LÉ A
crites, inquisiteurs (domos penetraites), oïisifs et vagabonds. En chaire et dans ses écrits il combat l'institution même des nouveaux ordres; il demande s'il est permis à un homme de donner tout ce qu'il possède de façon à ne rien garder pour soi et à être ensuite forcé de mendier, et sion doit faire l’aumône au mendiant valide, même lorsqu'il est pauvre. A ses yeux l'Évangile éternel est impie , sacrilège et dangereux, et il écrit pour le prouver le livre des Périls des derniers temps. Comme il est naturel, les ordres mendiants rendaient coup pour coup. Cette guerre dura sept ans, de 1250 à 1257. Le pape condamna successivement les deux livres, à une année de distance. Mais l’impartialité n’était qu'apparente. Ce pape était Alexandre IV, celui-là même qui, au dire de Salimbene, redoutait la mort prématurée que Dieu avait infligée à son prédécesseur Innocent IV, pour n'avoir pas suffisamment protégé les Mendiants. Il ne lança pas moins de quarante bulles contre l'Université, et, tandis qu'il se bornait à réprouver la doctrine de l'Evangile éternel, 1 poursuivait avec acharnement l’auteur des Périls des derniers temps.
Dans les attaques qui s'échangèrent pendant toute cette période, il faut faire la part des exagérations qu'une lutte aussi vive ne pouvait manquer d'amener, et dont on aura la mesure en réfléchissant à ce seul fait que l’un de ces mendiants si vilipendés, l’un des Jacobins qui enseignèrent à cette époque à l'Université de Paris, était le plus grand philosophe du moyen âge, saint Thomas d'Aquin.
1 Û : ÿ SATIRES. GUILLAUME DE SAINT-AMOUR. 79
En 1256, les prélats réunis en concile à Paris, sous la présidence de l'archevêque de Sens, avaient voulu mettre fin à la lutte entre les Jacobins et l'Université et avaient désigné comme arbitres les quaire archevèques de Bourges, de Reims, de Sens et de Rouen. Guillaume de Saint-Amour avait eu à cette occasion avec le roi une entrevue que Rutebeuf nous fait connaître et où il s'était engagé à respecter la sentence des arbitres. De son côté, le roi avait promis d’obliger les religieux à s'y soumettre, et il l'avait juré, comme il en avait l'habitude, au nom de lui, pour ne pas jurer par le nom de Dieu ou des saints. Mais le pape cassa l'arbitrage, enleva le droit d'enseigner à Guillaume et à trois autres maîtres de l'Université, et ordonna qu'ils fussent bannis du royaume de France. Après un voyage inutile à Rome, Guillaume dut se retirer dans sa ville natale, à Saint-Amour, qui se trouvait alors sur les terres de l'Empire, en Franche-Comté.
Dans le dit de maitre Guillaume de Saint-Amour, Rutebeuf proteste contre cet exil, et il en appelle aux prélats, aux princes, aux rois, à Dieu lui-même. Pour lui, le bannissement de Guillaume est contraire au droit, car le pape n'a aucune juridiction sur la terre de France, et le roi ne peut condamner personne sans jugement. Îl soutient cette doctrine av ec une fermeté éloquente, et ne craint pas de menacer le pape et le roi de la vengeance divine.
Oyez, prélats, princes et rois, La déraison et l'injustice
Qu'on a fait à maître Guillaume :
On l’a banni de ce royaume!
Nul si à tort ne fut jugé.
Qui exile homme sans raison,
Je dis que Dieu, qui vit et règne, Le doit exiler de son règne...
Prélats, je vous fais assavoir Que tous en êtes avilis.
C'est le roi ou le pape qui a exilé maître Guillaume. Si le pape de Rome peut exiler quelqu'un de la terre d’un autre, il n'y a plus de seigneurie. Si le roi dit qu'il l’a exilé à la prière du pape Alexandre, ce serait là un droit nouveau, dont on ne saurait dire le nom; car ce n’est ni du droit civil, ni du droit canon. Il n'appartient ni à roi ni à comte d’exiler personne contrairement au droit. Si l’exilé porte plainte devant Dieu, Rutebeuf ne répond pas du jugement. Le sang d’Abel cria justice.
Le poète va montrer clair comme le jour que Guillaume a été exilé sans jugement.
Bien avez appris la discorde
(Ne faut pas que je la rappèle) Qui a duré si longuement,
Sept ans tout pleins entièrement, Entre ceus de Saint-Dominique
Et ceus qui enseignent logique.
Beaucoup y eut pro et contra, L'un l’autre souvent s’encontrèrent Allant et venant à la cour.
Les excommunications et les absolutions se succédèrent : celui à qui le blé ne manque pas peut
souvent moudre. Les prélats voulurent terminer
cette guerre , ‘et demandèrent à l'Université et aux Frères de leur laisser faire la paix. La guerre doit déplaire à des gens qui prêchent la paix. On conclut donc la paix et on scella le traité. Maître Guillaume vint au roi, et lui dit devant plus de vingt personnes : « Sire, nous acceptons la paix, telle que les prélats la rédigeront; je ne sais si nos adversaires la briseront ». Le roi jura : « Au nom de moi! Ils m'auront pour ennemi s'ils la brisent. » Depuis ce jour, depuis sa sortie du palais, maître Guillaume n'a rien fait, il a respecté l'accord, et le rôi l’exile sans le voir! "
Guillaume de Saint-Amour propose de comparaître devant le roi, les princes et les prélats réunis. Ce n’est pas un moyen détourné de rentrer dans le royaume; car on pourra bien l'exiler de nouveau après l'avoir entendu.
Et vous tous, qui mes vers oyez, Quand Dieu se montrera cloué,
Le jour du dernier jugement,
Pour lui demandera justice,
Et vous, sur ce que je raconte, Vous en aurez et peur et honte.
Quant à moi, bien le puis-je dire, Point ne redoute le supplice
De la mort, d'où qu'elle me vicnne, Si el me vient pour telle affaire.
Le rôle prêté à saint Louis par Rutebeuf n’est pas tout à fait conforme à l'idée qu'on peut s'en faire d’après les pièces officieiles qui nous ont été conservées. On sait d’ailleurs que saint Louis, malgré sa piété, fit toujours preuve d’une grande fermeté dans