‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 82 sur 261 · DORANTE · texte numérisé non relu

DORANTE

Moi?

GÉRONTE

Laisse-moi parler, toi de qui l'imposture Souille honteusement ce don de la nature : Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais,

i. Croi, licence poétique, dit-on. \\n réalitti, ces formes en oi, à la 1" personne, sans »', étaient les formes logiques, en usage au moyen âge. La i"' personne de l'indicatif présent latin est en o ; 1'* n'apparaît qua la 2' personne. Cf. vers l'j : roi.

200 i.i:s t;H.\.M>s h(:Hi\Ai\> i hançais

Il ment quand il le dit, et ne le lut jamais. 20

Est-il vice plus bas, est-il lâche plus noire.

Plus indi^nie d'un homme élevé pour la ;^loire ?

Esl-il quelque faiblesse, est-il quelque action

Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion.

Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie 25

Qu'il ne peut ell'acer s'il n'expose sa vie,

Et si dedans le sang" il ne lave l'alfront

Qu'un si honteux outrage imprime sur son front.

De quel front cependant faut-il que je confesse

Que ton elfronterie a surpris ma vieillesse, 30

Qu'un homme de mon âge a cru légèrement

Ce qu'un homme du tien débite impudemment ?

Tu me fais donc servir de fable et de risée,

Passer pour esprit faible, et pour cervelle usée !

Mais, dis-moi, te portais-je à la g'orge un poignard? 35

Voyais-tu violence ou courroux de ma part ?

Si quelque aversion t'éloig^nait de Clarice,

Quel besoin avais-tu d'un si lâche artifice,

Et pouvais-tu douter que mon consentement

Ne dût tout accorder à ton contentement, 40

Puisque mon indulg-ence, au dernier point venue.

Consentait à tes yeux l'hymen d'une inconnue ?

Ce grand excès d'amour que je t'ai témoigné

N'a point touché ton cœur, ou ne l'a point gagné :

Ingrat, tu m'as payé d'une impudente feinte, 45

Et tu n'as eu pour moi respect, amour, ni crainte.

\a, je te désavoue.

[Le Menteur, acte V, se. ni.)

L'année suivante, tout en donnant la Suite du Menteur, Corneille revient à la tragédie, et traite, dans iiodo^une, le sujet le

27. Dedans pour dans. Cf. p. 189, note 7. — 28. A remarquer ici une réminiscence d'Horace :... Que sa fuite honteuse imprime h notre front. — 37. Clarice, nom de la jeune fille que Géronte voulait faire épouser à Dorante.

XVII*" SIÈCLE '2(l|

plus terrible et le plus violent ipiil ait cucoi'C mis au tlit-atre. On en jugera par l'extrait suivant :

Rodogune ilOii).

Clcopûtre, reine do Syrie, a déjà fait périr son mari Démétrius, qu'elle soupçonnait d'aimer Rodogune, princesse des Parthes. 11 lui reste deux fils, Antiochus et Séleucus, entre lesquels elle se réserve de choisir l'héritier du tronc. Les deux princes aiment Rodogune. Cléopàtre et Rodogune se haïssent. La première dit à ses fils : « Celui de vous qui tuera Rodogune aura le trône » ; la seconde dit à ses deux prétendants : « Celui de vous qui tuera Cléop.itre aura ma main. » Pour sortir de cette situation rendue immobile par la vertu et par l'amitié réciproque des deux frères, Cléopàtre se décide à faire tuer Séleucus (c'est ici que se place le monologue cité), et elle se prépare à empoisonner Antiochus et Rodogune.

CLÉOI'.\TRE, seule.

Enliii, grâces au ciel, j'ai moins d'un ennemi.

J.a mort de Séleucus m'a ven<4ée à demi,

Son ombre, en attendant Rodogune et son frère.

Peut déjà de ma part les promettre à son père.

Ils le suivront de près, et j'ai tout préparé 5

Pour réunir bientôt ce que j'ai séparé.

0 toi qui n'attends plus que la cérémonie Pour jeter à mes pieds ma rivale punie, Et par qui deux amants vont d'un seul coup du sort Recevoir l'hyménée et le trône et la mort, 10

l^oison, me sauras-tu rendre mon diadème ? Le fer m'a bien servie, en feras-tu de même ? Me seras-tu fidèle? Et toi, que me veux-tu, Ridicule retour d'une sotte vertu,

Tendresse dang^ereuse autant comme importune? 15 Je ne veux pas pour fils l'époux de Rodogune,

I. Moins d'un ennemi... nous dirions : un l'iiin-ini de moins. Cri ennemi est son fils Séleucus. — 13. Cléopàtre interpelle le poison, et lui donne une vie niysti'rieuse. Ce passage est comi)arable à celui où .Macbeth parie au poignard qu'il aperçoit dans l'ombre. — 15. Autant comme, autant que.

20*2 r.KS GRANDS ÉCRHAINS Mi\N(,,Als;

l{t ne vois plus en lui les resles de mon sang",

S'il in'arrache du Irône et la mcl en mon rang-.

Ilesle du sang ingrat d'un époux inlidèle,

Ilérilier d'une llcinimc envers moi criminelle, '20

Aime mon ennemie et péris comme lui.

Pour la faire tomber j'abattrai son appui :

Aussi bien sous mes pas, c'est creuser un abîme

Que retenir ma main sur la moitié du crime ;

Ki, te faisant mon roi, c'est trop me négliger 25

Que te laisser sur moi frère et père à venger.

Qui se venge à demi court lui-même à sa peine :

Il faut ou condamner ou couronner sa haine.

Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux

De mon sang odieux arroser leurs tombeaux, 30

Dût le Parlhe vengeur me trouver sans défense,

Dût le ciel égaler le supplice à Toffense,

Trône, à tabandonner je ne. puis consentir ;

Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir ;

11 vaut mieux mériter le sort le plus étrange. 35

Tombe sur moi le ciel pourvu que je me venge !

J'en recevrai le coup d'un visage remis :

Il est doux de périr après ses ennemis;

Et, de quelque rigueur que le destin me traite,

Je perds moins à mourir qu à vivre leur sujette. 40

(Bodogune, acte V, se. i.)

Api'ès Rodocfune, Corneille fait représenter, avec des fortunes diverses, Théodore (1645), HéracUiis (16i6), Don Sanche dWrayon (1650), JS'icomède (165J). Cette dernière pièce est un de ses chefs-d'œuvre: Nicomède est le type du héros hautain et iru-

29. En foreur pour, animé d un zèle furieux pour... — 36. Hermione dira {Andromaque. IV, VIII) : Que je me perde ou non, je cherche à me venger. L'expression hyperbolique de Corneille a quelque chose de plus grandiose et de plus efïrayant. — 37. Remis, calme. — 40. Tel sera précisément le dénouement de la pièce. Pour forcer Antiochus et Rodogune, qui ont des soupçons, à boire dans la coupe empoisonnée qu'elle leur présente, Cléopàtre y trempe elle-même ses lèvres : le poison est si violent qu'il foudroie Cléopàtre avant que son fils et Rodogune aient eu le temps de le boire à leur tour. Cléopàtre, en mourant, maudit son fils et sa postérité.

xvir' siKcr.i-: -JO.S

ni((iu', aux pi'isi^s dune jiart avec la làrliclr de son pèi'o Prusias, d'autre part avec la diplomatie hypocrite des Hoiiiains; sa gènérosité le rend particulièrement symi>atliiquc et cette tray:édie chevaleresque s'achève sans elTusion de sang. — Mais en IGô'i, la chute de Perlhnrile blesse profondément Corneille, qui cesse de Iravaillei- p*n\r \c tlicâtre cl se relire à Uouen.

1. Années de retraite à Rouen J652-16f)!);. — Pendant une relrailede septans danssa ville natale. Corneille s'occupe surtout de poésie religieuse.

Corneille traducteur de V « Imitation ».

Corneille qui, d'ailleurs, n'avait jamais cessé d'être un fervent chrétien, traduisit en vers Vlmitation de Jésus-Christ , les Hymnes du Bréviaire romain et VOffiçe de la Sainte Fierté. Son vers, robuste et sonore, n'est pas toujours à l'unisson du mysticisme exquis de Vlmitation; mais on ne saurait refuser à cette traduction une autorité vraiment cornélienne.

Le fragment que nous citons est remarquable précisément par sa vigueur un peu hautaine ; si l'on se reporte au texte original, c'est moins une traduction qu'une transposition.

Pour s'élever jusqu'à Dieu (1656).

Pour t'élever de Icrre, homme, il te faut deux ailes :

La pureté du C(L'ur et la simplicité :

l^^lles te porteront avec facilité

Jusqu'à l'abime heureux des clartés éternelles.

Celle-ci doit rég^ner sur tes intentions, 5

Celle-là présider à tes afTections,

Si tu veux de tes sens dompter la tyrannie ;

L'humble simplicité vole droit jusqu'à Dieu,

La pureté l'embrasse, et l'une à l'autre unie

S'attache à ses boutés et les ^--oûte en tout lieu. 10

Nulle bonne action ne te ferait de peine

Si tu te déo^ageais de tous dérèg^lements :

Le désordre insolent des propres sentiments

F'orme tout l'embarras de la faiblesse humaine.

Ne cherche ici qu'à j)laire à ce f^pand Souverain, 15

N'y cherche qu'à ser\ir après lui ton prochain,

Ai. Propres sentiments, sentiments <|ni nous attarlient à notre être propre, amour de soi.

I,i:S GRANDS ICCnnAlNS FRANÇAIS

Va lu te Ncrras lil)rc' au dcdaus de (.ou âme;

Tu seras au-dessus de la IVa^ililé,

1*11 u'auras plus de })arl à l'esclavage infâme

(-)ii par tous autres soins l'homme est précipité. '20

Si ton cœur était droit, toutes les créatures

Te seraient fies miroirs et des livres ouverts,

Où tu verrais sans cesse en mille lieux divers

Des modèles de vie et des doctrines pures :

Toutes comme à Tenvi te montrent leur auteur ; 25

11 a dans la plus basse imprimé sa hauteur,

Et dans la plus petite il est plus admirable;

De sa pleine bonté rien ne parle à demi ;

Et du vaste éléphant la masse épouvantable

Ne l'étalé pas mieux que la moindre fourmi. 30

[Imitation de Jésus-Christ, livre II, chap. iv.)

5. Retour au théâtre (1659-1674). — Corneille revient au théâtre en 1659. Fouquet lui propose des sujets et une forte gratification ; et Corneille, toujours besogneux, accepte. 11 fait jouer une trajjédie (ïOEdipe qui obtient un grand succès. Puis viennent Ser^orius (1662), Agésilas (1666), Attila (1667^ Tite et Bérénice '^1670), représentée la même année que la Bérénice de Racine, Psyché (1611), en collaboration avec Molière et Quinault enfin Suréna (1774) qui n'a pas de succès : cette année-là, Racine donnait son Iphigénic.

6. Dernières années (1674-1684). — Corneille semble avoir mené dans sa vieillesse une vie assez pénible ; il s'était appauvri pour doter ses deux fils officiers et ses deux filles; il obtint une abbaye en 1678 pour son troisième fils Thomas (filleul de son frère Thomas Corneille, lui-même poète dramatique très applaudi). Sa pension lui était irrégulièrement payée, et l'on prétend même que Boileau aurait otîert à Colbert d'abandonner sa propre pension en faveur de Corneille. Mais il ne faut pas accepter sans contrôle les légendes qui ont couru sur sa misère.

7. Caractère de Corneille. — Les conterhporains ont tous été frappés (voyez La Bruyère, chap. IX^ d'un contraste, chez celui qu'ils appelaient le bonhomme Corneille, entre l'individu et son génie. Corneille avait l'aspect et les allures d'un bon bourgeois: il était timide en société ; il lisait mal ses propres vers. Pèi-e de

Page 1