V. — Disciples de Ronsard
Kn dehors des membres de la Pléiade. Ronsard eut des disciples, dont les plus célèbres sont : Du Bartas et Agrippa d'Aubigné.
1. Du Bartas 1541-1590 était protestant, et son originalité consiste précisément en ceci (ju'il fit entrer dans notre poésie du Avr siècle l'inspiration biblique. Ronsard et la Pléiade avaient puisé aux sources païennes et italiennes: du Bartas paraphrasa la Hible, dans trois poèmes : Judith, la Semaine ou la Créiitiun. et la Seconde Semaine. Son slyle est énergique, mais dur, ampoulé : et il est un de ceux qui ont le plus compromis la réputation lie Ronsard en exa{.,'éranl ses théories et ses imiovalioiis jçranmiatieales.
2. Agrippa d'Aubigné (1552-1030 lui un des eheistlu parti piotestant, el prit ime pail active aux g-uei-res de religion. Après labjuiation de Henri I\', il se retira dans ses domaint's. et mourut à Genève. A travers les péripéties dune existence très agitée. d'Aubigné écrivit beaucoup, en prose et en vers ; nous le retrouverons,comme prosateur, dans le groupe des auteurs de Mémoires.
1<>. J'ahanne. j»' me Inligue. Verl)e lir<'' de l'onoinMliipt'»^ iilmn. r\tliimation qui cviiriiiie l'clTort ili- l'ouvrier.
(irunds l'criraius i
os LES GRANDS ECRIVAINS H{AN(;A/S
(2ommc poète, il a publié, vers la fin de sa vie. un ouvrage eil sept chants, inlilulé Les Ti'Hf/iqiies. C'est une succession de mor- 1 ceaux descriptifs et de taljleau.x satii-iques, sous les titres sui- %ants : Misères (souffrances du peuple, désolation des villes et des canipagrnes i)cndant les guerres de religion), Princes fsatii'e vive et éloquente de la vie de cour!, Chambre dor<'e (corruption et forfaituj-c des juges , Feux. Fers. Venye.%nce, Jiifjemenl. Les qualités de d'Aubigné sont : la sincérité, la verve, léloquence, la force dans la pensée et dans lexpression, le pittoresque dans les détails ; — ses défauts : la difTusion, l'obscurité, l'exagération.
Caïn.
On comparera ce morceau avec la Conscience de V. Hugo (Lcgemie de siècles). Malgré quelques fautes de goût. A. d'Aubigné arrive, par Yantithèse, à des effets admirables.
Ainsi Abel oiï'rit en pure conscience
Sacrilîces à Dieu : Caïn offrit aussi :
Lun offrait un cœur doux, l'autre un cœur endurci ;
L'un fut au gré de Dieu, l'autre non agréable :
Gain g-rinça des dents, pâlit épouvantable. 5
Il massacra son frère, et de cet agneau doux
Il fit un sacrifice à son amer courroux...
Mais quand le coup fut fait, sa première pâleur-
Au prix de la seconde était vive couleur :
Ses cheveux vers le Ciel hérissés en furie, 10'
Le p^rincement de dents en sa bouche flétrie,
I^'d'il sourcillant de peur découvrit son ennui.
Il avait peur de tout, tout avait peur de lui :
Car le ciel s'aifublait du manteau d'une nue,
Si tôt que le transi au Ciel tournait la vue ; 15
S'il fuyait aux déserts, les rochers et les bois
Effrayés aboyaient au son de ses abois.
■j. Épouvantable, adjectif construit en fonction d'adverbe. — 12. Ennui, sens très fort jusqu'au xvu» siècle ; ici. il signifie : desespoir. — 13. Il est impossible d exprimer avec phis de sobriété et de vigueur tout ce qu'il y a de subjectif et d'objectif dans la peur. — 14. S'affublait, ne s emploie plus qu'au sens familier. — 15. Le transi. Transir < latin trans-ire. aller au delà; <i signifié mourir, puis être gluci' de frnid.
vvr'' siîici.K *.M>
Sa mort ne put avoir de mort pour récompeiiye :
l/lMifer n'eut point do mort à punir cette olFense :
Mais autant que cle jours il sentit de trépas : '20
Vif, il ne vécut point ; mort, il ne mourut pas.
11 fuit d'ellroi tpan>»i, troublé, tremblant et blême.
Il fuit de tont le monde, il s'enfuit de soi-méiuf.
Les lieux plus assurés lui étaient des liasiirds.
Les feuilles, les rameaux et les ileurs. des poijj^nards ; •}')
Les plumes de sou lit, des ai^'uilles piquantes ;
Ses h;d)its plus aisés, des tenailles serrantes ;
Son eau, jus de cif^uë ; et son pain, des poisons :
Ses mains le menaçaient de tines trahisons :
Tout, ima^'-e de mort, et le pis de sa raj^^e M)
C'est qu'il cherche la mort et n'en voit que limn^c
De quelqu'autre Caïn il craijj^nait la fureur :
Il fut sans compag-noii et non pas sans frayeur ;
il possédait le monde, et non une assurance ;
Il était seul partout, hormis sa conscience ; .'î.">
Kl fut marqué au front, afin qu'en s'enfuyant
Aucun n'osât tuer ses maux en le tuant.
(Les Traxjiqiies, \\. Vengeances.
L'Enfer.
D'Aubigné fait une m.ignifiquc description Ju Jugement dernier. Dieu appelle d'abord, et fait ranger .i sa droite les élus ; puis il prononce contre les coupables endurcis la peine de lu damnation. Le poète ctierche à décrire les tourments de l'Enfer ; à côté d'antithèses un peu pénibles, on trouve des vers d'une énergie sublime.
...O enfants de ce siècle, <'> abusés in<)C[ueurs, I m ploya blés esprits, incorrij^ibles co'urs, \'os esprits trouveront en la fosse profonde
IS. Sa mort, c <'st-;t-dirc la mort ipi il avait donin'c à Aboi. — lU Plus assurés, ifS plus sui> — des hasards, des lit'ux où il «'tait cxpost- à louslos danp-ci-s, — .{0. Toutimage de mort. tllii>se du verbf ilui était]. - ■{•"). Sa conscience. L antithèse entre seul >'i honnis su fonscii'iice, conlionl loul lé tluMUi- di' hi pièci- d<' V. lliig:n; mais cehii-ci avait-il lu les Tr,-i(ji(]nes '
2. Imployables.inllo.xibles : fréquent au xvi« siècle. — 3. Fosse profonde, ri. nier
(M> |.i;s t.llAMO l.(;HI\ VINS lltANCAIS
Niai ce qu'ils oui pensé une table en c:e monde.
Ils lauf^^uiront en vain de regret sans merci. 5
\'olre àme à sa mesure enllera de souci.
Qui vous consolera ? L'ami qui se désole |
^'ous grincera les dents au lieu de la parole. l
j>es Saints vous aimaient-ils? Un abîme est enlr'eu\ ;
Leur cbair ne s'émeut plus, vous êtes odieux. 10 "
Mais n'espérez- vous point fin à votre souffrance ?
Point n'éclaire aux Enfers laube de l'espérance...
Transis, désespérés, il n'y a plus de mort
Qui soit pour votre mer des orages le port.
Que si vos yeux de feu jettent l'ardente vue 15 |
A l'espoir du poignard, le poignard plus ne tue. j
Que la Mort (direz-vous) était un doux plaisir ! {
La Mort morte ne peut vous tuer, vous saisir.
A^oulez-vous du poison ? En vain cet artifice.
Vous vous précipitez? en vain le précipice. •i()
Gourez au feu brûler ? le feu vous gèlera.
Noyez-vous? l'eau est feu, l'eau vous embrasera ;
La peste n'aura plus de vous miséricorde ;
Etranglez-vous ? en vain vous tordez une corde ;
Criez après l'Enfer ? de l'Enfer il ne sort 25
Que l'éternelle soif de l'impossible mort.
(Les Tragiques, VIL Jugement.)
G. A sa mesure, autant qu'elle l'aura mérite. — 0. Entr'eux, entre eux et vous. — 18. La mort morte, dans l'éternité, il n'y a plus ni vie, ni temps ; la mort, fin de la vie, ne sera donc plus. — 20. Remarque/ la propriété énergique des deux épithètes.