‹ les grands ecrivains francais rutebeufChapitre 28 sur 57 · L. Crénar. — Rutebœuf · texte numérisé non relu

L. Crénar. — Rutebœuf

Empereurs, rois, comtes, ducs et princes, qui vous faites raconter pour vous distraire les aventures des héros de l’ancien temps, qui ont combattu pour Sainte Église, c'est comme eux, par la peine et le martyre, que vous devez gagner le paradis.

Voici le temps, Dieu vous vient querre, Bras étendus de son sang teints!

Je priserai peu tout seigneur qui ne partira pas pour la Terre Sainte, si bien qu'il fasse le papelard.

Mais je dirai et jour et nuit : N'est pas tout or ce qui reluit.

Ah! roi de France, roi de France!

La loi, la foi et la croyance

Va presque toute chancelant!

Secourez-la, vous et le comte de Poitiers et tous les barons, avant que la mort vous prenne l'âme.

Assez de gens sont moult dolents De ce que l’on trahit Roland,

Et pleurent de fausse pitié,

Et voient de leurs yeus l'amitié Que Dieu nous fit, qui nous créa, Qui en la sainte crois cria

Aus Juïfs qu'il mourait de soif, Ce n'était pour boire à son gré, Mais avait soif de nous sauver.

C'est pour lui qu'il convient de craindre Pour tel seigneur doit-on pleurer!

Roi de France, qui avez déjà donné votre avoir et vos amis, et qui avez souffert pour Dieu la prison, il faut que vous alliez en Sainte Terre, ou que vous y envoyiez de vos gens.

Le poète s'adresse ensuite aux prélats et aux « Lournoyeurs » :

Ah! prélats de la Sainte Église, Qui, pour garder vos corps de bise, Ne voulez aller aus matines, Messire Jofroi de Sergines

Vous demande, delà la mer!

Mais je dis que celui a tort

Qui autre chose vous demande Fors bons vins et bonne viande, Et que le poivre soit bien fort!

C'est votre Dieu, c'est votre bien... + Rutebeuf dit, qui rien ne cache, Qu'assez aurez d’un peu de toile, Si vos panses ne sont trop grasses.

Et que feront vos pauvres âmes?

Elles iront où dire n'ose...

Ah! grands cleres et grands prébendiers, Qui tant êtes grands « viandiers », Qui faites Dieu de votre panse, Dites-moi par quelle accointance Vous aurez part aus biens de Dieu?.

Dieu veut que vous l’alliez venger Ou que laissiez le patrimoine

Qui est au sang du crucifis.

Mal le tenez, je vous le jure.

Si vous servez Dieu à l’église,

Dieu vous le rent en autre guise,

Il vous nourrit en vos maisons :

C’est quitte quitte, par raison.

Mais si vous aimez le séjour

Où sans fin se goûte la joie, Achetez-le, car Dieu le vent!

Vous, tournoyeurs, que direz-vous Quand au jour de justice irez? Devant Dieu, que pourrez répondre?

Car lors ne se pourront cacher

Ni les laïques ni les cleres,

Et Dieu vous montrera ses plaies!

S'il vous redemande la terre

Où pour vous la mort il souffrit,

Que direz-vous? Je ne sais quoi.

Les plus hardis seront si cois

Qu'on les pourrait prendre à la maïn.

Et nous n'avons point de demain, Car le terme vient et approche

Que la mort nous clora la bouche.

A la fin de la pièce, Rutebeuf, mélangeant les orands noms de l’histoire et ceux de la légende épique, rappelant Engelier de Gascogne, le compagnon de Roland, à côté de Tancrède et de Godefroy de Bouillon, déplore qu'on ne trouve plus de Tancrèdes, plus d'Engeliers, plus de Godefroys, plus de Baudouins.

Il y eut quelques départs isolés pour la Terre Sainte, dont il faut peut-être faire honneur à l'ardente propagande de Rutebeuf. Le comte de Nevers, parti en 1265, mourait malheureusement deux ans après. À la fin de la complainte qui lui est consacrée, le poète renouvelle son cri de détresse :

Ha! roi de France, roi de France!

Acre toujours est en danger.

Secourez-la, il en est temps!

Chevaliers, que faites-vous ici? Comte de Blois,

sire de Couci, comte de Saint-Pol!, Comment crier à Dieu merci, Si la mort en vos lits vous Lue ?...

La mort n'accorde nul délai,

Elle frappe à coups de massue :

De jour clair tôt elle a fait nuit.

1. Le comte de Saint-Pol répondit à l'appel de Rutebeuf, car il prit part à la croisade de 1270.

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