Heur, bonheur
188 I.HS GHANDS KCIUXAINS FKANÇAIS
D'un ennemi public, dont je reviens vainqueur, 20
Le nom est dans la bouche, et Tamour dans ton cu'ur I Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire ! Ta bouche la tlemande, et Ion Cd'ur la respire ! Suis moins ta passion, rè^i^le mieux tes désirs ; Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs. Tes tlammes désormais doivent être étouffées ; Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées ; Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.
CAMHJ.Ë
Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien ;
Et, si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme, 30
Rends-moi mon Guriace, ou laisse agir ma flamme.
Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort;
Je Tadorais vivant, et je le pleure mort.
Ne cherche plus ta sœur où tu Tavais laissée ;
Tu ne revois en moi qu'une amante offensée, '^5
Qui, comme une furie attachée à les pas,
Te veut incessamment reprocher son trépas.
Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes,
Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,
Et que jusques au ciel élevant tes exploits, 40
Moi-même je le tue une seconde fois !
Puissent tant de malheurs accompagner ta vie.
Que tu tombes au point de me porter envie ;
Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté
Cette gloire si chère à ta brutalité 1 45
HORACE
0 ciel I qui vit jamais une pareille rage 1 Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage. Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? Aime^ aime cette mort qui fait notre bonheur ;
28. Entretien, le seul objet dont tu t'entretiennes. — 43. Ce dernier souhait est bien fait pour exaspérer le vainqueur, au caractère déjà si farouche, et qui est dans toute l'ivresse de sa victoire.
XVfl*' SIHCLK l(S9
'A préfère du moins au souvenir d'un homme 50
,0 que doit la naissance aux intérêts de Rome.
CAMUJ.E
Ii>me, Tunique objet de mon ressentiment ! ionie, à qui vient ton bras d'immoler mon amant ! iome, qui t'a vu naître et que ton cœur adore ! îonie enfin que je hais, parce qu'elle t'honore I 55
'uissent tous ses voisins, ensemble conjurés, ijier ses fondements encor mal assurés : 't, si ce n'est assez de toute l'Italie, 'lie l'Orient contre elle à l'Occident sallie ; •lie cent peuples, unis des bouts de l'univers, 60
'issent pour la détruire et les monts et les mers! urelle-mème sur soi renverse ses murailles, A de ses propres mains déchire ses entrailles ! Mie le courroux du ciel, allumé par mes vieux, \isse pleuvoir sur elle un délu«^e de feux ! 65
'iiissé-ie de mes veux v voir tomber ce foudre, iMT ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre, • lir le dernier Romain à son dernier soupir, I'>i seule en être cause, et mourir de plaisir !
HORACE, mettant Vépée à la main et poursuivant sa sœur qui s enfuit.
'- L'>t trop, ma patience à ma raison fait place ; 70
I dedans les enfers plaindre ton Curiace.
CAMHXE, blessée derrière le théâtre.
Ml. traître !
Rome, Horace met Home au-dessus dn toutes les allections particn-
-. Il veut imposer ce patriotisme absolu à sa sœur. — GO. Ce foudre,
riieille emploie souvent ce mot au masculin (cf. Polyciicle, acle
'! se. v). — 60. On analysera le crescendo de ce couplet. Camille
' au vol ce nom de Rome que lui crie son frère, nom qui lui donne
sorte de secousse nerveuse et qu'elle répète quatre fois en
iimuèranl toutes les raisons qu'elle a de le détester. Puis elle lance ses
'ni,r<''calions, qui font perdre la tète h Horace. On sent que Corneille veut
l'iiver la colère du meurtrier. — 71. Dedans, jusque vers le milieu du
■ il siècle, on emploie souvent l'adverbe {dedans, dessus...) pour la
Dsition (dans, sur...). — 72. On ne devait pas en.^anqlnnter la scène ;
ill<- l'^l fni|ij>.'r' ilciri^rf \o lliéàlre.
190 r.i:S GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
HORACE, revenanL sur le théâtre.
Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romniu !
(Acte IV, se. V.) Cinna (1640^
Le sujet de Ciiiiia a été fourni à Corneille par le philosophe latin Sénéque, qui, dans son traité De la Clémence, raconte que l'empereur Auguste pardonna généreusement au conspirateur Cinna et à ses complices. Mais Corneille n"a vraiment emprunté à son modèle que certains traits du personnage d'Auguste : il a créé tout le reste, action et caractères, — Jamais la grandeur d'àine qui constitue le fond moral des tragédies de Corneille, ne s'est exprimée avec des arguments pliis vigoureux, ni en plus beaux vers.
Analyse. — Emilie, pour venger son père mis à mort par Auguste, j organise contre lui une conjuration dont le chef sera Cinna, descendant dei Pompée. Cinna aime Emilie, et ne conspire que pour lui plaire. Un traitrf découvre tout à Auguste. Celui-ci, qui a comblé Cinna de bienfaits, esi révolté de cette ingratitude; il fait venir le conspirateur et l'oblige à uc aveu, mais cet aveu n'est suivi d'aucun repentir. Emilie arrive, et déclare qu'elle est responsable de tout, et qu'elle brave la colère du tyran. Augustei qui avait cru, en adoptant Emilie et en l'élevant comme sa fille, répareii la mort de son père, est écrasé par la douleur; et enfin il apprend que Maxime, qui lui a révélé le complot, n'a agi lui-même que par fourberie; Alors, par un effort de volonté qui est le plus caractéristique exemple dil la psvchologie cornélienne, il domine sa déception et sa fureur, et il proi nonce le pardon des coupables. Ceux-ci, touchés, tombent à ses pieds, i
Le Pardon d'Auguste.