‹ les grands ecrivains francais rutebeufChapitre 12 sur 57 · L. CLépaAT. — Rutebœuf · texte numérisé non relu

L. CLépaAT. — Rutebœuf

connétable de Champagne; Erard avait accompagné le roi de Navarre à Tunis et l'avait sans doute initié au métier des armes. ;

Le poëête insiste d’abord sur cette idée, que le jeune roi est mort avant le temps :

Pitié me fait pleurer la mort D'un homme qui avait sur Seine Et sur Marne maintes maisons.

Nul homme n'atteignit si haut Qu'il fût venu, ne fût la mort Qui avant le temps l'a saisi.

C'est le roi Thibaut de Navarre.

Sa mort met en.deuil son royaume et son comté. Quand il succéda à son père, il eut assez d’ennemis ; il n'avait oncle ni tante qui le cœur n’eût plein de colère. Mort déloyale, qui n’entends rien, si tu l'avais laissé vivre encore soixante ans, on se serait moins désolé. Mais tu l'as tué en sa venue. Le poète ne peut se taire quand il se souvient des exploits du prince devant Tunis :

Le premier il était sorti, Ne retournait que le dernier.

Il ne prenait pas garde à la dépense, Pair des barons, des pauvres père, Et des moyens ami et frère.

Il faisait tremper la soupe deux fois par jour pour nourrir ses familiers. Sur le champ de bataille, son

exemple inspirait à tous la hardiesse :

Qui l'avait en Champagne vu, Ë& Tunis ne l’eût point connu :

Au danger l'on connaît prud'homme,

Quand on est en paix dans son pays, on passerait pour fou si on se battait contre les murs. Par là, dit Rutebeuf, je veux abattre calomnie, si on en a dit. Quand il faisait le guet, chacun était tranquille.

Car son guet valait bien un mur...

Roi Henri, frère du bon roi,

Dieu mette en vous si bon courage Qu'eut le roi Thibaut votre frère!

Déjà vous eûtes si bon père!

La complainte du comte de Poitiers est du même temps que celle du roi de Navarre. Saint Louis avait donné en 1241 à son frère Alphonse le comté de Poitiers, enleyé aux Anglais ; peu d'années après, Alphonse, marié avec l'héritière du comté de Toulouse, avait joint ce comté à celui de Poitiers. Après avoir accompagné le roi dans ses deux croisades, le comte de Poitiers et de Toulouse mourut en Italie, au retour de la seconde, laissant ses possessions à son neveu, le nouveau roi Philippe le Hardi.

Rutebeuf vante les sentiments religieux du comte, et nous apprend qu'au serment habituel : « Par sainte Marie! » il avait substitué, par scrupule, cette curieuse variante : « Par sainte Garie! » Les largesses d'Alphonse de Poitiers étaient célèbres au xm siècle, le poète en avait eu sa part et témoigne sa reconnaissance. Les éloges donnés à la libéralité du comte ne sont donc pas des compliments de commande. Pour achever de s'en convaincre, il suffit de relire ce récit de Joinville : « Pen-

dant le séjour du roi à Saint-Jean-d'Acre, les frères du roi s'étaient mis à jouer aus dés, et le comte de Poitiers jouait si courtoisement que, lorsqu'il avait gagné, il faisait ouvrir la porte de la salle et faisait appeler les gentilshommes et les gentillesfemmes, s'il s'en trouvait là, et il donnait à poignées aussi bien ses deniers que ceus qu'il avait gagnés. Et quand il avait perdu, il achetait par estimation les deniers de ceus avec qui il avait joué, et il donnait tout. »

La complainte du comte de Poitiers est composée avec un soin particulier. Rutebeuf commence par faire le portrait du parfait chrétien : Celui qui aime Dieu et le sert et le redoute, volontiers écoute sa parole, ne craint ni maladie ni mort. La tentation lui semble un souffle, car il a bon écu contre elle, c'est le côté de son créateur :

De son côté il fait son heaume, Et s’en fait écu et ventaille, Et blanc haubert et double maille.

I fait le sacrifice de sa vie, abandonne père et mère, femme et enfants, laisse sa terre, et combat pour Dieu jusqu'à la mort. Alors il reçoit Le prix de son service, car Dieu et lui sont quitte à quitte.

Ainsi fut le comte de Poitiers. Jamais on ne le vit si irrité qu’il lui sortit de la bouche autre chose que de bons enseignements. Son plus grand $erment était : « Par sainte Garie! » Il fut, tant qu'il vécut, miroir de chevalerie. Seigneur Dieu! où pre-

nait-il tout ce qu'il donnait aux pauvres prud'hommes, Sans attendre qu’on lui demandât ?

L'on nous a parlé d'Alexandre,

De sa largesse, de son sens,

Et de ce qu'il fit de son temps :

Chacun peut là-dessus mentir,

Et nous ne l’osons démentir,

Car alors nous n’y étions pas.

Mais si pour sa-bonté, ses dons,

Le royaume céleste on gagne,

Le comte Alphonse y doit bien être,

Dieu le tenta maintes fois pour connaître sa foi : il le trouva un Job pour la patience, un saint Abraham pour la confiance. Le comte accompagna outre mer son bon frère le roi. Jamais prince ne tint plus grandement sa maison près de son frère; il ne fit pas honte à son bon père. Dieu l’a pris dans son paradis; si dans cette région on faisait un roi par élection, je ne sais prince qui le valût.

Quelle dure nouvelle est arrivée à Toulouse et à Poitiers! |

Le vilain dit : « Tôt vont nouvelles », J'entens les bonnes et les belles.

Qui mauvaise nouvelle apporte, Tout à temps vient-il à la porte, Mais il y vient bien toutefois. On sut vite qu’en la croisade De Tunis, en son revenir, Voulut Dieu retenir le comte.

On le sut tôt et cà et là,

Partout la renommée alla, Partout en fut fait le service

En chapelles et en églises...

Les Toulousains et Poitevins N'auront jamais meilleur seigneur

(Aussi bon J'ont-ils), ni plus grand, Tant a fait le comte en ce monde Qu'avec lui l’a Dieu, net et pur.

Ne crois que pour lui prier faille, Prions que de nous se souvienne.

Ce dernier trait serait une flatterie un peu lourde s'il s'agissait de tout autre personnage. Appliquée à un prince aussi pieux et aussi charitable qu'Alphonse de Poitiers, l’idée est au contraire délicate et touchante. |

Les autres pièces de Rutebeuf qui portent le titre de « complaintes » déplorent non la mort d’un grand personnage, mais un malheur public ou privé, tel que la perte de Constantinople, l'exil de Guillaume de Saint-Amour, les scandales de l'Église, etc, Ces complaintes, où la satire domine, figureront à leur place dans le chapitre suivant.

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