‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 80 sur 261 · AUGUSTE · texte numérisé non relu

AUGUSTE

En est-ce assez, ô ciel I et le sort pour me nuire

A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire

Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers ;

Je suis maître de moi comme de l'univers ;

Je le suis, je veux l'être. 0 siècles ! ô mémoire !

Conservez à jamais ma dernière victoire.

Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux

De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie :

Comme à mon ennemi, je tai donné la vie ; 1

XVI I^ SIÈCLE lOl

Et, malj^ré la fureur de ton lâche destin,

Je te la donne encor comme à mon assassin.

Commençons un combat qui montre par l'issue

Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue.

Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler ; 15

Je t'en avais comblé, je l'en veux accabler.

Avec celte beauté que je t'avais donnée,

Reçois le consulat pour la prochaine année.

Aime Cinna, ma lille, en cet illustre rang;

Préfères-en la pourpre à celle de mon sang ; '20

Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère :

Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.

KMILIE

Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés ;

Je recouvre la vue auprès de leurs clartés :

Je connais mon forfait qui me semblait justice ; 'i5

El, ce que n'avait pu la terreur du supplice,

Je sens naître en mon âme un repentir puissant,

El mon cœur en secret me dit qu'il y consent.

Cinna et Maxime, à l'exemple d'Emilie, se prosternent devant Auguste. Livie, sa femme, lui prédit que ce -pardon généreux sera donné comme exemple à la postérité. Auguste répond :

J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer :

.\insi toujours les dieux vous daignent inspirer ! 30

Qu'on redouble demain les heureux sacrifices Que nous leur oll'rirons sous de meilleurs auspices ; Et que vos conjurés entendent publier Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier.

(Acte \', se. m.)

U. Destin cl non dessein, coninir le porluul à tort certaines éditions).

Le mot est pris dans le sens latin de (Icslinulnin, ce que l'on se propose

•le faire. — 12. Ces vers ont reçu diverses interprétations. Quelques coni-

Mlateurs et quelques acteurs, donnent au Soyons amin... un tour /»o//-

iie cl môme liypocrite. Mieux vaut, selon nous, pour rester en confor-

• avec l'esprit même de Corneille, expliquer plus simplement le pardon

^iiffusle et y voir un acte de clémence inspiré par la p'andeur d àrae. —

Cette beauté, Kmilie. — 2n. Il y a sans doute ici un pou de mauvais

■il. -Mais il faut y voir aussi quelque ironie. -Vuguste traite Kmilie en

anl.

192 LES GRANDS ÉCHINAlNS FRANÇAIS

Polyeucte (1643).

Le martyrologe de l'Église romaine fournissait à Corneille une courte mention du martyre de saint Polyeucte, arménien, gendre du gouverneur romain de la province. Corneille a invente toute l'action, et le personnage de Sévère ; il a donné la vie à Félix, à Polyeucte et à Pauline. Celle-ci est sa plus belle création téminine; jamais l'héroïsme du devoir n'a été poussé plus loin, et cependant Pauline n'a pas la fermeté trop virile d'Emilie. Le sentiment religieux en lutte avec les passions humaines v reste à la fois sublime et tendre.

Analyse. — Le gouverneur romain de la province d'Arménie, Félix, a marié sa fille Pauline à un « seigneur arménien », Polyeucte. Pauline a consenti par obéissance à ce mariage ; elle aimait un jeune chevalier romain, Sévère, qu elle a cru mort. Au moment où la pièce commence, Pauline est mariée depuis quinze jours ; on lui annonce que Sévère est vivant, qu'il est devenu le favori de l'empereur Décie, et qu'il vient pour l'épouser. Or Polyeucte, au moment même où Sévère arrive, se convertit au christianisme, et brise les idoles dans le temple ; Félix le fait arrêter, et craignant la colère de Sévère et celle de l'empereur, il essaye par tous les moyens d'obtenir de son gendre une rétractation. Polyeucte reste inflexible. — Nous allons le voir, repoussant le plus redoutable des assauts, celui d'une femme qu'il aime passionnément. L intérêt de la scène est plutôt dans le rôle de Pauline : celle-ci, en effet, n'a épousé Polyeucte que par devoir; depuis le retour de Sévère, elle est profondément troublée ; elle n'aurait qu'à laisser périr ce Polyeucte révolté contre les lois de l'empire, pour devenir la femme de Sévère. Mais elle s'attache par héroïsme à sou devoir;, qui est de sauver son époux. — Sévère, très généreux, demande à Félix la grâce de Polyeucte ; mais Félix, craignant un piège, refuse; et il envoie son gendre à la mort. Pauline qui a assisté au supplice se convertit au christianisme ; son père est également touché par la grâce ; et Sévère promet de demander à l'empereur de renoncer à ses rigueurs contre les chrétiens.

Polyeucte tente de convertir Pauline.

POLYEUCTE

Madame, quel dessein vous fait me demander ? Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder ? Cet elFort généreux de votre amour parfaite Vient-il à mon secours? vient-il à ma défaite? Apportez-vous ici la haine ou Tamitié, 5

Comme mon ennemie, ou ma chère moitié ?

0. Moitié, ce mot, devenu vulgaire en ce sens, était alors employé dans le style tragique» Cf. Pompée., IV, 2 : « Reste du grand Pompée, écoutez

XV 11^ SIÎ:CLE 193

l'Al'I.INlî

\'ous n'avez point ici d'ennemi que vous-même ; Seul, vous vous haïsse/ lorsque chacun vous aime ; Seul, vous exécutez tout ce que j'ai rcvé : Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé. 10

A quelque extrémité que votre crime passe, \'ous êtes innocent si vous vous faites ^ràce. Daignez considérer le sang- dont vous sortez, Vos grandes actions, vos rares qualités ; Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince, 15

Gendre du gouverneur de toute la province ; Je ne vous compte à rien le nom de mon époux :* C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour

[vous ; Mais après vos exploits, après votre naissance, Après votre pou^oir, voyez notre espérance, '20

Et n'abandonnez pas à la main du bourreau Ce qu'à nos justes vœux promet un sort si beau.

POLYEUCTE

... J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle.

Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle :

Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin, *J5

Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin.

Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie,

Qui tantôt, qui soudain me ])eut être ravie,

Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit,

Et ne peut m'assurer de celui qui le suit ? 30

PAULINE

Voilà de vos chrétiens les ridicules songes ;

sa moitié. » (C'est Cornélie <|ni parle, tenant en ses mains l'unie <|ui contient les cendres de sf>n «'poux . — 7. D'ennemi que... nous dirions ; Daulre ennemi que: — 9. Tout ce que j'ai rêvé... allusion à un songe (pie l'auline raconte au 1" acte, et où elle a vu Sévère triomphant et Polyeucte mort. — 20. Notre espérance, ce que nous espérons tous. — 2S. Tantôt, tout à riicure.

(ir;inils ('i-rir;ii II ^. 7

U)i I.KS (;i(\M).S KCIUNAINS MiANÇAIS

Voilà jiisqu à (iiicl point vous charment leurs mensonges. Tout ^•ol^e sang est peu pour un bonheur si doux ! Mais, pour en disposer, ce sang est-il à vous ? \ nus n ave/ pas la vie ainsi (ju un héritage ; 35

Le jcnir qui vous hi donne en même temps l'engage : \'nus la (li'\ (V. an prince, au public, à l'Htai.

l'OLYEUCTE

Je la voudrais pour eux perdre dans un combat... .le dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne ; Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne. 40 Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort !

pai'lim:

Quel Dieu ?

POLYEL'CTE

Tout beau, Pauline : il entend vos paroles, Et ce n'est pas un Dieu comme vos dieux frivoles, Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, 45

De bois, de marbre ou d'or, comme vous les voulez : C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre ; Et la terre et le ciel n'en connaissent point d'autre.

PAULINE

Adorez-le dans l'âme et n'en témoignez rien.

POLYEUCTE

Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien 1 50

PAULINE

Ne feignez qu'un moment ; laissez partir Sévère, Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.

33. Héritage, au sens de bien que nous n'avons pas eu la peine d'acquérir et dont nous n'avons qu'à jouir. Cf. Molière, Femmes saluantes (11,3) : « El service d'uutrui n'est pas un héritage. » — 43. Tout beau, expression vive, mais qui n'avait alors rien de trivial. Cf. Horace [lll, 0) : « Tout beau, ne les pleurez pas tous .>.

WIl" SIKCLE 195

IMII.YKUCTK

Les bontés de mon Dieu sont bien plus i\ ciiérir ;

Il ni'ôte des périls que j'aurais pu courir,

Kt, sans me laisser lieu de tourner en arrière, 55

Sa faveur me couronne entrant dans la carrière ;

Du premier coup de vent il me conduit au port,

Et, sortant du baptême, il m'envoie à la moil.

Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie,

Et de quelles douceurs celte mort est suivie... ()<)

Mais que sert de parler de ces trésors cachés

A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?

PAULINE

Cruel ! car il est temps que ma douleur éclate.

Et qu'un juste reproche accable une âme ing^ralc :

Est-ce là ce beau feu? sont -ce là tes serments? ()5

Témoignes-lu pour moi les moindres sentiments ?

Je ne te parlais point de l'état déplorable

Où ta mort va laisser ta femme inconsolable ;

Je croyais que l'amour t'en parlerait assez,

Et je ne voulais pas de sentiments forcés : 70

Mais cette amour si ferme et si bien méritée.

Que tu m'avais promise, et que je t'ai portée,

Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,

Te peut-elle arracher une larme, un soupir?

Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie : 75

Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie ;

Et ton creur, insensible à ces tristes appas,

Se fij^ure un bonheur où je ne serai pas !

C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée ?

Je te suis odieuse après m'être donnée ! SO

58. Iloniarquez la construction dos participes présents : enlrnnl et ftorlanl, pour : lorsque j'enlrt'... lorsque je sors. — 74. Sur un c<Tur auss. noble que celui de Paulino, l'admiration IVeslinie, comme on disait alors) va produire peu à peu un véritable aujour.

19^ iV.a GRANbS I^:CfilVAÏNS FRANÇAÏM

POLVELCTI-:

Hélas !

PAULINE

Que cet hélas a de peine à sortir!

Kncor s'il cominençail un heureux repentir, Que, tout forcé qu'il est, j'y trouverais de charmes î Mais, courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.

POLYEUCTE

J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser, 85

Ce cœur trop endurci se pût enfin percer !

Le déplorable état où je vous abandonne

Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne

Et, si Ton peut au ciel sentir quelques douleurs.

J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs : 90

Mais si, dans ce séjour de g-loire et de lumière,

Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,

S'il y daigne écouter un conjugal amour,

Sur votre aveuglement il répandra le jour.

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne, 95

Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne ;

Avec trop de mérite il vous plut la former

Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer,

Pour vivre des enfers esclave infortunée,

Et sous leur triste joug mourir comme elle est née. JOO

PAULINE

Que dis-tu, malheureux ? Qu'oses-tu souhaiter?

POLYEUCTE

Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.

PAULINE

Que plutôt !...

POLYEUCTE

C'est en vain qu'on se met en défense.

.\Vir« SIECLE 197

Ce Dieu touche les cœurs lorsque moius on y pense. Ce bienheureux moment n'est pas encor venu ; 105

Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

PAILINE

Quittez cette chimère, et m'aimez.

l'OLVElCTE

Je vous aime, Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que

[moi-même.

PAULINE

Au nom de cet amour, ne m'abandonnez pas.

POLYEICTE

Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas. 1 10

PAILINE

C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?

POLYEUCTE

C'est peu d'aller au ciel, je veux vous y conduire.

l'ALLINE

Imaginations !

POLYEUCTE

Célestes vérités !

PAULINE

Etrange aveuglement !

POLYEUCTE

Éternelles clartés !

PAULINE

Tu préfères la mort à l'amour de Pauline î 115

iiMi. Polyoïicto prédit à Pauline sa procliaine conversion : Pauline après avoir assista- au martyre de son mari, se déclarera chrétienne : « Je voit, je sain, je croin, je suis désabusée... »

lus LES GRANDS KCKI VAINS FKANÇAIS

l'OLVLLCTE

\'ous préférez le monde à la bonté divine !

PAULINE

\'a, cruel, va mourir : lu ne m'aimas jamais.

POLVEUCTE

X'ivez heureuse au monde, et me laissez en paix.

PAULINE

Oui, je l'y vais laisser : ne t'en mets plus en peine. Je vais...' lt>0

[Polyeucle, acte IV, se. m.)

o. La même année que Pulyeucle (1643), Corneille donne à la fois une tragédie romaine Pompée, qui renferme l'admirable rôle de Cornélie (la pièce est tirée de la Pharsale de Lucain , et une comédie : Le Menteur.

Le Menteur (1643).

Dans cette pièce, le jeune Dorante, qui rentre à Paris après avoir étudié le droit à Poitiers, s'amuse à entasser mensonges sur mensonges. Pour échapper à un mariage que lui propose son père Géronte, il lui fait croire qu'il est marié. Le père découvre la supercherie, et vient sermonner son fils, dans une scène où -le ton de la comédie s'élève jusqu'à la grandeur. — Dorante, plus léger que coupable, promettra de se corriger, et pourra épouser celle qu'il aime.

La colère d'un père.

GÉRONTE

Etes-vous g-entilhomme?

120. Ici Sévère arrive; Polyeucte lui annonce sa, résolulion de subir le martyre, et remet entre ses mains Pauline dont il connaît l'amour. Sévère, après le départ de Polyeucte. exprime son étoanement et sa joie ; il se croit déjà l'époux de Pauline. Mais celle-ci, par un nouvel effort de grandeur d ame auquel se mêle un sentiment d'admiration qui la subjugue, repousse Sévère et lui ordonne d'aller demander à Félix la grâce de Polyeucte : il n'y a pas de plus belle situation dramatique et morale dans le théâtre d'aucun temps ni d'aucun pays.

XVlT' SIKCLE I9*>

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