‹ Les grands écrivains français des origines à nos joursChapitre 91 sur 261 · AG A M KM NON · texte numérisé non relu

AG A M KM NON

Que vois-je? Quel discours ! Ma iille, vous pleurez, Et baissez devant moi vos veux mal assurés? 5

Quel trouble ! Mais tout pleure, et la fille, et la mère. Ah ! malheureux Arcas, tu m'as trahi !

U^HIGÉNIE

Mon père.

Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien ; vous voulez le reprendre : 10 Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre ; D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tête innocente ; 15

Et respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang" que vous m'avez donné. Si pourtant ce respect, si cette obéissance Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense ; Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis, '20 J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis. Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fut ravie, Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin, Si près de ma naissance en eût marqué la fin. 25

Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première, Seig-neur, vous appelai de ce doux nom de père ; C'est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux. Vous ai fait de ce nom remercier les dieux,

3. Ces vers doivent être dits sur le ton d'une ironie farouche. — 17. Voilà Vexorde du discours : Iphig-énie proteste de son obéissance en termes un peu exagérés, afin de rassurer son père, et de l'obliger à écouter la suite. — 23. 1" argument : son bonheur et sa jeunesse : elle y mêle habilement la douleur de sa mère.

XVIl^ SIÈCLE 'J25

Et pour cjui, tant de fois prodig^uant vos caresses, liO

\'ous n'avez point du san^? dédaig^né les faiblesses.

Hélas î avec plaisir je me faisais conter

Tous les noms des pays que vous allez dompter ;

l']t déjà, dTlion présageant la conquête,

D'un lri<^mphe si beau je préparais la fête. ii5

Je ne m'attendais pas que, pour le commencer,

Mon sang^ fût le premier que vous dussiez verser,

Non que la peur du coup dont je suis menacée

Me fasse rappeler votre bonté passée ;

Xe craignez rien ; mon C(cur, de votre honneur jaloux iO

Ne fera point rougir un père tel que vous ;

Et, si je n'avais eu que ma vie à défendre,

.l'aurais su renfermer un souvenir si tendre ;

Mais à uion triste sort, vous le savez, Seigneur,

Une mère, un amant attachaient leur bonheur. i3

In roi digne de vous a cru voir la journée

Qui devait éclairer notre illustre hyménée ;

Déjà, sûr de mon Cd'ur à sa tlamme promis.

Il s'estimait heureux : vous me laviez permis.

Il sait votre dessein ; jugez de ses alarmes. 50

Ma mère est devant vous ; et vous voyez ses larmes.

Pardonnez aux efforts que je viens de tenter

Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.

AGAMKMNON

Ma lille, il est trop vrai, j'ignore pour quel ciime

■'U. 2" argument : elle fait appel aux souvenirs d'Ag^ameninon. qui s'atlendrit en pensant à renfance de cette fille qu'il aimait tant. — 37. :$" argument: elle flatte l'orgueil d<.' son père. — 43. Elle revient habilement à une nouvelle protestation d'obéissance, pour préparer l'argument suivant.— o(t. i' argument : avec quelle finesse, digne du plus subtil avocat. Ipiiigénie fait intervenir Aciiille; « jugez de ses ularmes » signifie : prenez garde à sa colère: (Juant à sa mère, dont elle rappelle les ennuis, Iphigénie sait qu'elle est de force à tenir tète à Agamemnon, et que celui-ci redoute ses querelles, Ainsi, lorsque dans les derniers vers elh^ demande pardon de ses e/joris. et dit qu'elle veut prévenir les pleurs qu'elle va rouler à Achille et à sa mère, cela signifie : « .le suis, moi, incapable de me défendre... Mais ne croyez pas que Clytemnestre et Achille vont me laisser immoler sans résistance I ••

(irniuls écrivains ^

•J-Jt)

LÈS GRANDS KCKlVAlNS FKAN'ÇAIS

La lolère des dieux demande une victime : 55

Mais ils vous ont nommée ; un oracle cruel

\'eut (juici votre san^" coule sur un autel.

Pour détendre vos jours de leurs lois meurtrières,

Mon amour n'avait pas attendu vos prières.

.le ne vous dirai j)()inl combien j'ai résisté ; 60

{]rovez-en cet amour par vous-même attesté.

Cette nuit même encore, on a pu vous le dire,

J'avais révoqué l'ordre oii Ton me fit souscrire ;

Sur l'intérêt des Grecs vous l'aviez emporté.

Je vous sacrifiais mon rang-, ma sûreté : 65

Arcas allait du camp vous défendre l'entrée ;

Les dieux n'ont pas voulu qu'il vous ait rencontrée ;

Ils ont trompé les soins d'un père infortuné

Qui protégeait en vain ce qu'ils ont condamné.

Ne vous assurez point sur ma faible puissance :

Quel frein pourrait d'un peuple arrêter la licence,

Quand les dieux, nous livrant à son zèle indiscret,

L'affranchissent d'un joug qu'il portait à regret.

Ma fille, il faut céder, votre heure est arrivée.

Songez bien dans quel rang vous êtes élevée :

Je vous donne un conseil qu'à peine je reçoi ;

Du coup qui vous attend vous mourrez moins que moi ;

Montrez, en expirant, de qui vous êtes née ;

Faites rougir ces dieux qui vous ont condamnée.

Allez ; et que les Grecs qui vont vous immoler, 80

Reconnaissent mon sang en le voyant couler,

(Iphigétu'e, acte IV, se. iv.)

00. La rf;pon<e d'Agamemnon n'est pas moins habile que la prière d'Iphigénie : 1» Les dieux le veulent; 2» il leur a résisté autant quil a pu. et. sans une fatalité, Iphigénie ne serait pas dans le camp : S" toute l'armée attend le sacrifice : impossible de lui résister (réponse directe à la menace d'Achille); 4° appel à la fierté et à l'honneur d'Iphigénie.

x\ II'" siKci II '2'21

Racine poète comique.

Les Plaideurs l6i)S'>.

Racine ;ivait eu un procès à Uzès :\u sujet du hhu-ficc que devait lui laisser son oncle le chanoine Sconin. Il en conserva le souvenir, et ne s'en vengea que par cotte spirituelle comédie, à laquelle collaborèrent, dit-on, Boilcau et quelques autres de ses amis. Racine introduisit dans cette pièce certaines situations et certains traits empruntés à une comédie du poète grec Aristophane, le> Gudpei. Les Plaideurs sont en leur genre un chef-d'œuvre I/action en est vive, les caractères en sont d'un comique à la fois naturel et plaisant ; le style est mordant et d'une rem.irquable facilité.

Analyse. — Dandin est un juge que la manie dî*. juger a rendu presque fou. Son fils le fait enfermer, et pour l'occuper il organise à domicile une séance du tribunal : on plaide pour et contre un chien qui a volé un chapon. Le portier Petit-Jean, et le secrétaire l'Intimé sont chargés des rôles d'avocat. Une petite intrigue, entre le fils du juge et la tille d'un plaideur, Chicaneau, amène un mariage au dénouement.

Querelle de plaideurs.

CHICANEAU

\'oici le fait. Depuis quinze ou vin^t ans eu ça,

Au travers d'un mien pré certain ânon passa,

S'y vautra, non sans faire un notable dommage,

Dont je formai ma plainte au jug^e du village.

Je fais saisir Tànon. Un expert est nommé, 5

.•\ deux bottes de foin le dégât estimé.

Enfin, au bout d'un an, sentence par laquelle

Nous sommes renvoyés hors de cour. J'en appelle.

Pendant qu'à l'audience on poursuit un arrêt,

(Remarquez bien ceci, Madame, s'il vous plait,j 10

Notre ami l)rolichon, qui n'est pas une bète,

Obtient pour quelque argent un arrêt sur requête.

0. Expert (du latin rxperliis. hal)il<'), homme <jui a des connaissances techniques, et qui est désigmi par le trihunol pour faire une enquête et rédijîrer un rapport. — 8. Hors de cour, le tribunal s'est déclaré, incompétent. — J en appelle, j'appelle do celle sentence à un nouveau jugenient. Kn Hftppler est une expression de droit. La cour d'appel est le tribunal devant lequel on présente pour l.i seconde fois sa cause. — 12. Requête en stvle de droit, tlemumlp.

M:S (iHANPS KCKIVAINS FHANÇAIS

Kl je mi^iie ma cause. A cela que fait-on ?

Mon cliicaneiir s'oppose à rexécution.

Autre incident : tandis qu'au procès on travaille,

Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille.

Ordonné qu'il sera fait rapport à la cour

Du foin que peut mang-er une poule en un jour :

Le tout joint au procès. Enfin, et toute chose

Demeurant en état, on appointe la cause

Le cinquième ou sixième avril cinquante-six.

J'écris sur nouveaux frais. Je produis, je fournis

De dits, de contredits, enquêtes, compulsoires,

Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires,

Griefs et faits nouveaux, baux et procès-verbaux. 25

J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en faux.

Quatorze appointements, trente exploits, six instances,

Six-vingt productions, ving-t arrêts de défenses.

Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens.

Estimés environ cinq ou six mille francs.

Est-ce là faire droit ? est-ce là comme on juge ?

Après quinze ou vingt ans 1 il me reste un refuge

La requête civile est ouverte pour moi,

Je ne suis pas rendu. Mais vous, comme je voi,

Vous plaidez.

LA COMTESSE

Plût à Dieu !

Je.

CHICANEAU

J'y brûlerai mes livres.

LA COMTESSE

16. Ma partie, mon adversaire. Dans cette expression, on sous-entend lépithète adverse. Cf. Cokneille, le Cid : Va, je suh ta partie et non pas ion bourreau, c'est-à-dire : je dois te poursuivre en justice, mais non pas te tuer moi-même. — 29. Ces dix vers contiennent une énumération burlesque de termes de chicane. Inutile de les expliquer en détail. L'effet comique est produit non par le sens de chacun d'eux, mais par l'accumulation, qui rend plus amusant le beau résultat obtenu :... Je perds ma cause avec dépens. (Cf. Molière, les Fourberies de Scapin. acte II, sc.v.)

XMi'' siï:ci.E 229

CHICANEAU

Deux boites de foin cinq ù six mille livres!

LA COMTESSE

Monsieur, tous mes procès allaient être linis ;

Il ne m'en restait plus que quatre ou cinq petits :

L'un contre mon mari, l'antre contre mon père,

Et contre mes enfants. Ah 1 Monsieur, la misère ! iO

Je ne sais quel biais ils ont imaginé,

Ni tout ce qu'ils ont fait ; mais on leur a donné

Un arrêt par lequel, moi vêtue et nourrie,

On me défend. Monsieur, de plaider de ma vie.

CHICANEAU

De plaider?

I,A COMTESSE

De plaider.

CHICANEAU

Certes le trait est noir. 45

J'en suis surpris.

LA COMTESSE

Monsieur j'en suis au désespoir.

CHICANEAU

Comment ! Lier les mains aux ^ens de votre sorte! Mais cette pension, madame, est-elle forte?

LA COMTESSE

Je n'en vivrais, monsieur, que trop honnêtement ; Mais vi\re sans plaider, est-ce contentement ? 50

! 40. La misère ! t|uelle misère ! — tl. Biais, procédé détourné. Vi/V/Zs viont du latiii /j (/■<■/. r, qui a dfuv visagi's, (jui e.sL double, équivoijue. — 4'J. Honnêtement, d'une façon honorable, d<^ nianit-re à tenir mon rang dans le mondi;.

'230 I.HP (IHANMS KCHIVAINS l'HANgAIS

CHICANEAL'

Des chicaneurs viendront nous manjj;er jusqu'à Tâme, El nous ne dirons mol ! Mais, s'il vous plnîl, madame, Depuis quand plaidez-\ ous?

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