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CHAPITRE VI

Montaigne (1533-1592).

I. Vie. — Michel de Montaigne est né le 28 février 1533. au château de Montaigne, pi'ès de Bordeaux. Son nom iiatronyiniquc est Eyqueni, et sa famille s'était enrichie dans le grand commerce. Le père de Michel avait fait la guerre en Italie, riait devenu conseiller à la cour des aides, et maire de liordcaux. Il voulut (jue son lils ai)prit d'abord le latin, et il le coiilia à un préccpleur \'enu d'Allemagne, qui ne savait pas un mot de français ; tout l'entourage de l'enfant, parents et domestiques, n'usaient également avec lui que de mots latins. Michel fut d'ailleurs traité avec beaucoup d'indulgence, et même avec ([uelque mollesse : on l'éveillait le matin au son des instruments de musi((ue. ef il avait toute liberté de vagabonder dans la G<impagne. A l'âge de six ans et demi, il entra au collège de (iuyennc, i\ Bordeaux. Il y fît d'excellentes études, mais il en conserva, au point de vue de la discipline, les plus pénibles souvenirs.

Après avoir étudié le droit à Toulouse, il fut nommé conseiller à la Cour des aides de Périgueux. et c'est là qu'il rencontra Ktienne delà Boétie, pour qui il ressentit, dès le premier jour, une amitié restée légendaire. Puis il passa au Parlement de Bordeaux, fit ((uelques voyages à Paris, se maria, et enfin se démit, en 1570, de ses fonctions au Parlement.

A partir de cette date (lôTO) Montaigne vit dans son château, et commence à écrire ses Essais, dont il public les deux premiers livres en lâSO. Pour se reposer de cet elVort, il entreprend un Umg voyage : de Paris où il s'est arrêté pour présenter au roi un exemplaire de son livre, il se rend à Plombières, dans les Vosges; puis il visite la Suisse, la Baxière. le Tyrol, l'Italie. A Borne, il fait un séjour de quatre mois, et il était aux bains de Lucques. quand on lui annonça qu'il avait été nommé maire de Bordeaux (\'jSÏj. Il revint à petites journées, et dès son retour

ILS I.KS C.KANDS ÉCRIVAINS FKA.N(,;Ars

il exerça ses nou\ elles Ibnclions avec exaelilude et tranquillitc. Mais réélu en l'iSS, il se \ il fuivé d'inlerveiiir dans les guerres civiles ; et en ir^Hô, la peste ayant éclaté à Bordeaux. Montaij^ne crut devoir rester dans son château, jusqu'à la lin du fléau ; il était, dit-on, malade lui-même.

En 1588, Montaigne, qui s'était remisa la lecture et au travail, publia une nouvelle édition des Kssuis : il y avait ajftuté un troisième livre, et les deux premiers avaient été fort retouchés et augmentés. Il nn)urut très chrétiennement dans son château, le 15 septembre 1592, à l'âge de cinquante-neuf ans. 11 laissait un exemplaire de ses Essais, couvert de notes manuscrites ; sa fenune aidée de M"" de Gournay, que Montaigne appelait « sa iille d'alliance », se servit de cet exemplaire pour publier en 1595 une nouvelle édition des Essais^ dont le texte est aujourd'hui généralement adopté.

2. Les Essais. — Sous ce titre à la fois modeste et prudent, Montaigne nous a laissé un ouvrage divisé en trois livres, dont les chapitres se suivent sans aucun plan. Cet ouvrage, comment l'a-t-il composé? Une première fois, de 1571 à 15S0, il s'enferme dans sa librairie. Il lit des historiens et des moralistes ; tout en notant, tout en collectionnant des anecdotes de Plutarque et des maximes de Sénèque, il réfléchit beaucoup, il s'étudie lui-même; et peu à peu il écrit une série de petites Dissertations morales où il insère le meilleur de ses lectures. Ainsi se forment les deux premiers livres des Essais, pubb'és en 1580.

Puis il voyage. Il va « se frotter et se limer la cervelle contre celle d'autrui ».l\ devient le premier magistrat et l'administrateur delà riche et populeuse ville de Bordeaux. Il est aux prises avec des difficultés politiques. Et quand il est libéré, il s'enferme de nouveau dans sa tour. Son expérience est maintenant plus étendue et plus variée. Il relit, pour le fortifier et le compléter, ce qu'il écrivait huit ans auparavant ; et il ajoute un troisième livre. C'est l'édition de 1588. Désormais l'ouvrage est au point

Cependant il le revoit encore. Il ne peut s'empêcher d'y ajouter, au jour le jour, « quelque emblème supernuméraire ». Devenu plus sage, plus modéré, plus sto'ique, plus instruit, il surcharge son exemplaire de notes manuscrites, et il laisse à ses héritiers le soin de publier après sa mort; une édition plus complète encore.

Si l'on veut se représenter Montaigne travaillant, il faut hre attentivement le passage suivant, où il nous décrit la tour qui lui servait d'abri contre les indiscrets^et de laboratoire psycho^ logique.

\\ r' SllvCI.K I I *.)

La <( librairie » de Montaigne

(ir»S«, texte de iii'.^.'V.

Ce fragment est tiré du chapitre j du livre III des Essais, chapitre iiitittilé: Dr Iroh ci^wiiirrrvs. Montaigne vient de parler du commerce des hommes, et il ajoute : Le coniDirrcr di-s livrei est bien plus sur et plus à nous... Eloge des livres, services qu'ils rendent à l'esprit... De là Montaigne passe à la description de sa bibliothèque. Cette bibliothèque est située dans une tour de son ch.iteau. i l'angle ouest de la façade méridionale.

Chez, moi, je me détourne un peu plus souvent à ma librairie^, H'où, tout d'une main, je commande à mon méuaj^e"-. Je suis sur rentrée et vois sous moi mon jardin, ma hasse-cour, ma cour, el dans la plupart des membres'^ de ma maison. Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues. Tantôt je rêve, tantôt j'enrej^istre et dicte, en me promenant, me^ song^es que voici, h^lle ' est au troisième étage d'une tour : le premier, c'cbI ma chapelle; le second, une chambre et sa suite, où je me couche souvent, pour être seul ; au-dessus, elle a une •i^randc garde-robe : c'était, au temps passé, le lieu plus inutile de ma maison. Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la plupart des heures du jour : je n'y suis jamais la nuit. A sa suite est un cabinet assez poli ', capable à recevoir du feu pour l'hiver, très plaisamment percé: et si je ne craignais non plus le soin que la dépense, le soin qui me chasse de toute besogne, j'y pourrais facilement coudre *'à chaque côté unegalerie de cent pas de long et douze de large, à plain pied, avant trouvé tous les murs montés, pour autre usage, à la hauteur qu il me faut. Tout lieu retiré requiert un promenoir ; mes pensées dorment, si je les assis; mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l'agitent; ceux qui

1. Librairie, bibliollirijur cf. auy^lais library). — 2. Ménage, l'ensemble do ma maison. — :'.. Membres, partir-s. — i. Elle, ma librairie. — 5. Poli, bif'P tenu — t, Coudre, joindre,

i,i;s (;k.\M)S iîcrivains fhancais

étuflienl sans livre en sont tous là. La li«(ure ' en est ronde, et n'a de plat que ce qu'il faut à ma table et à mon sièg^e ; et vient m'olFrant, en se courbant, d'une vue, tous mes livres, rang-és sur des pupitres à cinq degrés tout à Tenviron. Klle a trois vues ^ de riche et libre prospect, et seize pas de vide en diamètre. En hiver j'y suis moins continuellement ; car ma maison est juchée sur un tertre, comme dit son nom ^, et n'a point'" de pièce plus éventée que celle-ci, qui me plaît d'être un peu pénible et à l'écart, tant pour le fruit de l'exercice, que pour reculer de moi la presse. C'est là mon sïè^e ; j'essaye à m'en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale, et filiale, et civile ; partout ailleur?^ je n'ai qu'une autorité verbale, en essence confuse ^^. Misérable à mon gré, qui n'a chez soi, où être à soi ; oîi se faire particulièrement la cour, où se cacher!

Liv. 111, chap. .3, De trois commerces.)

3. Philosophie de Montaigne. — L'impression que donne Montaigne à qui la lu et relu, est non pas celle d'un sceptique qui doute de tout, mais celle dun esprit très ouvert, très intelligent, qui craint de tomber dans Terreur ou dans Tinjustice en adoptant des opinions absolues et tranchantes. A Tépoque où divers partis veulent imposer violemment leurs convictions, où chacun dit brutalement : « Je sais! ». Montaigne murmure tout doucement : « Que sais-je? » Et la balance qu'il a fait graver au frontispice des Essais est moins encore l'emblème du doute que le symbole de l'équité.

Sans doute, comme Rabelais, il prêche le retour à la nature. Mais tandis que Rabelais veut exalter nos énergies et faire de nous des hommes affamés de science et d'activité, Montaigne nous ramène à Nature comme à la source cachée de toute modération et de toute tranquillité.

On sait avec quelle sévérité Montaigne a été jugé par le wir siècle et en particulier par Pascal. L'auteur des Pensées a

7. Figure, forme. — 8. Vues, perspectives, par les fenêtres. — 9. Le château de Montaiçj ne [moaiâgne. — 10. N'a point, il ny a poiot. ^ ' I . En essence confuse, de nature confuse, vagne.

dit de l auteur des Kssuis : « Le sot projet qu'il- a eu de se pein drc ». Mais, au xvin" siècle, \'oltaii'0 répond : « Le cliarniaiit projet <|u"il a eu de se peindre : lur en se peiynunt il n peini lu nature hnmuine » . Kt Montaigne lui-nicnie a\ait éerit : «Tout homme porte en soi la forme de l'humaine condition. »

». La pédagogie de Montaigne. — Montaigne pour l'éducation des enfants est à la fois un continuateur et un contradicteur de Rabelais. CA»mmc celui-ci. il \eul que lenfant soit élevé par un précepteur intelligent; mais Montaij^Mie se défie de la science et de la mémoire, et le fond de sa pédagogie c'est : « La formation du jugement par la convei'sation. par l'expérience, et par les voyages. ■>

Comment il faut former le jugement des enfants 1:380, texte de l;')'.i;V.

Qu'il ' lui fasse tout passer par rélamine- et ne loj^e rien en sa tête par simple autorité et à crédit. Les principes d'.Aristote ne lui soient principes, non plus que c'eu\ des stoïciens ou épicuriens : qu'on lui propose cette diversité de jugements, il choisira s'il peut, sinon il en demeurera en doute :

Che non men che saper, duLhiar niuggvnla^ ;

car s'il embrasse les opinions de Xénophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes "*; qui suit un autre, il ne suit rien, il ne trouve rien, voire il ne cherche rien. Ao/i sumus suJ) rege ; si'hi quisque se vindicet^\ Qu'il sache qu'il -ait, au moins. Il faut qu'il iniboive^' leurs humeurs non qu'il apprenne leurs préceptes; et qu'il cmblie hardiment, s"il veut, doù il les tient, mais qu'il se les sache approprier... Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur; ce n'est plus ihvm, ni marjolaine: ainsi les pièces

1. II. le précepteur. — 2. Etamine, étoffe de laine (latin stamen), dont on se servait pour filtrer les liquides. — 3. Dante, Enfer, XI. 9o. « Car non moins que savoir, douter nie plaît. » — 4. Il les aura rendues siennes, en so les assimilant . — 5. Skxh<jl'e, Kp. à Lucilius, 33. <• Nous ne sommes pas sous un roi ; que chacun agisse à sa guise. •> — 6. Imboive (douhlet de iinbih*'r . <\\\'\\ -r |MMï<''lr»' de.

I*J*J ( FS (ihvMiS KCMIVAIVS FRANÇAfS

•'inpi'iiiilft'*. (i .ml lin, il l«'î< lr;ni>l(MMicii« cl «•uil'uulrfi pour en l'airi' un ouvrage tout .sien, à savoir son jugement : ;*nn inslilution, son travail et étude ne vise qu'à le former.

Le p;-ain de noire étude, ( e-l on être devenu meilleur et plus sage. C'est, disait I^nicharmus ", Fentendcment qui voit et qui oit^; c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne; toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans âme. Certes, nous le rendons servile et couard, pour ne lui laisser la liberté de rien faire de soi. Qui demanda jamais à son disciple ce qu'il lui sentble de la rhélori(jue et de la grammaire, de telle ou telle sentence de Cicero? on nous les plaque en la mémoire toutes empennées •*. comme des oracles, où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Savoir par cieur n'est pas savoir ; c'est tenir ce qu'on a donné en irarde à sa mémoire. Ce qu'on sait droilement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son livre. Fâcheuse suffisance, qu'une sufiisance pure livresque '" IJe voudrais quele Paluel ou Pompée**, ces beaux danseurs de mon temps, apprissent des caprioles'- à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos places : comme ceux-ci veulent instruire notre entendement, sans l'ébranler : ou qu'on nous apprit à manier un cheval, ou une pique, ou un luth, ou la voix, sans nous y exercer : comme ceux-ci nous veulent apprendre à bien juger et à bien parler, sans nous exercer à parler ni à juger. Or, à cet apprentissage, tout ce qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant :

7. Epicharmus. le premier en date des auteurs comiqiiea grecs (f 450 av. J.-C. . — •». Oit Hudil . entend. — 9. Empennées, pourvues de leurs plumes, comme le» oiseaux adultes. — lu. Suffisance. Montaigne joue sur le mot, qui gignilie à la fois science et vanitt' ; — pore, purement; — livresque, qui est tout entière .sortie des livres, et non tirée de l'cxpérience. — 11. Noms de danseurs célèbres (? — l2.Caprioles ital. capriola, du latin caper, chèvre;, cabrioles.

la malice d'un pag-e, la sottise d'un valet, un propos de table, ce seul autant de nouvelles matières.

A celle cause le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays ëtrang^ers; non pour en rapporter seulement h la mode de notre noblesse française, combien de pas a Sdiita fiotomla^-^, ou, comme d'autres, combien le visage de Néron, de quelque vieille ruine de là, est plus lon^;- ou plus larg^e que celui de quelque pareille médaille; mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui.

fLivre I, chap. 25, De rinstitufion des enfants.)

Comme liabelais, Montaigne veut que l'enfant reçoive une forte i'<lucalionphiisi({iieA<. Ce nest pas assez, dit-il, de lui raidirl 'âme : il faut aussi lui raidir les muscles. » — Bref, l'élève formé par cette méthode deviendra ce parfait cavalier, cet homme du monde intelligent et fin, quau .wu* siècle on appellera « Ihonnète homme »>. Mais peut-être sera-t-il, dans la vie privée, un prudent égoïste?

Montaigne nous dit, dans un autre passage, comment il fut lui-même élevé par son père. L'expérience personnelle et le i'ctour sur sa propre éducation, tiennent donc une grande place dans sa pédacforjie: c'est son moi qui lui fournit un exemple:

Comment Montaigne fut instruit dans la langue latine (I08O, texte de toO")!.

Le latin était jadis la langue universelle ; les études dans les collèges et les Universités étaient exclusivement latines. Avant d'envoyer Michel au collège de Gu3'enne, à Bordeaux, son père lui fit apprendre cette langue par l'usage, comme on enseigne aujourd'hui l'anglais ou l'allemand aux enfants.

...En nourrice, et avant le premier dénouement' de

13, Saata Rotonda, église de Rome, Saint e-Mario-aux-Martyrs, éloblje dans le Panthéon d'Agrippa, cnnsirull en 27 av. J.-C, l. Avant que ma langue lui di-nouée,

I ■' i l.i:S (IKANDS KCHMAINS KKANÇAIS

ma Iaiij;ue, mon père me donna eu charge-, à un Allemand, qni depuis est moil fameux médecin en France, du tout* iji:norant de notre langue, et très bien versé en la latine. Celui-ci qu'il avait lait venir exprès, et qui était bien chèrement j^agé '% m'avait continuellement entre les bras. Il eu eut aussi avec lui deux autres moindi'es en savoir, pour me suivre, et soulager le ])remier : ceux-ci ne m'entretenaient d'autre langue que latine. Quant au reste de sa maison, c'était une règle inviolable que ni lui-même, ni ma mère, ni valet, ni chambrière, ne parlaient en ma compagnie qu'autant ' de mots de latin que chacun avait appris pour jargonner avec moi. C'est merveille du fruit que chacun y fit : mon père et ma mère y apprirent assez de latin pour l'entendre^', et en acquirent à suffisance pour s'en servir à la nécessité, comme firent aussi les autres domestiques qui étaient plus' attachés à mon service. Somme^, nous nous latinisâmes tant, qu'il en regorgea ^ jusques à nos villages tout autour, où il y a encore, et ont pris pied par l'usage plusieurs appellations latines d'artisans et d outils. Quant à moi, j'avais plus de six ans, avant que j'entendisse non plus de français ou de périgourdin que d'arabesque ^^J; et, sans art, sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans larmes *', j'avais appris du latin tout aussi pur que mon maître d'école le savait. ,

(Essais, liv. I. chap. xxv.)

5. Montaigne et la Boétie. — On aurait tort cependant, de prendre Montaigne poui- un égoïste complet. Son amitié pour

2. Me donna en charge, nous disons encore : laisser iquelqu'un h la charge d un autre. — 3. Du toat. complètement. — 4. Gagé, payé. Ce souvenir trahit l'esprit pratique de Montaigne, et ne laisse pas d'être assez désagréable. — o. Qu autant... qu'avec autant... — 6. Entendre, comprendre. — 7. Plus, plus spécialement. — 8. Somme, latin summam . en somme, en résumé. — 9. Regorgea... qu'il reflua, du latin. — 10. Arabesque, arabe. — 11. Cr-ci f-t un point tr'''> iinporfant dans I.n pédagogie de Montaig-ne.

\\r sii.ci.i: 12.')

lltienno de La Boétie, mort en 1563, est restée célèbre, v{ lui a iiispin' un des plus éniituvants chapitres de ses Essais.

De l'amitié (1580, texte de ir)95).

I^tienne de la Boétie, que Montaigne avait connu à Périgueux, était .. deux ans et demi plus âge que lui, et mourut en i)6^. — Deux éléments sont à distinguer dans ce passage : '" Dclinition des amitiés vulgaires ; 2° définition de la vraie amitié, dont Montaigne et I.v Hoétie sont un exemple. C^elte deuxième partie est la plus pénétrante et la plus belle ; elle est animée d'une sorte d'émotion et aboutit à cette conclusion que l'amitié est un mystère : on la définit, on ne l'explique pas; on la subit, on ne la crée pas. Elle est comparable non pas .1 l'amour humain, mais à l'imour de Dieu : et l'on dirait que .Mon tiigne s'est inspire ici d'un des plus célèbres chapitres de Vbuitution .

Ce que nous appelons ordinairement ami et amitiés, rc ne sont qu'accointances * et familiarités nouées par (|iielque occasion ou commodité par le moyen de l.iquelle nos âmes s'entretiennent ^. En l'amitié de quoi ^ je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, dini mélange si universel, qu'elles elFacent et ne I ('trouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me j)resse de dire pourquoi je l'aimais '', je sens que cela lie se peut exprimer qu'en répondant : « Parce que < t'Iait lui ; parce que c'était moi. » Il y a, au delà de t'iiil mon discours et de ce que j en puis dire particuliènment, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant (|ue de nous être vus. et par des rapports que nous oyions ■' l'un de l'autre, qui faisaient en notre all'ection plus d'eiïort que ne porte la raison des rapports '' : je I itiis par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions jjar nos noms : et à notre première rencontre, qui fui par hasai'd en une grande fête et com-

l. Accoiatances. «li-iivi- de accointer (latin cognitum, connaissanoe), rapports. — 2. S'entretiennenI, au s«>ns étymologique : tiennent entre files. suniss<nf. — !. De quoi, do laquelle, au sujet de laquelle. — i. Je l'aimais. Le repn-sciile La Hor-lio. — 5. Oyions, imparrait de ouïr, enli-iidre. — li. Que ne porte la raison des rapports, que ne le compnrie la n.Tture de nos r:ippiiit<.

rj(> 1.1.^ (.I(\.>l)> |''.<;KI\ AINS 1 II WCAIS

pnfî^nie (le ville, nou^^noiis trouvâmes si pris, si connus, si obligés " entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre. Il écrivit une satire latine excellente, qui est publiée ^, ])ar laquelle il excuse et explique la précipitation fie notre inlellif^ence *, si proniplement parvenue à sa perl'eclion. Ayant hi peu ;i durer, et ayant si lard commencé car nous étions tous deux hommes faits et lui plus de quelque année), elle n'a\'ail i)oint à perdre temps. El n'avait à se réguler au patron '" des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n"a point d'autre idée cjue d'elle-même et ne se peut rapporter qu'à soi ^^ ; ce n'est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille ; c'est je ne sais quelle quinte-essence *- de tout ce mélanf;e, qui. ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne, qui ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille *•^ je dis perdre à la vérité '^, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien...

... L'union de tels amis étant véritablement parfaite, elle leur fait perdre le sentiment de tels devoirs et haïr et chasser d'entre eux ces mots de division et de différence ^^, bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement et leurs pareils. Tout étant par effet *^

7. Obligés, an sens latin de liés. -- S. Une satire latine... Cette .satire, en 322 vers, a éti publiée en \'6'l par les soins de Montaigne lui-même. — 9. Intelligence, accord intime. On dit encore « ils sont d'intelligence. » i"\ Au patron, sur le modi'le de. — li. Idée : au sens platonicien du mot ; type idéal et absolu: — se rapporter, se comparer. — 12. Quinte-essence. l essence est ce qui constitue la nature intime, l'être ; essence se dit plus particulièrement de ce que l'on obtient par la distillation dun corps ; lu quinte (cinquième essence est le résultat de cinq distillations successives. — 1.3. Concurrence, ardeur. — 14. A la vérité, porte sur le mot perdre, et signifie qu'- Montaigne prend ce mot an sens exact, sans exagération. — l.ï. Ces mots de division et de différence, ces mots qui divisent, et établissent dr-s dilTérences. — IC. Par effet, réellement.

xvi" Ml (11-, I'i7

tommiin entre eux, voloiilés, pensements, ju«,^emeiils, l)iens, honneur et vie, et leur convenance '' n'étant ([iiune àme en deux corps, selon la très propre déliniti(>n d'Aristote '**, ils ne se peuvent ni prêter, ni donner lien.

Si, en Tainitié de cpioi je parle, l'un pouvait dt>nncr .1 l'autre, ce serait celui (jui recevrait le bienfait (jui "hlig^erait son compagnon. Car cherchant l'un et l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bienfaire, celui (\m en prête la matière et l'occasion est celui là qui l.iit le libéral, donnant ce contentement à son ami detiVctuer en son endroit '•' ce qu'il désire de plus.

[Essfiis, livre I. chap. wvii.

0. Style de Moutaigue. — On a pu juger, par les citations précédentes, du style de Montaif?ne. Ce style a deux qualités essentielles : il est primesiuilier : il est imagé. Montaig-nc semble un des écrivains les plus spontanés de notre littérature: l'allure de sa j)hrase est vive, capricieuse : <.)n croirait enlondrc la conversation dun homme d'esprit, ({ui serait à la fois un philosophe, un épudit et un poète. Mais si l'on consulte les textes successifs de Montaigne, et si l'on étudie les corrections qu'il y apportait dune édition à une autre, on constate aussi que ce style-i?st des plus travailles, et qu'il tient autant de l'art que de la nature.

17. Leur convenance, l<nu- rapport. — 18. Cf. Diogènu de LaPrlc. V7e« clopinions flf s- [lins i/hislres philosophes. — 19. En son endroit, par i-»pport à lui.

CHAPITHl^: VI i

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