‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 92 sur 261 · I.A COMIFSSF · texte numérisé non relu

I.A COMIFSSF

Il ne m'en souvienl pas; Depuis trenle ans au plus.

CniCANEAU

Ce n'est pas trop. J

LA COMTKSSE

Hélas !

CHICANEAU

Et quel âge avez-vous ? Vous avez bon visage. 55 |

LA COMTESSE

Hé ! quelque soixante ans.

CHICANEAU

Gomment ! c'est le bel Age ■ Pour plaider.

LA COMTESSE

Laissez faire : ils ne sont pas au bout. J'y vendrai ma chemise, et je veux rien ou tout.

[Les Plaideurs, acte I, se. vu.)

3. La poétique de Racine. — a) Tandis que Corneille paraît toujours ressentir un secret dépit contre Aristote et ses commentateurs, Racine semble ne regarder les règles de la tragédie que comme les conditions nécessaires du genre. Gela tient à ce que la ■« crise morale » à laquelle Racine réduit toute sa pièce,

36. Quelque, envii'on. — 57. Remarquer combien ce rejet est spirituel, et comme \c pour plaider ^iouie une nuance amusante au compliment de Clîicaneau : C'est le bel âge... — 58. Je veux rien ou tout, la grammaire exigerait : je ne veux rien ou je veux tout. Mais ce tour concis et elliptique a plus de vivacit'' fi est d'une j^arfaite clarté.

\vii« siKcrK 'l'M

«i.c'qui'crl par les trois unités, loin d'eu être pcnée couinie les actions historiques et i!nplexes de (Corneille, plus de concentralion et de force.

h) Racine choisit ses sujets dans la léf^cade grecque ou romaine : une fois, dans Biijnzet, il s'inspire d'un fait contemporain, maïs Uu'nfnin : deux fois, il a recours i\ la lîihle.

c) Tout son ell'ort vise à rendre ce sujet vralsemhluf)le : c'està-dire, étant donné un certain dénouement trajiique fourni par la tradition, à le montrer, à le rendre nécessaire, par l'analyse^ approfondie des passions humaines qui l'ont produit. Aussi Vnction, en elle-même, est-elle très simple. Entre Vexposilinn et le dênouemenl, aucun événement nouveau : rien que le jeu des sentiments. C'est ce que Ilacine appelle : « faire (pudique chose de rien. »

d) L'amour est, de toutes les passions, celle qui tient le plus de place dans les pièces de Racine, Mais, pour ne pas tomber dans la fralanterie à la mode, Racine ne mancjue jamais de peindre Viunour jaloux. ]ja jalousie est le j;rand ressort tragique de son théâtre, comme la volonté celui du théàti'ede Corneille. Cependant, Racine n'a pas moins réussi dans l'analyse de l'ambition politique, de l'amour maternel, de l'amour in|^énu : mais, en g^énéral, c'est l'amour tragicfue et jaloux qui mène l'action et qui provoque le dénouement.

e) De là, l'impression de vérité et de tristesse que laisse le théâtre de Racine. Corneille, en exaltant l'énergie et la volonté, nous amène à prendre confiance en nos propres forces ; Racine, en nous présentant un Pyrrhus, im Oreste, une Hermione. une Roxane, un Mithridate, une Kriphile,une Phèdre, jouets et victimes de passions violentes et cependant vraisemblables, nous oblige à faire un retour sur notre faiblesse. Seule la dignité des persoimages et le recul de l'action, peuvent rassurer les spectateurs: à la lecture, nous sentons que cette tragédie serait, en chanj^eant les temps et les noms, le drame moderne réaliste et bourgeois.

i. Racine prosateur. — De Racine,, nous avons des lettres de jeunesse, écrites d L'zès ;^ 1 661-62 , celles qu'il adresse à Roileau 1687-99 , et enfin de nombreuses lettres à son lils aîné. Elles sont toutes aussi attachantes par le fond <(ue par lu forme. Dans celle que nous citons, on voit avec ((uelle simi)licité vivait (■<'tte famille si unie, si pieuse, si digne d'un homme de génie et (le c<rur.

Î23*i LKSl GRANDy ÉCRIVAINS HUNÇAIS

A son fils Jenn- Baptiste ' .

Paris, '21 juin 1(>97.

\'otrc mère sest l'orl attendrie à la lecture de votre dernière lettre, où vous mandiez qu'une de vos grandes consolations était de recevoir de nos nouvelles : elle est 1res contente de ces marques de votre bon naturel ; mais je puis vous assurer qu'en cela vous nous rendez bien justice, et que les lettres que nous recevons de vous l'ont la joie de toute la famille, depuis le plus <;ran(l jusqu'au plus petit. Ils m'ont tous prié aujourd'hui de vous l'aire leurs compliments, et votre sœur aînée comme les autres -. La pauvre fille me fait assez de pitié par l'incertitude que je vois dans ses résolutions ; tantôt à Dieu, tantôt au monde, et craignant de s'engager de façon ou d'autre : du reste elle est fort douce, et votre mère est très contente de la manière dont elle se conduit envers elle. Madelon ^ a eu, ces jours passés, une petite vérole volante qui n'aura pas de suite pour elle. Dieu veuille que les autres ne s'en ressentent pas ! Je crains surtout pour le petit LionvaH, qui pourrait bien en être pris tout de bon. Il est très joli, apprend bien, et quoique fort éveillé, ne nous donne pas la moindre peine.

J'aurais une joie sensible de voir la maison de campagne dont vous faites tant de récit, et d'y manger avec vous des groseilles de Hollande. Ces groseilles ont

1. Jean-Baptiste était l'aîné des sept enfants de Racine. 11 devait mourir, safis s'être marié, à l'âge de soixante-neuf ans. — 2. Cette sœur aînée s'appelait Marie-Catherine; elle se maria et mourut en 1751.— 3. Madelon, Madeleine, était la plus jeune des cinq filles ; elle n'entra pas au couvent, comme ses sœurs Anne (i\'ane»e) et Elisabeth (Bai)eij, mais elle ne se maria point. — 4. Lionval, tel était le surnom du dernier enfant, Louis Racine, qui devait se distinguer plus tard dans la poésie. On a de lui deux poèmes : La Grâce (1720) et la Religion (1742), et de précieux Mémoires sur la vie de son père. Louis Racine perdit son fils unique victime en l7.D.5du tremblement de terre de Lisbonne.

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bien fait ouvrir les oreilles à vos petites s(L'urs et à votre mère elle-même, qui les aime tort, comme vous savez. Je ne saurais m'empècher de vous dire qu'à chaque chose d'un peu bon (pic Ton nous serl sur la table, il lui écha|ipc toujours de dire : « Racine manderait volontiers dune telle chose, n Je n'ai jamais vu, en vérité, une si bonne mère, ni si dig^ne que vous fassiez votre possible pour reconnaître son amitié. Au moment où je vous écris ceci, vos deux petites sœurs me viennent apporter un bouquet pour ma fête qui sera demain, et qui sera aussi la vôtre.

Trouverez-vous bon que je vous fasse souvenir que ce même Jean, qui est votre patron, est aussi invoqué par l'K^dise comme le patron des gens qui sont en voyaj^e, et qu'elle lui adresse pour eux une prière qui est dans Vltinéraire ', et que j'ai "dite plusieurs fois à votre intention ? Adieu, mon cher fils, faites mille amitiés pour moi à M. de Bonac, et assurez M. Fambassadeur du respect et de la reconnaissance que ma femme et toute la famille ont pour lui.

Racine.

Outre les lettrés, nous avons de Racine un Abrégé de l'histoire de Port-Royal, ouvraj^e cju'il composa vers la fin de sa vie, et qui ne fut publié qu'au wiii" siècle : c'est un admii-able mémoire d'avocat; le style en est simple, naturel, et d'une sincérité qui atteint souvent la jurande éloquence. — D'autre part. Racine nous a laissé quelques fragments de son Histoire de Louis XIV ; la plus ji^rande partie de cet ouvraj^e, composé en collaboration avec Boileau et \'alincour, fut détruite par un incendie. — Enfin, parmi les discours académiques de Racine, il faut citer celui qu'il prononça à la réception de Tlumias Corneille (1684) .jamais on n'a mieux pai-ir du grand Corneille.

5. Style de Racine. — Le style de Racine, auteur tragique, donne en général une impression d'harmonie, de justesse, de

5. Itioéraire, partie du /yrt-ï'/.ïirt', où se trouvent les prières à l'usage des voyageurs i

'l'M lis fJIJANDS HCHnAlNS FHANÇAIS

naturel. Mais c est au théâtre ({uil faut le ju^'er. Là, on s'apei*- Vt)it que le style de. Haciue est plus varié que celui tle Corneille : ehacjue personnaj^e y parle le lanj^^aj^e de son caractère et de sa situation. Dans les passages d'exposition ou de galanterie, il y a parfois trop d'élégance, ou du moins on la sent : dans les scènes où le poète fait parler /.-j /<,i.s.sion toute }>iire, c'est la nature même que l'on croit entendre, et jamais aucun ])oète n'a réalisé à ce I>()int 1 art de se l'aire oublier lui-même.

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