, un grand seigneur qui raconte ses propres exploits. Simple clerc, puis secrétaire de la reine dAngleterre. Philippe de Hainaut, curé de Lestines, chapelain de Chiniay, protégé par des souverains et par des grands seigneurs, Froissart fut un chroniqueur de profession. Il commença par écrire un" premier livre sur les événements militaires et diplomatiques compris entre les années 1325 et 1.378. Sa principale source fut la Chronique du chanoine Jean Lebel. Puis il voyagea ; il visita, après l'Angleterre, TÉcosse, la France de lOuest. lltalie, le Béarn. l'Auvergne, le Berry ; il retourna en Angleterre en 1395 . Il rédigea encore trois autres livres de Chroniques, qui nous mènent jusqu'à Tannée 1400.
Froissart fait un tableau exact, animé, pittoresque et coloré, des batailles et des tournois, des fêtes et des assemblées. Ses récits des combats de Crécy et de Poitiers, du siège de Calais^, du sac de Limoges, de la mort tragique du jeune fils de Gaston Phébus, comte de Foix, des fêtes données en Auvergne pour le mariage du duc de Ben y. etc. sont des chefs-d'œuvre de vie et de couleur. D'autre part, il exalte avec enthousiasme le courage individuel, la prouesse, et son livre était lu par les jeunes « bacheliers » comme un recueil des beaux exemples. Mais Froissart n'est pas un historien très profond ; il ne cherche pas à dégager les causes ni les leçons des terribles événements de la guerre de Cent ans : il reste un aimable chroniqueur.
Dévouement des six bourgeois de Calais.
Cette narration est justement célèbre ; elle est composée ^lyqc autant de simplicité que de science. Tout y est enchaîné, proportionné, et surtout gradué : l'intérêt croît de ligne en ligne. — D'autre part, l'auteur, sans jamais déclamer, introduit habilement quelques réflexions qui augmentent le pathétique de cette scène. On croirait, au plan et au ton, lire une des plus belles narrations de Tite-Live.
Froissart vient de raconter que Jean de A'ienne, défenseur de Calais, est contraint de rendre la ville aux Anglais. Edouard a d'abord exigé que la ville se livrât à discrétion. Puis il a consenti à épargner les habi-
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tants, â la condition que six des plus riches bourgeois vinssent, en chemise et la corde au cou, lui apporter les clefs de la ville (1347). Jean de Vienne assemble la population sur la place, et annonce quels sont les ordres du roi d'Angleterre. Tout le monde se met à pleurer et à crier. Alors Hustache de Saint-Pierre se lève et s'ofVre le premier; après lui Jean d'Aire, Jacques de Wissant, Pierre de Wissant, Jean de Ficnnes et André d'Ardres. Tous les six otent leurs vêtements et leurs chaussures.
Quand ils se furent ainsi préparés, messire Jean de X'ienne, monté sur une petite haquenée ', car il pouvait à peine marcher, se mit devant et prit le chemin de la porte. A voir ces hommes, leurs femmes et leurs enfants pleurer et tordre leurs mains et crier à haute voix très amèrement, il n'y eut ca'ur si dur au monde qui n'en eût pitié. Ainsi ils arrivèrent jusqu'à la porte, accompagnés par des lamentations, des cris et des pleurs. . Messire Jean de \'ienne lit ouvrir la porte, et se Ht enfermer dehors avec les six bourgeois, entre la porte et les barrières ; et il vint vers Monseigneur Gautier qui l'attendait là, et lui dit : « Messire Gautier, je vous livre, comme capitaine de Calais, par le consentement du pauvre peuple de cette ville, ces six bourgeois. Et je vous jure que ce sont les plus honorables et notables de corps, de fortune et d'ancienneté de la ville de Calais ; ils portent avec eux toutes les clefs de la dite ^ille et du château. Je vous prie, gentil sire ^, de vouloir bien prier pour eux le roi d'Angleterre, afin que ces braves gens ne soient pas mis à mort. — Je ne sais, répondit le sire de Mauny, ce que messire le roi en voudra faire, mais je vous promets que je ferai mon devoir. »
Alors la barrière fut ouverte. Les six bourgeois s'en allèrent, en l'état que je vous ai dit, avec Mons.eigneur
1. Haquenée, i'IicvmI de voyage, qui niarclic ordinaircnjonl à l';iml)Ic. — 2. Gautier de Mauny, gentilhomme anglais envoyé par Edouard pour négocier la capitulation de la ville. — 3. Gentil, ce niot a le sens de noble, reste dans le composé genlilhomnic.
()'J Lks c.hands écrivains français
(laulicr de Maiiny, c(ui les mena loiiL droit vers le palais du HM, et messire Jean de V^ienne rentra en la ville de Calais.
Le roi était à cette heure dans sa chambre, en grande coinpap:nie de comtes, de barons et de chevaliers. Il entendit que ceux de Calais arrivaient en l'équipage qu'il avait [)rcscrit et ordonné ; alors il sortit et vint sur la place devant son hôtel, et tous les seigneurs après lui... Et môme la reine d'Angleterre avait suivi son seigneur. \'oici venir Monseigneur Gautier de Mauny et à côté de lui les six bourgeois qui le suivaient; il descendit sur la place, puis s'en vint vers le roi et lui dit : « Monseigneur, voici la représentation ' de la ville de Calais, selon votre ordonnance. » Le roi resta silencieux et immobile, et les regarda avec fureur ; car il haïssait beaucoup les habitants de Calais pourles grands dommages que jadis ils lui avaient faits sur mer.
Ces six bourgeois se mirent alors à genoux devant le roi, et, les mains jointes, lui dirent : « Gentil seigneur et gentil roi, aous voyez en nous six bourgeois de Calais, de naissance ancienne, et riches marchands. Nous vous apportons les clefs de la ville et du château de Calais, et nous vous les rendons à discrétion, et nous nous mettons tels que vous nous voyez à votre entière discrétion pour sauver le reste du peuple de Calais ; veuillez avoir de nous pitié et miséricorde par votre très haute noblesse. » Le roi les regarda avec grande colère, car il avait le cœur si dur et si plein de courroux qu'il ne put parler ; et quand il parla, il commanda qu'on leur coupât la tête aussitôt. Tous les barons et les chevaliers qui étaient là pleuraient et, aussi instamment qu'ils le pouvaient, priaient le roi d'en avoir pitié, miséricorde ; mais il ne voulait rien entendre.
Alors messire Gautier de Mauny parla et dit : « Ah !
t. Représentation, pour ; les veprésenlimls.