Je ne vois aucun courtisan, dira La Bruyère, qui
; ro : e nassure qu'il est bien moins content du don que de la manière dont il lui a été fait. »
comme des barons de leur propre temps : ils font jeûner les Troyens comme de bons chrétiens, ils nous montrent Pallas armé chevalier par Enée. Alexandre était pour eux le parfait chevalier, et ils lui attribuaient comme vertu dominante la largesse, vertu chère entre toutes aux ménestrels et aux jongleurs.
L'Ave Maria de Rutebeuf débute par une satire contre l'avarice universelle :
À toutes gens qui ont savoir, Fait Rutebeuf bien assavoir, Les avertit :
Ceus qui ont le cœur net et pur Doivent tous le monde quitter Et s'en aller...
C'est vérité que je vous conte :
Chanoines, eleres et rois et comtes pe Sont trop avares; N'ont souci de sauver leurs âmes, Mais leurs corps baigner et laver 1 Et bien nourrir.
Car ils ne pensent pas mourir, Ni dedans la terre pourrir, Ce qu'ils feront.
Un jour, garde ne se prendront Que tel morceau englouliront Qui leur nuira; Car leur pauvre âme en ira cuire En enfer, et sans nul répit, Eté, ‘hiver...
C'est encore l’avarice que le poète attaque dans l'État du monde, où nous voyons défiler successive-
1. Le bain était un luxe au moyen âge. On l'interdisait aux religieux. La propreté, comme la littérature, à eu sa renaissance, mais fort tard, après Louis XIV. Le grand roi n’a pas encouru le reproche de « trop baigner son corps ».
ment les religieux (les moines blancs et noirs, Prémontrés et Bénédictins, puis les Mendiants), les chanoines, les avocats; parmi les laïques, les justiciers (prévôts, baillis ou maires), les marchands, les ouvriers, les paysans; enfin, les chevaliers et Les prélats.
Le monde se change plus souvent que denier de change. Ce fut l'été, voici l'hiver. Le monde était bon, maintenant il est « d'autre manière ».
Chacun devient oiseau de proie, Nul ne vit plus s’il ne butine.
Rutebeuf va rimer de l’état du monde, et d’abord des religieux.
Ils devraient vivre saintement, Je crois, ainsi je le comprens.
Y a double religion :
Les uns sont moines blancs et noirs, Qui maint pays et maint manoir Ont, et mainte richesse assise, Qui tous sont serfs de Convoitise.
Tous jours veulent sans donner prendre, Tous jours achètent sans rien vendre.
Ils prennent, l’on ne leur prent rien.
Ils sont fondés sur fort merrain, Bien peuvent leur richesse accroître.
L'on ne prèche plus dans les cloîtres Sur Jésus-Christ ni sur sa mère, Ni sur saint Paul ni sur saint Pierre :
Qui connaît mieus tout l’art du monde Est le meilleur selon leur règle.
Après ce sont les Mendiants, Qui par la ville vont criant :
« Donnez, pour Dieu, du pain aus frères! »
Plus y en a de vingt manières,
: C’est là dure fraternité ; Car, par la Sainte Trinité!
L'un des couvents voudrait que l’autre Füût mis dans un chapeau de feutre Au plus périlleus de la mer.
Ainsi s’entraiment les avares.…..
Me faut parler de Sainte Église, Car je connais plusieurs chanoines Qui vivent des biens du Seigneur.
Ils n’en doivent, selon la Bible, Prendre que le suffisant vivre,
Et pour toul le reste, humblement, Is devraient comme biens communs Aus pauvres gens le départir;
Mais ils verront briser le cœur
Du pauvre, par male aventure,
Par grand faim et par grand froidure, Quand chacun a chape fourrée,
Et de deniers de grandes bourses, Ses pleins coffres, la pleine huche.
Qu'importe qui pour Dieu l'appèle Ou qui pour Dieu lui fait demande?..
Il est riche du bien de Dieu,
Et Dieu n’en peut aumône avoir.
Et si il va la messe ouïr,
Ce n’est pas pour Dieu réjouir,
Mais c’est pour des deniers avoir, Car, je vous le fais assavoir,
S'il n’en pensait rien rapporter,
N'y voudrait plus mettre les pieds,
Encore y a clercs d'autre guise, Qui, quand ils ont la loi apprise, Veulent en devenir plaideurs,
Se font de leurs langues vendeurs, Pensent à ruses et cauteles, Et bouleversent les procès...
Bref, tous clercs, hors les écxl crs,
Veulent avarice embrasser.
La plupart des griefs formulés par Rutebeuf contre
les clercs se trouvent confirmés par le témoignage
le moins suspect, celui des grands prédicateurs du xuue siècle. Le cardinal Jacques de Vitry constate en le condamnant l'abus de la dialectique dans les sermons destinés aux clercs, où l’on s’efforçait de mettre en pratique « tout l’art du monde », comme dit le poète. Nous savons également que les différents ordres mendiants étaient aussi désunis entre eux qu'unis contre les séculiers. Aux yeux des Mineurs, saint Pierre représentait dans l'Écriture l'ordre des Prêcheurs parce qu'il dit : « L'or et l'argent n’est pas à mot », au lieu de dire : « l'or et l'argent n'est pas à zous », ce qui signifie que les . Prècheurs veulent tout rapporter à eux. Ils sont jaloux des Cordeliers, et si le pape choisit un cardinal dans cet ordre, il faut qu'ils en aient un aussi, « dussént-ils le faire en paille ».
L'amour des richesses, que Rutebeuf reproche, ici et ailleurs, à toutes les catégories de clercs, est signalé en ces termes piquants par un prédicateur anonyme : « La richesse est un dous venin. Beaucoup de gens commencent à l’amasser avec l'intention de la consacrer au service de Dieu et des pauvres; mais quand ils la possèdent, ils changent d'avis. Un prêtre pensera : « Tes biens t'aideront à avoir la « crosse ». Et le bon moine dira en lui même « Mon abbé mourra ou un autre, et mes deniers me « donneront l'abbaye. »
Après les clercs, c’est le tour des laïques :
Or me faut parier des laïques, ..
Qui, pour leur part, ont d’autres plaies.
Les prévôts, les baillis et maires Sont parmi tous les plus mauvais, Ainsi Convoitise le veut.
Car je vois bien que les prévôts, Qui afferment les prévotés, Veulent plumer toutes les côtes De ceus qui sont en leur justice, Et se défendent en tel guise :
« Nous payons cher les prévôtés, Et il nous faut sur le commun, Font-ils, partout lever et prendre Sans attendre droit ni raison; Nous aurions trop mauvais marché - Si nous perdions en ce marché. »....
Or y a gens d'autres manières, Qui de vendre sont coutumiers . De choses plus de cinq cents paires Qui sont au ‘monde nécessaires.
Je vous le dis bien vraiement, Ils font plus d'un mauvais serment Et ils jurent que leurs denrées Sont et bonnes et épurées, Souvent que c'est mensonge pur...
Encore y a ces gens menues Qui besognent parmi les rues, Et chacun fait divers métiers Comme il est au monde besoin.
Ils ont, eus aussi, d’autres plaies :
Ils veulent être bien payés, Et très peu de besogne faire.
Mème les paysans des vignes Veulent avoir bon payement Pour peu faire, Dieu me pardonne!
Les plaisanteries dirigées contre les marchands qui trompent sur la qualité de la marchandise, contre les ouvriers et les paysans qui veulent être bien payés sans rien faire, sont un peu de tous les temps. Ce qui est plus particulier au moyen âge, c'est la justice des prévôts et maires, que Marie de
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a, RUTEBEUF.
France attaquait déjà au siècle précédent dans la morale célèbre de la fable le Loup et l'Agneau :
Ainsi font les puissants voleurs,
Les vicomtes et les jugeurs,
De ceus qu'ils ont en leur justice.
Fausses raisons par convoitise
Ils trouvent bien pour les confondre.
Les font souvent citer au plaid,
La chair leur prennent et la peau Comme le loup fit à l'agneau,
Un des bienfaits de saint Louis a été de réprimer les abus dans l'administration de la justice. Mais il ne faut pas demander à un satirique de signaler le bien à côté du mal.
Rutebeuf ne ménage pas la chevalerie plus que les autres « états »; les ménestrels ne trouvent plus chez les chevaliers la générosité des vieux âges :
J'arrive à la chevalerie, Qui aujourd'hui est ébahie.
Point de Roland, point d'Olivier, Tous sont noyés en un vivier.
On peut bien voir et bien entendre Qu'il n'y a plus nul Alexandre.
Leur métier se pert et décline; La plupart vivent de rapine,.… Les ménestrels sont éperdus..….
Je ne vois ni prince ni roi Par qui prendre soit tenu mal, Ni nul prélat de Sainte Église Que n'accompagne Convoitise Ou au moins dame. Simonie Par qui donneurs ne sont haïs.
Noblement recoit-on en cour Gelui qui donne, au temps présent ;
Celui qui ne peut rien donner
S'en aille aus oiseaus s'adresser!… Vous pouvez bien apercevoir
Si je vous conte vérité.
Le même sujet est traité d'une façon plus large, plus abstraite, dans la satire des Plaies du monde.
Rutebeuf signale trois plaies du monde : la première « sur les laïques »; la seconde, « sur les gens d’ Église » ; la troisième, « sur la chevalerie ».
Les ques ne s’entr'aiment plus. Le cœur des gens est plein d'amertume, de rancune, d’envie; on ne rend service à autrui que si on y trouve son intérêt. La parenté ne compte plus; on renie ses parents s'ils sont pauvres. Les riches seuls ont une famille. Nul ne songe plus à revêtir les membres nus des pauvres; mais chacun piment celui qui est au-dessous de soi.
Pour le clergé, hors les écoliers, tous les clercs sont avares :
Plus est bon clerc qui plus est riche, Et qui a plus est le plus chiche;
Car il a fait à sa richesse
Hommage, je vous le fais savoir,
Et, puisqu'il n’en est le seigneur, Comment peut-il aider autrui ?...
Tous jours acquiert jusqu'à la mort; Mais quand la mort à lui s'attaque, Quand la mort vient qui le veut mordre; Ï1 lui faut à autrui livrer
Ce qu'il a gardé longuement,
Et il meurt si soudainement
Qu'on ne veut croire qu'il soit mort...
Son testament ont en lieu sûr Archidiacres ou doyens.
N'en parait plus ni bout ni pointe Si gens d'ordre l'ont entre mains, Et s'ils en donnent, c'est le moins :
En donnent, afin qu'on le sache, Vingt paires de souliers de vache Qui ne leur coûtent que vingt sous.
Les clercs gardent ainsi pour eux les richesses de leur confrère, et les pauvres n’en recueillent qu'un profit dérisoire. Quant au mort, on l'oublie, on le laisse se débrouiller tout seul avec le diable :
Avoir de clercs, toison de chien Ne peuvent pas venir à bien.
Parmi les clercs, les étudiants seuls sont dignes de toute estime :
Quand ils sont en terre étrangère,
Pour pris et pour honneur gagner
Et pour honorer corps et âme,
Ne pense à eus homme ni femme;
Ce qu'on leur envoie est trop peu.
I leur souvient plus de saint Peu 1
Que d'autre saint du paradis;
Car ils n'ont point par dis et dis
Les marcs d'or ni les marcs d'argent...
Ceus-là, je les aime, et le dois;
On doit bien les montrer au doigt, Car au monde ils sont elair-semés :
Doivent en être mieus aimés.
La chevalerie a la troisième « plaie » :
Chevalerie est si grand chose Que dire la troisième plaie
1. A l'époque de Rutebeuf, le nom Paul avait la méme forme que l’adverbe peu : « Pou ».
Se S. SATIRES. LE MONDE ET L'ÉGLISE. 97
Je n'ose ainsi que les deus autres.
ns: , Car tout ainsi qu'on sait que l'or Est le meilleur métal qu'on trouve, Elle est le puits là où l’on puise Tout sens, tout bien et tout honneur :
Il est bon que je les honore.
Mais tout ainsi que draperie Vaut mieus que ne fait friperie, Valurent mieus ceus qui sont morts Que ceus qui sont et qu'on voit vivre; » Car le monde est si fort changé Qu'un loup blane les a tous mangés, Les chevaliers loyaus et preus.
Ce sont là de beaux vers, mais ils recouvrent un lieu commun familier aux moralistes et aux satiriques de tous les temps. Bien des gens sont dis-. posés aujourd'hui à considérer le siècle de saint Louis, non seulement comme un grand siècle, mais comme un âge d'or. Voyez ce qu’en pense un contemporain du saint roi! Il regrette le temps des chansons de geste. Et si nous interrogeons un éerivain du xi° siècle, il nous répondra avec l’auteur de la Vie de saint Alexis :
Bon fut le monde au temps des anciens.
On pourrait remonter ainsi jusqu'à l’origine même de l'humanité, où sans doute les moralistes, s’il y en eut, yantaient l'époque du chaos.
La Vie du monde ou la Complainte de Sainte Eglise exprime encore la même idée générale; mais cette pièce a, grâce au rythme, une tout autre allure que les précédentes. On y trouve en outre une allusion intéressante à la malheureuse guerre d'Aragon,