‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 41 sur 261 · I. — Rabelais · texte numérisé non relu

I. — Rabelais

1. Vie. — Fraïu'ois Rabelais, né A Chinon on 1490 ou 1495, ((ail (ils d'un petit vigneron qui fut peut-être aussi cabaretier u apotliicaire : sa maison natale portait encore au xvii* siècle iiiic enseii^ne: à la Cuve peinte. Après avoir fait ses études à I ahbaye bénédictine de Seuillé. François Rabelais entre chez Ir^ Cordeliers de Fontenay-le-Comte où il est ordonné prêtre. il où il reste pendant quinze ans. En ir)23, il quitte l'ordre des (lordeliers pour passer chez les Bénédictins de Ligugé. En 1)2:1, il prend Ihabit de prêtre séculier, et commence un long- \ "vage d'études, d'université en université. On sig:nale son séjour I Poitiers. Rourges, Bordeaux, Toulouse, Avignon. Paris; enfin I Montpellier où, en 15.30, il étudie la médecine. L'année sni- \ inle il est à Lyon, médecin du grand h«')pital, aux appointements de iO livres par an. C'est là qu'il publie d'abord des alman.tchs, destines sans doute à distraire ses malades, puis les <iranJes et inestimables chroniques du (frnnJ et énorme (féanl ' i.irfftintna.

lin 1533, le cardinal Jean du Bellay, en se rendant à Rome, ■ i^se par Lyon : il prend avec lui Rabelais, déjà protégé par sa

iiille en Anjou, et l'emmène à Rome. Rabelais s'occupe alors 1 trchéologie, puis revient à Lyon, retourne à Rome, et enfin va iinpléter ses études de médecine à Montpellier; il y est reçu l'M leui" en mai 1537.

l'endant les années qui suivent, Rabelais habite successivement

in Met/. Rome ; il devient curé de Meudon, sans probable-

1 lit y avoir jamais séjourné, et il meurt en avril 1553. 11 a\ait

'iihlié. à dos dates assez espacées, son grand roman satirique,

' if,in(n;i et l'antugrnel: mais n'oublions pas que le livre \' ut seidement en J562. près de dix ans après la mort de !! ihelais.

lO'J l.KS (IMANKS l'cHIVAINS IHWÇAIS

2. L'œuvre de Rabe'ais. — LOuvrajçc complet se compose d.cinq livi'cs, dont le premier seul est intitulé Garf/anlua., tandis que les livres II-V sont intitult'-s PanLirfruel.F.n voici une rapid'analyse et quelques extraits.

Dans son Prologue. Rabelais invite son lecteur à chercher, sous les boulïonneries, le sens de sa pensée. — Livre I*' {Gar- (iunlun). Gargantua, fils de Orand^ousier et de Garjjamelle, crie, en \enant au monde: à boire 1 à boire 1 II' boit le lait de 17.913 vaches: pour le vêtir, on consacre à sa '.-hemise 900 aunes de toile de Ghàtellerault. à son pourpoint ^13 aunes de satin blanc, à ses chausses 1.105 aunes d'estamet blanc, et à sa robe 9.600 aunes de velours bleu. Après quelques détails plaisants sur son enfance. Rabelais arrive fch. 13, à Vinstîlution de Gargantua ; son père lui donne pour maître " un gi'and docteur sophiste » Thubal Iloloferne, puis i> un autre vieux tousseux -. maître Jobelin Bridé. Bientôt, on le change de maîtres et de méthodes: il passe sous la discii)line de Ponocratès. Mais, avant de se remettre an travail, Gargantua fait un voyage à Paris par Orléans ;. sa jument abat, en chassant les mouches avec sa queue, tous les arbres du pays de Beauce qui. depuis, n'est plus qu'une vaste plaine. .\ Paris, Gargantua se divertit à prendre les cloches de Notre-Dame pour les suspendre au cou de sa jument; l'Université lui envoie une députation,et Janotus deBragmardo prononce une burlesque harangue, en latin macaronique, pour lui réclamer les cloches

ch. 19 1. Gargantua consent à les rendre. Rabelais développe ensuite ^ch. 21-24 le plan d'éducation de Ponocratès dont nous,

extrayons le passage suivant :

L'Éducation de Gargantua il535).

Gargantua vient d'être mis sous la discipline du savant Ponocratès Ce nouveau précepteur, après avoir purgé son élève avec de l'ellébore, le soumet à un régime où l'étude, les exercices physiques, rhygiéne sont parfaitement dosés. — Il faudra compléter ce programme, par la lecture de la lettre que Gargantua, devenu père, adresse lui-même à son fils Pantagruel (Livre II, 8).

S'éveillait donc Gargantua environ quatre heures du malin ' . Cependant qu'on le frottait, lui était lue quelque pagine ^ de la divine Ecriture hautement et clairement avec prononciation compétente à la matière, et à ce était

1. Avant de devenir l'élève de Ponocratès, Gargantua restait au lit jusqu'à dix heures du matin; puis il se peignait des quatre doigts et du pouce. — 2. Pagine latin pagina . page. Xous disons encore paginer.

Wf'' sifc/.f: 1U3

lonimis un jeune pa^'-e natif de Hasrhé, nommé Ana-

Mosles *'. Selon le propos el argument de cette leçon,

mentes fois sadonnait à révérer, adorer, prier et

-iipplier le bon Dieu, rlucpiei la leclure montrait la

majesté et jugement merveilleux...

(^e fait, était habillé, peigné, testonné ^, accc^utré et [Mi-fumé, durant lequel temps on lui répétait les leçons il il jour d'avant. Lui-même les disait par cœur, et y fondait quelques cas pralicpies et concernant l'état humain, lesquels ils étendaient aucunes tois jusques deux ou trois heures, mais, ordinairement cessaient lorsqu'il était du tout ^ habillé.

Puis pnr trois bonnes heures lui était faite lecture '"'. Ce fait, issaient ^ hors, toujours conférants des propos de la lecture, et se déportaient en Bracque ^, ou es '* prés, et jouaient îi la balle, à la paume, à la pile Irigone '^', galantcmcnt sexerçant les corps comme ils avaient les àmcs auparavant exercées "...

Cependant monsieur Tappétit venait, el par bonne opportunité s'asseyaient à table '^.

Au commencement du repas était lue quelque histoire plaisante'-' des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eût pris son vin. Lors (si bon sendjlait) on continuait la lecture, ou commençaient à deviser joyeusement ensemble, parlant pour les premiers mots de la \erlu, propriété, efïicace ^ '' et nature de tout ce qui leur était

3. Basché. \ iil;i}.>-o pn-s de (".hinoii : Anagnostes. imit jiicr <iiii sijriiilie U-cleur. — i. Testonné, d('i-ivé de teste, trie : \)r\gnê. — .H. Du tout, coniplc'- Icment. — 6. Lecture, par ce mot il faut entendre une lf(Hnre ooinnienl'-e : ce sont trois hf-nres de classe. —7. Issaient (latin e.r//>an/). sortaient l-f. i)fsue. — 8. Bracque. jeu de paume situé au fauhonrfj: SaintMarccaii, ?t dont l'enseigne ('tait : Au chien braque. — 9. Es, pour en les: resté dans la formule bachelier-ès-lettres, docteur-ès-sciences... — in. Pile trijone. jeu de balle (latin pilaj où trois joueurs se placent en triangle. — 11. Cette phrase peut n'-sumer fout Véquilibre de ce programme. — 12. i^rén^demmenf, Tiorgantun, h peine lové, se bourrait de charcuterie et i'arrosait devin blanc. - 1.3. Plaisante, qui plait. agréable. — 14. Efficace >our ff/îcacité, encore employé p;ir Corneille (Polyeucte, I, 1), dans nn icns théoiogi«|ue.

Jo4 t.Ën (ifiASbs ÉciuVai>> i kASçAI»

servi à table, du pain, du vin, de leau, du sel, dôà viandes, poissons, fruits, herbes, racines, et de l'apprêt d icc'llcs. (^eque faisant, apprit en peu de temps tous les passages à ce compétents en Pline, Athène, Dioscorides, Jullius Pollux, Galen, Porphyre, Opian, Polybe, Héliodore, Arisloleles, /Elian ^•' et autres, Iceux propos tenus, faisaient souvent, pour plus être assurés, apporter les livres susdits à table. Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dites, que pour lors n'était médecin qui en sût à la moitié tant comme il faisait.

Après devisaient des leçons lues au matin, et parachevant leur repas par quelque confection de cotoniat '®, s'écurait les dents avec un tronc de lentisce'", se lavait les mains et les yeux de belle eau .fraîche, et rendaient grâces à Dieu par quelques beaux cantiques faits à la louange de la munificence et bénignité divine. Ce fait, on apportait des chartes '^, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes issaient^^ de arithmétique.

io. Pline 1 Ancien, écrivain latin, auteur dune Histoire naturelle (23-79 ap. J.-C.) : Athène, Athénée, écrivain grec (lin du ii* siècle.ap. J.-C.\ auteur du Banquet ries savants; Dioscorides, médecin grec du 11"^ siècle ap. J.-C, auteur d'un ouvrage sur la matière niédicnle ; Jullius Pollux, grammairien grec du n' siècle ap. J.-(^., auteur de V Onomasticon, en dix livres, sorte de Lexique précieux pour la connaissance de la science et de la vie des anciens : Galen. Galien. célèbre médecin grec, du n" siècle ap J.-C, dont Rabelais publia une édition à Lyon, en oo 2 ; Porphyre, philosophe grec dAlexandrie (233-305 ap. J.-C,) a laissé de nombreux ouvrages dont quelques-uns se rapportent à la médecine ; Opian. Oppien. poêle grec du u*^ siècle de noire ère. a écrit deux poèmes sur la Péclie et sur \aCliasse; Polybe, historien grec (20i-122 av. J.-C.) a écrit une Histoire en quarante livres, dont les cinq premiers nous sont parvenus; Héliodore, dont nous avons un Trai/e rf'o/jhV/^ue; Aristoteles, Aristote. le plus célèbre des philosophes grecs (384-322 av. J.-C) : Hllan, Elien, Grec du in'^ siècle ap. J.-C, auteur dune Histoire des animaux et d'une vaste compilation en quatorze livres, formée d'extraits empruntés aux anciens écrivains scientifiques. — 16. Cotoniat. confitures de coings. On dit encore cotignac. — 17. Tronc de lentisce, tronc ou branche de »entisque. pistachier d'Orient. Bois dont on faisait des cure-dents. — 18. Chartes, cartes. — 10. Issaient. Cf. p. 106. noie 7.

x\r' siKcr.K 105

Cette heure ainsi employée, la digestion parachevée, . . . se remettait à. son élude principale par trois heures ou I davanta<;-e, tant à répéter la lecture m;itutinale que à \ poursuivre le livre entrepris, que aussi à écrire et bien I traire '^^ et former les antiques et romaines lettres. j Ce fait, issaient hors leur hôtel, avec eux un jeune I ^gentilhomme deTnuraine iiommé Técu ver Gymnaste -^, lequel lui montrait Tart de chevalerie.

Changeant donc de vêtements, montait sur un coursier, sur un roussin, sur un genêt, sur un cheval barbe, cheval léger, et lui donnait cent carrières^-, le faisait voltiger en l'air, franchir le fossé, sauter le palis -^, court tourner en un cercle, tant à dextre comme à sénestre ^^.

Puis branlait la pique, sacquait de l'épéeà deux mains, de l'espagnole, de la dague et du poignard, armé, non armé, au bouclier, à la cappe, à la rondelle.

Courait le cerf, le chevreuil. Tours, le daim, le sanglier, le lièvre, la perdrix, le faisan, l'outarde. Jouait à la grosse balle et la faisait bondir en Tair, autant du pied que du poing...

Nageait en profonde eau, à l'endroit, à l'envers, de côté, de tout le corps, des seuls pieds, une main en l'air, en laquelle tenant un livre transpassait toute la rivière de Seine sans icelui mouiller, et tirant par les dents son manteau comme faisait Jules César; puis d'une main entrait par grande force en un bateau ; d'icelui se jetait de rechef en l'eau, la tête première ; sondait le parfond, creusait les rochers, plongeait es'-' abîmes et goutfres.

Le temps ainsi employé, lui frotté, nettoyé et refraîchi d'habillements, tout doucement retournait, et passant par quelques prés ou autres lieux herbus, visitaient

2(1. 'Traire, tracer. — 21. Gymnaste, d'un mot prec qui signilic : celui qui pratique ou^qui enseijrne les i-xercicesdu corps. — 22. Carrières, au sens d'espace, course, — ;,2:i.'Palis, palissade— 2 V. Dextre (latin Jfx/ra;, droite- Sènestre (latin sinhlrn), g-auche : né s emploie plus que dans le vocabulaire (lu blason. — 25. Es. C.t". p. lOti, nn(r. 't,

loi) J,|;s (IHANnS lîCRIVAlNS FRANÇAIS

les arbres el plantes, les conférant avec les livres de Anciens qui en ont écrit, comme Thcojiliraste, Diosco rides, Marinup, Pline, Nicanrler, .Macer el Galen ^*'\ e on emportaient leurs pleines mains au log^is : desquellegi avait la ciiai'^'^e uu jeune pag^e nommé RJîizotome "'^'.

Eux arrivés au logis, co|)endant qu'on apprêtait le souper, répétaient quelques passages de ce qui avait été lu, et s'asseyaient à table... Durant icelui repas était continuée la leçon du dîner, tant que bon semblait ; le reste était consommé en bons propos, tous lettrés et utiles.

Après grâces rendues s'adonnaient à chanter musica lement, à jouer d'instruments harmonieux, ou de ces petits passe-temps qu'on fait es cartes, es dés et gobelets, et là demeuraient faisant grand chère et s'ébaudissant aucunes fois jusques à l'heure de dormir ; quelquefois allaient visiter les compagnies des gens lettrés ou de gens qui eussent vu pays étrangers-^.

En pleine nuit, avant que soi retirer, allaient au lieu de leur logis le plus découvert voir la face du ciel, et là notaient les comètes, si aucunes étaient, les figures, situations, aspects, oppositions et conjonctions des astres.

Puis avec son précepteur récapitulait brièvement, à la mode des Pythagoriques^^, tout ce qu'il avait lu, vu, su, fait et entendu au décours de toute la journée.

20. Théophraste, philosophe grec, disciple d'Aristote (iv* et v« siècle» avant J.-C; a écrit un Traité fies plantes, et des Caractères traduits pai La Bruyère: Dioscorides. cf. p. 107. note 1.5 : Marinas, philosophe grec du V' siècle de notre ère. a laissa- une Ijiographie de son maitrt Proclus ; Pline, cf. p. 107, note 13 ; Nicander de Colophone, médecin gre< du II' siècle av. J.-C.. auteur de deux poèmes Theriâca et Alexiphar mnca : Macer. poète latin contemporain de Virgile dont il nous reste ui poème, sur la vertu des herbes : Galen, (ialien, cf. p. 107, note 13. — 27 Rhizotome, de deux mots grecs qui signifient : celui qui coupe le racines. — 28. Etranges, étrangers. — 29. Pythagore. philosophe gret fo69-470 av. J.- Cl recommandait à ses disciples de faire chaque soir leû) examen de conscience.

Vvi'" SlÉCLfc 107

Si priaient !)ieii le créateur en l'adorant et ratifiant •*'* leur toi envers lui, et le g^loriliant de sa bonté immense, ci lui rendant ^rAce de tout le temps passé, se recomniaudaienl à sa divine cbhiience [)Our tout Tavenir. Ce tait, entraient en leur repos.

(Gargantun, I. wiii.

Uicnlol, la j^uorre éclate cnlrt.' Graiidyoubicr cL ua do ses voisins, le roi Picrochole. Les habitants de Lerné, sujets de Picrochole. envahissent le territoire de Grandgousier. et le ravagent sans t'pi'ouver de résistance, jusiiu'à l'abbaye de Seuillc. Là, les moines, épou\anlés, senfei'nicnt dans leur eliapelle, pendant que l'ennemi pille leur enclos, et font des prières. Mais l'un deux, frèie Jean des Entommeures. saisit le bâton de la croix, et assomme les pillards au nombre de 13.622. Cependant. Picrochole continue la guerre ; (jarj^^anlua. rappelé par son père, aidé de Gymnaste, de luidémon et surtout de frère Jean, défait complètement l'armée de Picrochole. Pour réct)mpenser frère Jean, Garfrantua lui fait hâlir l'abbaye de Thélème (ch. 52-58i, dont le règlement est contenu tout entier tians cette formule : /'a»/ ce que voiidrHS.

Livre II . — Api'ès une loiifiue et plaisante j^énéalogie des ancêtres de Gargantua, Rabelais raconte la naissance de son fds Pantafrruel. Garp:antua est joyeux d'avoir un si bel enfant; mais cette naissance coûte la vie à sa femme Badebec, et il ne sait s'il doit rire ou pleurer. Le petit Pantagruel se montre aussi vorace que son père. (^)uand il est en âge dctudier, il pai'court les plus célèbres uni\ ersités ; Poitiers, Bordeaux, Toulmise. Monlpellier, Avignon, Bourges. Angers, Orléans. Enfin, épisode décisif pour toute la suite de l'ouvi-age, Pantagruel rencontre Panurgc 'dont le portrait occupe le ch. 16).

Livre III, — Ici commencent ch.'J les aventures de Panurge, qui, ne sachant s'il doit ou non se marier, consulte successivement Pantagruel, la sibylle de Panzoust, le pnète Haminagrfdjis. frère Jean des Entonmieures, le médecin Rondibilis, le juge Bridoyc qui décide des procès en les jouant aux dés, le fou Tribouet, — sans obtenir une réponse allirmalive ou négative. Pantagruel et Panurge se résohcitt alors à partir pour consulter l'oracle de la Dive Bouteide.

Livre IV. — .\u port tle Thalassc, scmbur({uent Pantagruel, Panurge, frère Jean, Epistémon, Gymnaste, etc. Un des premiers épisodes de ce voyage, est cehii des moulons de Panurge,

■i^K Ratifiant, •ouriimiiiil.

I 0(S I.KS (,»{AiM)S KCHIVAINS FRANÇAIS

Les moutons de Panurge (1548).

Pantagruel, tils de Gargantua, accompagne Panurge dans ses voyages. Sur le navire qui les porte, Panurge fait la connaissance d'un marchand de moutons, Dindenaut, à qui il se promet de jouer un bon tour ; il lui achète, après de longues négociations, un de ses moutons. — Dans le fragment qui suit, et qui contient le dénouement de cette petite comédie, on remarquera la parfaite clarté de la composition et l'intérêt dramatique du récit. Il y a quatre parties : i" Panurge paye et prend le mouton ; 2" Panurge jette le mouton à l'eau, et les autres suivent; 3° intervention du marchand; 4° attitude de Panurge à l'égard de ses victimes.

Panurj;e ayant payé le marchand \ choisit de tout le troupeau un beau et grand mouton, et l'emportait criant et bêlant, oyant tous les autres et ensemblement bêlant^, et regardant quelle part ^ on menait leur compagnon. Cependant le marchand disait à ses moutonniers : « 0 qu'il a bien su choisir, le chaland ^, Il s y entend, le paillard''. Vraiment, le bon vraiment, je le réservais pour le seigneur de Gandale, comme bien connaissant son naturel. Car de sa nature il est tout joyeux et ébaudi quand il tient une épaule de mouton en main bien séante et avenante, et avec un couteau bien tranchant, Dieu sait comment il s'en escrime »!

Soudain, je ne sais comment de cas fut subit, je n'eus loisir le considérer j, Panurg^e. sans autre chose dire, jette en pleine mer son mouton criant et bêlant. Tous les autres moutons criant et bêlant en pareille intonation, commencèrent soi jeter et sauter en mer après à la file. La foule était à qui premier y sauterait après leur compag^non. Possible n'était les en garder, comme vous savez être du mouton le naturel, toujours suivre le premier, quelque part qu'il aille ^. Aussi le dit Aristoteles, lib. 9, de Histor . anim., èive le plus sot et inepte animal du monde.

1 . Le marchand, Dindenaut. — 2. Cette phrase doit se lire ainsi : « tous les autres (moutons) le regardant et bêlant ensemble. » — 3. Quelle part, de quel côté. — 4. Chaland, client. — j. Paillard, qui couche sur la paille ; de là vagabond, mendiant — 6. Doù le proverbe: sauter comme les moutons de Panurge.

XW" SIKCLE lOU

I^e marcliaiul, loul ellraye de ce que devant ses yeux périr voyait et noyer ses moutons , s'ell'orçait les empêcher et retenir de tout son pouvoir. Mais c'était en vain. Tous à la file sautaient dedans la mer et périssaient. Finalement, il en prit un ^rand et tort par la toison sur le tillac de la nauf ", cuidant ^ ainsi le retenir, et sauver le reste aussi conséqueniment. Le mou- • ton fut si puissant qu'il emporta en mer avec soi le marchand, et fut noyé, en pareille l'orme que les moutons de Polyphemus le borgne cyclope emportèrent hors la caverne Ulysse et ses compagnons ^. Aulant en firent les autres bergers et moutonniers, les prenant un par les cornes, autres par les jambes, autres par la toison. Lesquels tous furent pareillement en mer portés et noyés misérablement.

Panurge, à côté du fougon ^^, tenant un aviron en main, non pour aider aux moutonniers, mais pour les engarder de grimper sur la nauf et évader le naufrage, les prêchait éloquemment comme si fût un petit frère Olivier Maillard '\ ou un second frère Jean Bourgeois, leur remontrant par lieux de rhétorique les misères de ce monde, le bien, et Iheur '- de Taulre vie, afllrmant plus heureux être les trépassés, que les vivants en cette vallée de misère, et à un chacun d'eux promettant ériger un beau cénotaphe ^*^ et sépulcre honoraire au plus haut dn mont Genis, à son retour de Lanternois ' '• ; leur optant *' ce néanmoins, en cas que vivre entre les humains ne leur l'achat, et noyer ainsi ne leur vînt à propos, bonne avetilure et rencontre de quelque baleine, laquelle au tiers jour subséquent les

T. Nauf. nef, vaissfau. — S. Cuidant, croyant. - o. Cf. Odysiée, ch. ix.

— 10. Fougon. cuisine du navire. — 11. Olivier Maillard, prédicateur cordelier du xv» siècle, célèbre par sa fong-ue et par son courage; — Jean Bourgeois, prédicateur du même temps. — 12. Heur, bonheur.

— i:!. Cénotaphe, tombeau vide. Le mot est ici spirituel <•[ cruel. — ^'^. Lanternois. ce pays fantaisiste est celui où se trouve l'oracle de la Dive bouteille que Panury^e va «onsulter. — li. Optant, souhaitant.

l 10 lA.S (,K.\M)S i:iCKl\ AINS l'HANÇAÏS

rendît sains et sauts en ({uelque pays de salin "', à l'exeniple de .lonas,

\PnnUuiniel , liv. i\', ch. 8.)

()ii ariivoH lilc des Chicanons ^c\\. 12,: les cliicanous sont les huissiers, les seryents. qui reçoivent sou^•e^ldes coups de bâton, mais (jui eu viAcnt. Les navires sont assaillis par une tei'rible lenipète. Panur^e se lamente, tandis que frère Jean se met à la manœuvre et contribue à sauver la flottille. Dès qu'on aborde, • Panurge retrouve tout son couraj^e, et gourmande plaisamnienl ses comjiagnons épuisés.

Livre V. — Nous abordons à Vile Sonnante Home;, et l'auleiu' énumère les dilTérentes espèces d'oiseaux qui y pullulent, blancs, noirs, gris, rouges, bleus: cleryaux, prestreyaux, monayaux, évesgaux. curdinyaux, clpapeyaut, « qui est unique en son espèce ». Pantagruel et son compagnon sont admis à voir Papegaut ;l-8 . Les vaisseaux s'arrêtent ensuite au Guichet, habité par les Chais- fourrés dont Grippe-niinaud est larchiduc. Ces chapitres (lia 15i sont une violente satire des gens de justice. Enfin, voici le pays de Lanternois, où se trouve l'oracle de la Dive Bouteille (Ch. 31 : longue description du temple, de la fontaine 3:2- i2); Panurgo, initié par la prêtresse Bacbuc, entend le mot de la bouteille, trinch (44). Bacbuc lit dans un livre sacré la ylose de ce mot : c'est buvez.

Ce cinquième li\re est celui qui contient les plus grandes hardiesses politiques et théologiques de Rabelais. >îais. nous l'avons dit, son authenticité est fort discutable, puisqu'il n'a été publié que dix ans après sa mort.

o. Jugement sur Rabelais. — Rabelais nous dit lui-même que nous devons chercher, sous les aventures grotesques de ses héros et sous ses plaisantes digressions, un sens symbolique. Mais on est souvent tombé dans l'exagération. Il suffit de retenir ceci : 1" Rabelais nous présente, en Gargantua et Pantagruel^ en frère Jean, et en Panurge, trois caractères de notre race : le gros bon sens uni à la recherche du bien-être ; l'indépendance querelleuse et courageuse ; l'esprit frondeur et l'art de se tirer d'alîaire par tous les moyens : — 2" Rabelais écrit une satire des idées et des moeurs de son temps. Même sans tenir compte du "\'= livre, il suffirait des plaisanteries répandues , dans les livres I-IV pour constater la hardiesse et l'âpreté de 1

16. Pays de ?atin. une des régions où Panurge aborde dans la suite de son voyaâre.

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cette satire; — 3° Rabelais semble attaquer tous ceux qui (léformeut ou qui contrai^nient la nuliire. La formule la plus claire de la philosophie rabclaisicnue esl . scmble-t-il. la devise inscrite sur l'abbaye de Thch'-nie : f.iif ce (fiie voiifJras ; — i* I.e mot prononcé par l'oracle de la dice hoiileilLe : Trinch (buvez signifie: « Abreuvez-vous à la source de la Science ». Pour le bien comprendi'C. il faut st rappeler que Rabelais fui un infatifcable travailleur, un érudit universel, et qu'il cherclia sans cesse dans la science un remède et une consolation.

Son style est remarquable par deux qualités : la variété : il \a de la boulTonnerie la plus osée à la grande éloquence ; — Wihon- (Utnce du vocabulaire.

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