‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 70 sur 261 · V. — Voiture lo08-J(U · texte numérisé non relu

V. — Voiture lo08-J(U

' Fils d'un marchand de vins dAmiens. \'incent Voiture fut contrôleur de la maison de Gaston d'Orléans, puis maître d'hôtel du roi. Ses lonctions l'oblii^èrent à de nombreux vo3'a^es aux Pfiys-Bas, eu Italie et eu Espagne. Présenté à l'Hôtel de Rambouillet par le comte d'Avaux, il s'y fit tout de suite apprécier pour sa bonne humeur et pour son esprit. Il savait, mieux que personne, inventer et coud)iuer des divertissements, dos déguisements, des mystifications, des partiesde camp{igne.,etc., sans jamais oublier qu'il s'agissait de « divertir les honnêtes gens «>.

On peut voir l'écho de ces l'êtes dans la lettre suivante ;

Lettre de la Carpe au Brochet (1643).

A Monseigneur le duc d'Enghicn.

Cette lettre célèbre est un type de badinagc un peu forcé, tel qq'ou l'aim.iit trop chez La marquise de Rambouillet : il serait exagéré cependant d'y voir, avec un de nos meilleurs critiques contemporains, un % chef-d'œuvre de mauvais goût ». — Le ton s'explique par les circonstances : dans un bal masqué, le duc d'Enghien (le grand Condc) s'était costumé en Brochet ; Voiture, en Carpe. Voiture joue sur cette situation, en écrivant au duc pour le complimenter sur le passage du Rhin par les troupes françaises qui vont rejoindre le maréchal de Guébriant (août 1645). Rocroy est de la même année (19 mai). — Etudier dans cette lettre l'art de la métaphore développce et suivie.

Hé î bon jour, mon compère le Brochet ! bon jour, mon compère le Brochet 1 je m'étais toujours bien doutée que les eau.v du Bhin ne vous arrêteraient pas : et connaissant votre force, et combien vous aime/, à nag-er en grande eau, j'avais bien cru que celles-là ne

176 LKS GKANDS KCHI \ A I.N>> KHAN(;A1>

VOUS feraient j)oii)t do peur, el que \ous les passeriez aussi «::lorieusement que vous ave/ achevé tant d'autres c aveulures. Je me réjouis pourtant de ce que cela s'est fait plus heureusement encore que nous ne l'avions espéré, et que, sans que vous ni les vôtres y aient perdu une seule écaille, le seul bruit de votre nom ait dissipé tout ce qui se devait opposer à vous. Quoique vous avez été excellent jusques ici, à toutes les sauces où l'on vous a mis, il faut avouer que la sauce d'Allemaofne vous donne un j^rand goût, et que les lauriers qui V entrent vous relèvent merveilleusement. Tête de poisson 1 comme vous y allez ! Il n'y a point d'eau si trouble, si creuse, ni si rapide, où vous ne vous jetiez à corps perdu. En vérité, mon compère, vous faites bien mentir le proverbe qui dit : Jeune chair et vieux poisson... Il n'y a point détangs, de fontaines, de ruisseaux, de rivières, ni de mers, où vos victoires ne soient célébrées ; point deau dormante, où l'on ne songe à vous ; pas d'eau bruyante, où il ne soit bruit de vous ^ ...

L'autre jour que mon compère le Turbot, et mon compère le Grenaut, avec quelques autres poissons d'eau douce, soupions ensemble chez mon compère l'Éperlan, on nous présenta au second ^ un vieux Saumon, qui avait fait deux fois le tour du monde, qui venait fraîchement des Indes occidentales, et avait été pris comme espion en France, en suivant un bateau de sel. Il nous dit qu'il n'y avait point d'abîmes si profonds sous les eaux, où vous ne fussiez connu et redouté; et que les Baleines de la mer Atlantique suaient à grosse goutte et étaient toutes en eau, dès qu'elles vous entendaient seulement nommer ^. Il nous en eût dit davantage, mais il était au court-bouillon ; et cela étaitcause

1. Ici, on peut trouver que le badinage tourne un peu trop au calembour. — 2. Au second, au second service. — 3, Ici encore, la plaisanterie devient boufTonne

XYII*^ SIKCLK 177

(|iril ne parlait qu'avec beaucoup de difficulté. Pareilles rlioses, à peu près, nous furent dites par une troupe (le haren^^s frais qui nous venaient de vers les parties (le la Norvè<^e, Ceux-là nous assurèrent que la mer de ces pays-là s'était j;lacée cette année deux mois plus tôt que de coutume, par la peur que Ton y avait eue, sur les nouvelles que quelques Macreuses ^ y avaient ;ipportées, que vous dressiez vos pas vers le Nord...

Cependant, votre gloire se trouvant à un point qu'il ( st assuré qu'elle ne peut aller plus loin, ni plus haut, il est, ce me semble, bien à propos qu'après tant de r;iti<rues vous veniez vous rafraîchir dans l'eau de la S(Mne, et vous récréer joyeusement avec beaucoup de jolies Tanches, de belles Perches et d'honnêtes Truites, ((ui vous attendent ici ^ avec impatience. Quelque grande [tourtant que soit la passion qu'elles ont de vous voir, rlle n'éf^-^ale pas la mienne, ni le désir que j'ai de pou- \ (»ir vous témoigner combien je suis,

^''otre très humble et très obéissante servante et commère,

La Carpe.

Dans le même genre badin, on pourrait citer la lettre dans

liKjuelle ^'oitureraconleàM"•de Hourbon comment il a été berné,

par ordre de M"' de Rambouillet, — celle où il fait au cardinal

<le La Valette le récit d'une fête à la campagne, — celle où il

t\plique comment il vovage sur le Rhône, etc. . Rref, les lettres

<\r Voiture, publiées seulement après sa mort, au nombre de

'Icux cents, sont une chronique vi\ante et si)irituello de la

- iciété précieuse.

Mais ne croyons pas Voiture incapable de traiter un sujet

lieux. On admire ajuste titre la longue lettre qu'il adresse

: im anonyme et qui a pour sujet le cardinal de Richelieu.

< '.'t'st un vrai chapitre dhisloire, et il serait dillicile de résumer

ivec plus de précision et d'exprimer en un style plus fort

I 'l'uvrc du grand cardinal. Nous en citons un extrait :

». Macreasfl, sortf d'oiseau aquatique et voyageur, de la famille dii 'nanl. — 5. loi, à l'Hôtel de Rambouillet.

7<S i.i> (iirwns KCiuv.MNs rHA\(;Ais

Apologie de Richelieu MBI^ô).

...(Uivrez donc les yeii>:, je vous supplie, h tant de lumière. Ne haïssez pas plus longtemps un homme qui est si heureux h se venj^er de ses ennemis; et cessez de vouloir du mal à celui qui le sait tourner à sa f^loire, et qui le porte si courageusement : quitte/ votre parti devant* qu'il vous quitte. Aussi bien une «grande partie de ceux qui haïssaient M. le cardinal se sont convertis par le dernier miracle qu'il vient de faire. Et si la guerre peut tinir comme il y a apparence de l'espérer, il trouvera moyen de gagner bientôt tous les autres. Étant si sage qu'il est 2, il a connu après tant d expériences ce qui est le meilleur, et il tournera ses desseins à rendre cet État le plus florissant de tous, après Favoir rendu le plus redoutable. Il s'avisera d'une sorte d'ambition qui est plus belle que toutes les autres, et qui ne tombe dans l'esprit de personne: de se faire le meilleur et le plus aimé d'un royaume, et non pas le plus grand et le plus craint. Il connaît que les plus nobles conquêtes sont celles des cœurs et des affections ^. Il voit qu'il n'y a pas tant de sujets de louange à étendre de cent lieues les bornes d'un royaume qu'à diminuer un sou de taille ', et qu'il y a moins de grandeur et de véritable gloire à défaire cent mille hommes qu'à en mettre vingt millions à leur aise et en sûreté. Aussi ce grand esprit qui n"a été occupé jusqu'à pré- : sent qu'à songer aux moyens de fournir aux frais de la guerre, à lever de l'argent et des hommes, à prendre des villes et à gagner des batailles, ne s'occupera désormais qu'à rétablir le repos, la richesse et l'abondance. Alors les ennemis de M. le cardinal ne sauront

1. Devant que était à cette époque employé pour avant que . On le trouve fréquemment chez Corneille. — 2. Xous dirions : Sage comme il est. — 3. Ici. Voiture conseille à Riclielieu Ja seule vertu qui lui manquât peut-être, la clémence. — 4. La taille, limpôt.

if

. Wii^ sir.CLi: 179

l;)lus c(ue dire contre lui, comme ils n'ont su que taire

jjusciu'à cette heure. Alors les boui\i;eois de Paris seront

k's gardes ; et il connaitra combien il est plus doux

'l'entendre ses louang^es dans la bouche du peuple que

Lins celle des poètes. Prévenez ce temps-là, je vous

oiijure, et n'attendez pas à être de ses amis ius({u'à ce

[lie vous y soyez contraint. Que si vous vouK?z demcu-

vr dans votre opinion, je n'entreprends pas devons

.irracher par force. Mais aussi, ne soyez pas si injuste

|iie de trouver mauvais que j'aie défendu la mienne ;

l je vous promets que je lirai volontiers tout ce que

oiis m'écrirez, quand les Espag-nols auront repris

".(«rbie,

lliifiu, Voiture était poète. Il écrivit des épitres, des sonnets, ^ nimlrirfHUx. des épicj ranimes, etc .. Bref, il fit, comme

I iictt, de la poésie d'actualité, et il laissa après lui des modèles

(-gant hadinaife. Sans doute, il est précieux et maniéré, il

II relie trop le trait spirituel, il abuse du jargon métaphorique r la galanterie à la modo. Mais il a de la grâce, de l'aisance, et

naturel jusque dans sa préciosité.

Page 1