‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 32 sur 261 · IV. — Commines i44:;-i:iH · texte numérisé non relu

IV. — Commines i44:;-i:iH

'). — IMiilipp»' Van tien Clylc. seip^ncur de Commines, élait llamand comme Froissart. D'abord attaché à la cour des ducs de nourf;of;n(', et initié à tous les secrets de Charles le Téméraire, il (|uitta ce protecteur dont la politique brutale le froissait, pour passer au service de Louis XI. Le roi de France, à même d'apprécier son intellij,'^ence et sa finesse, le combla de bienfaits. Mais à la mort de Louis XI, Commines fut d'abord victime de la réaction qui se produisit sous la réjçence d'Anne de Beaujeu ; dépouillé de ses trésors et de ses titres, enfermé dans une dure prison, il fut enfin jugé et acquitte. Charles VIll lui confia des missions diplomatiques en Italie, et Louis XII l'emmena dans son expédition contre Milan en J507.

Commines consacra ses Mémoires (composés de 8 livres) aux événements compris entre 1461 et 1507 : mais la partie la plus intéressante pour nous est celle où il raconte ses rapports avec le roi Louis XI. Il fait de ce roi deux portraits (liv. I et liv. VI) : il expose, en diplomate avisé et pénétrant, sa lutte avec la maison de Bourgogne (livres I, II et V) ; il réserve son livre VI presque tout entier à la dernière maladie de Louis XI, à sa vie au château de Plessis-lès-Tours. à son entrevue avec François de Paule, enfin à sa mort. D'autre part, la mort de Charles le Téméraire lui inspire des pages dignes des oraisons funèbres de Bossuet (liv. V . — Enfin Commines excelle à développer ce qu'il appelle des digreftsions, c'est-à-dire des idées générales. iiuv l'avantage de l'instruction chez les grands (liv. II), sur les effets de la justice de Dieu envers les princes (liv. V), sur le gouvernement absolu et la nécessité de convoquer les Etats Généraux (liv. V), etc. Bref l'honneur de Commines est d'évoquer déjà, par les idées el par le style, les plus grands noms de notre littérature classique, ceux de Bossuet et de Montesquieu.

La peau de l'ours.

Louis XI avait proposé à l'empereur d'Allemagne Frédéric III de partager avec lui les terres du duc de Bourgogne, leur mortel ennemi. L'empereur répondit aux ambassadeurs du roi par cet apologue. — On fera la comparaison avec la fable de La Fontaine, YOiirs et les deux Comgnons. (Livre VIII, Fable lo.)

.-Vuprès d'une ville d'Allemagne y avait un grand

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ours, qui laisail beaucoup de mal ; ti-ois compagnons de ladite ville, qui hantaient les tavernes, vinrent à un tavernier, à qui ils devaient, prier qu'il leur accrût encore un écot ', et qu'avant deux jours le payeraient (lu loul : car ils pi-endraient cet ours, qui taisait tant de mal, et dont la peau valait beaucoup d'argent, sans les présents qui leur seraient faits et donnés des bonnes i;ens. Ledit hôte accomplit leur demande, et quand ils eurent dîné, ils allèrent au lieu où - hantait cet ours, et en approchant de la caverne ils le trouvèrent plus près d'eux qu'ils ne pensaient. Ils eurent peur, et se mirent en fuite. L'un i^agna un arbre, l'autre fuit vers la ville; le tiers •', Tours le prit et le foula fort sous lui, en lui approchant le museau foi-t près de l'oreille. J.e pauvre homme était couché tout plat contre terre et faisait le mort. Or cette bète est de telle nature que ce qu'elle tient, soit homme ou bête, quand elle le voit qu'il ne se remue plus, elle le laisse là, cuidanl qu'il soit mort. Kt ainsi ledit ours laissa ce pauvre homme, sans lui avoir fait guère de mal, et se retira en sa caverne. Dès que le pauvre homme se vit délivré, il se leva, tirant vers la ville ; son compagnon qui était sur l'arbre, lequel avait vu ce mystère ', descend, court, et crie après l'autre, qui allait devant, qu'il attendît, lequel se retourna, et l'attendit. Quand ils furent joints, celui qui avait été dessus l'arbre, demanda à son compagnon, par serment, ce que l'ours lui avait dit en conseil, que '^ si longtemps lui avait tenu le museau contre l'oreille, A quoi son compagnon lui répondit : i« II me disait ([ue jamais je ne marchandasse^ de la peau de l'ours, jusqu'à ce que la bète fût morte. »

(Livre III, ch. xn.)

I. Un écot. qu'il leur fit encore crédit d'un repas. — 2. Où. on dirait aujourd'hui : que hantait. (Cf. la construction cle fréinienter jusqu'au xvn» siècle.) — '.). Le tiers, le Iroisiènie. Ne senq)l()if plus que dans le sens de /a troixième parlii' d'un lout. - '••. Ce mystère, celle aventure merveilleuse. — •>. Que. tandis que. — <>. Marchandasse, faire nuirehandise, vendre.

(irands écrivains. 3

()() LES GRANDS ÉCKIVAÏ.NS FKANÇAÏis

Derniers moments de Louis XI.

Ledit scigneui'. vers la lin de ses jours, fit clore, tout à rentour de sa maison du Plessiz-Iès-Tours ', de g^ros barreaux de h-i\ en forme de grosses grilles ; et aux quatre coins de la maison, quatre moineaux de fer ■^, bons et grands et épais. Lesdites grilles étaient contre le mur, du côté de la place, de l'autre part du fossé (car il était à fond de cuve ^), et il fit mettre plusieurs broches de fer, maçonnées dedans le mur, qui avaient chacune trois ou quatre pointes, et les fit mettre fort près l'une de l'autre. El davantage ' ordonna dix arbalétiers dedans lesdits fossés, pour tirer à ceux qui en approcheraient avant que la porte fût ouverte ; et entendait qu'ils couchassent auxdils fossés et se retirassent auxdils moineaux de fer. II entendait bien que cette fortification ne suffisait point contre grand nombre de gens, ni une armée ; mais de cela il n'avait point de peur, mais craignait que quelque seigneur ou plusieurs ne fissent une emprise ^ de prendre la place, demi par amour •' et demi par force, avec quelque peu d'intelligence, et que ceux-là prissent l'autorité et le fissent vivre comme homme sans sens et indigne de ,^■ou^■erner. La porte du Plessis ne s'ouvrait qu'il ne fût huit heures du matin, ni ne baissaient le pont jusques à ladite heure, et lors y entraient les officiers. Et les capitaines des gardes mettaient les portiers ordinaires, et puis ordonnaient leur guet d'archers, tant à la porte que parmi la cour, comme en une place de frontière étroitement gardée; et nul n'y entrait que par le guichet et que ce ne fût su du Roi, exceptés quelques maîtres d'hôtel et gens de cette sorte, qui n'allaient point devers lui.

1. Lès, près de. — 2. Moineaux, ouvrage de défense, sorte de bastion. — 3. A fond de cuve, à i:)arois droites, sans talus inclinés. — 4. Et davantage, de plus. — 5. Emprise, entreprise. — 0. Amour, séduction.

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Kst-il (Jonc possible de tenir Uoi, pour iv «garder lionnètement, eu plus étroile prison que lui-même se tenait ? Les ca^es où il avait tenu les autres avaient quelcpje huit pieds en carré : et lui, qui était si <;ran(i roi, avait une bien j)etite cour de château à se promener, lùicore n y Ncnail-il j^uère, mais se tenait en la galerie, sans partir de là, sinon que par les clunnbres allait à la messe, sans passer par ladite cour.

\'oudrait-on " dire que ce Roi ne souilVit pas aussi bien que les autres, qui ainsi s'enfermait et se faisait j^^arder, qui était en peur de ses entants et de tous ses prochains parents, qui changeait et muait de jour en jour ses serviteurs et nourris '*^, et qui '^ ne tenaient biens ni honneur que de lui, et en nul d'eux ne se osait lier, et se enchaînait de si étranges chaînes et clôtures? Si le lieu était j>lus ^rand que d une prison commune "\ aussi était-il plus g-rand que prisonniers communs. On pourrait dire que d'autres ont été plus suspectionneux " que lui ; mais ce n'a pas été de notre temps, ni par aventure homme si sag^e que lui, ni ayant si bons -ujets. Ht avaient ceux-là ^^, par aventure, été cruels et tyrans ; mais celui-ci n'a fait mal à nul qui ne lui ait fait quelque offense : je ne dis pas tous de qualité de mort '•^.

Je n'ai point dit ce que dessus pour seulement parler des suspections de notre Roi, mais pour dire que la patience qu'il a portée en ses passions '', semblables de celles qu'il a fait porter aux autres, je le répute à punition que Notre SeigMieur lui a donnée en ce monde pour en avoir moins en l'autre, tant es choses dont j'ai parlé, comme en ses maladies bien grandes et dnnlnu-

7. Voudralt-on. prétenclrait-on?... — ><. Et nourris, et les gens (|ii il nourrissait à sa table. — '.'. Et qui se rapporte à serviteurs et nourris. — 10. Plus grand que de... .Vujoui-irimi. ou suppriim-rait '/«•. — 11- Suspectionneux, soupçonneux. — 12. Ceux là. ceux auxquels il le couipare l't l'ojipose. — i:i. <' Je ne dis pas que tous lui avaient lait des offenses de qualité de mort ••, c'esl-à-dire dij^ncs de mort — l i. Passions, soulTranccs.

()S I.KS IIKANDS l':(;it|\ AINS lltAN(;AlS

rc'usL's jxmi' lui, el qu'il crai}^iiait benucnup avant qu'elles lui adviusscnt ; el aussi aliu que ceux qui viendront après lui soient un peu plus piteux ^■' au peuple, et moins Apres à punir qu'il n'avait été, combien que je ne lui \euille donner charg-e^", ni dire d'avoir vu un meilleur prince, car, se il pressait ses sujets, toutes fois il n'eût point soulFert que un autre l'eût l'ail, ni pi'ivé, ni étrange ^".

Après tant de pleurs, et de suspections et douleurs, Nostre Seig'neur fit miracle sur lui, et le guérit tant de l'âme que du corps, comme toujours a accoutumé en faisant ses miracles : car il l'ôta de ce misérable monde en grande santé de sens et d'entendement, en bonne mémoire, ayant reçu tous ses sacrements, sans souffrir douleurs que l'on connût, mais toujours parlant jusques à une patenôtre ^^ avant sa mort. Ordonna de sa sépulture, et qui il voulait qui raccompagnât par le chemin ; et disait qu'il n'espérait à mourir que au samedi, et que Notre Dame lui procurerait cette grâce, en qui toujours avait eu fiance ^^ et grande dévotion et priait, et aussi au samedi ensuivant fût enterré ^**. Et tout ainsi lui advint ; car il décéda le samedi, pénultième d'août, l'an mil quatre cent quatre vingt et trois, à huit heures au soir, audit lieu du Plessis, où il avait pris la maladie le lundi de devant. Notre Seigneur le veuille avoir reçu en son royaume de paradijs !

(Livre VI, chap. ii.)

l.ï. Piteux, animés de pitié envers. — 10. Donner charge, accabler. — 17. Etrange, étranger. — 18. Une patenôtre, le temps que Ion peut mettre à dire un Pater noster. — 10. Fiance ifîdentiam^, confiance. — 20. « Et il demanda aussi d'être enterré... »

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