BAINS
Tel y va et riche ct riant,
Qui s'en vient pauvre mendiant.
Ils vendent là, je vous le dis,
Le patrimoine au crucifis
A bons deniers secs et comptants..…..
Avarice est de la cour dame,
A qui ils sont de corps et d’âme,….
Et Convoitise la surfaite,
Qui est sa cousine germaine :
Par ces deus se conduit et mène Toute la cour entièrement.
La Sainte Eglise en est victime, la foi diminue,
Car tel y va bon chrétien,
Qui s'en vient faus pharisien..… Je demandai qui est le sire,
Si c'est royauté ou empire;
Et il me répont aussitôt :
«Il n’y a empereur ni roi,
Ni seigneur, il est trépassé.
Mais prétendants y a assez
Qui convoitent la seigneurie...
Point ne se veulent consentir
A faire seigneur sinon d'eus..…..
Ils s’assemblent assez souvent Et en chapitre et en couvent; Assez disent, mais ils font peu. »
Pour savoir ce qui se passe dans l'assemblée électorale, Rutebeuf se déguise en ermite. Il achète huit aunes de camelin brunet et grossier, dont il fait faire cotte et surcot, et une housse grande et large, fourrée de serge noire. Dans cet accoutrement, il est reçu par Hypocrisie, qui lui conte ses secrets. Il y à en elle tant de fiel que, si quelqu'un l'offense, jamais il ne peut avoir sa grâce.
C'est le glacon qui ne peut fondre...
Ours ni lion, serpent ni guivre
N'ont tant de cruauté ensemble
Comme elle seule, ce me semble.
Si vous savez raison entendre,
C’est le charbon dessous la cendre,
Qui est plus chaud que quand il flambe.
Iypocrisie a tant travaillé qu'elle a conquis presque tout le pays. C’est elle qui a le plus gros parti dans l'assemblée. Mais Dieu a eu pitié de l'humanité :
L'un ne pouvant l'autre souffrir,
Ils se prirent à entr'offrir
L'un à l'autre Courtois mon hôte Chacun le veut, nul ne s'en ôte. Ainsi fut lors Courtois élu
Et je fus bien de joie ému.
Et je m'éveillai sur le champ.
Crégoire X devait se montrer digne de la bonne Opinion qu'avait de lui Rutebeuf : il s’opposa à l'établissement de nouveaux ordres religieux.
Dans toute la littérature du moyen âge, en vers latins comme en vers français, et aussi bien à l'étranger qu'en France, on retrouve les mêmes attaques contre la cour de Rome et contre les prélats. D'ailleurs les religieux et les clercs ne se ménageaient guère les uns les autres. Que doit-on conclure de semblables polémiques ? D'aucuns seront tentés de prendre au mot les uns comme les autres. La réciprocité parfaite des accusations, sans prouver qu'elles fussent entièrement justifiées des deux parts, permet au moins d'affirmer que la moralité du clergé du moyen âge, tant séculier que régulier, offrait sérieusement prise à la critique. Il ne faut pas d’ailleurs se méprendre sur les sentiments que cet état de choses inspirait au peuple et à ses auteurs favoris; ils voyaient le mal, ils aimaient à en rire, mais leur religion n’en était pas ébranlée. Ils dis-
tinguaient toujours entre l'Église et ses ministres. La foi catholique ne semble pas avoir souffert, à cette époque, de l'indignité trop fréquente de ceux qui étaient chargés de l'enseigner. Les hérétiques allèguent, il est vrai, l’immoralité des dignitaires ecclésiastiques, mais ce n’est là pour eux qu'un argument subsidiaire. Les scissions religieuses qui se sont produites au moyen âge reposent toujours sur des subtilités théologiques, Jamais sur des révoltes de la conscience morale.
Les Croisades et la guerre de Pouille.
Les poésies inspirées à Rutebeuf par les croisades sont toutes postérieures à la première croisade de saint Louis.
En quittant la Terre Sainte, le roi avait confié la garde de Saint-Jean-d’Acre à Jofror de Sergines et à cent chevaliers sous ses ordres. Jofroi de Sergines s'était vaillamment conduit pendant la croisade. Il avait partagé la captivité du roi, après l'avoir brillamment défendu ainsi que le raconte Joinville, qui le place parmi les huit meilleurs chevaliers de l'armée : « Je vous dirai comment le roi fut pris, comme lui-même me le conta..….. Il me conta qu'il était monté sur un petit roussin, revêtu d’une housse de soie; et il me dit que derrière lui ne demeura, de tous les chevaliers et de tous les sergents, que messire Jofroi de Sergines, lequel accompagna le roi jusqu'au village où il fut pris, en telle manière que
lé roi me conta que messire Jofroi de Sergines le défendait des Sarrasins comme le bon serviteur défent la coupe de son seigneur contre les mouches; car toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient,
il prenait sa lance qu'il avait mise entre lui et l’arçon de sa selle, il la mettait sous l’aisselle et leur courait sus, et les chassait loin du roi. »
La Complainte de Jofroi de Sergines a été composée pendant la défense de Saint-Jean-d'Acre, après le retour de saint Louis en France. Rutebeuf
célèbre en vers enthousiastes la valeur de Jofroi.
Beaucoup, dit-il, négligent le soin de l’âme pour celui du corps;
Mais qui pourrait en lui avoir
Tant de prouesse et de savoir
Que l'âme fût et nette et pure
Et le corps honoré au monde,
Il y aurait bel avantage.
Mais de ceus-là je n'en sais qu'un, Il est plein des lecons de Dieu :
Messire Joffroi de Sergines,
De ce prudhomme c'est le nom,
Et bien le tiennent pour prudhomme Et empereurs et rois et comtes, Beaucoup plus que je ne vous conte.
Si on permettait à Rutebeuf de changer son âme
pour une autre, il prendrait plutôt l'âme de Jofroi
de Sergines que celle d'aucun autre. Si on lui per-
mettait de changer de corps, c'est aussi le corps de Jofroi qu'il choisirait. On avait déjà pu lapprécier
en France :
Quand il était en ce pays,.… N'y avait jeune ni chenu
Qui si bien püt des armes faire, Dous et courtois et débonnaire Le trouvait-on en son hôtel; Mais au combat, bien différent L'aurait trouvé son ennemi... Moult aimait Dieu et Sainte Eglise; Il n'eût voulu en nulle guise Envers personne, faible ou fert, A son pouvoir à tort agir.
Ses pauvres voisins aimait bien, Volontiers leur donnait du sien.
IL aimait la compagnie des « prud'hommes » et détestait les faux médisants. Si Rutebeuf voulait raconter toutes ses belles qualités, il fatiguerait le lecteur.
Jofroi de Sergines accompagna son seigneur outre mer pour venger la honte de Dieu, et prit avec le roi bien et mal, offrant à Dieu son âme et son corps. Les Sarrasins trouvent en lui un fâcheux
voisin, car il ne cesse de les guerroyer;
Mais il a bien petite troupe :
S'ils sont peu, aussi peu se troublent, Car le payeur qui si bien paie
Les peut bien sans doute payer, .… Auront couronne de martyr
Quand du monde devront partir.
Une chose les réconforte :
Quand ils combattent hors des portes Et qu'ils ont monseigneur Jofroi, Aucun d'eus ne éonnait l’effroi, Mais l’un en vaut au besoin quatre. .
Sans lui ils n'oseraient combattre, … De lui font leur château, leur tour,
A lui s'adressent, se rallient :
C'est, disent-ils, leur étendart,
C'est celui qui du champ ne bouge.
Toujours qui veut l'y peut trouver,
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SATIRES. LES CROISADES. ut
Prions Dieu, qui ne refuse rien à ceux qui le prient et l’aiment, de garder le corps de ce prud'homme, et de recevoir son âme. Amen.
Bientôt un nouveau malheur atteignait les chrétiens, la chute de l'empire latin de Constantinople. Rutebeuf déplore ce malheur dans la Complainte de Constantinople. redoute de nouvelles pertes :
Dieu garde Japha, Saint-Jean-d'Acre!
Autre secours ne leur puis faire,
Car ne suis point homme de guerre.
Ah! Antioche, sainte terre,
Qui tant coùtas à conquérir !.…
Sicile, Corse, île de Crète,
Chypre, douce terre et douce île, Où tous savaient trouver secours, Quand vous serez en d'autres mains, Le roi decà tiendra concile Comment Aiol s'en vint en France, Et fera nouvelles demeures ,
Pour ceus qui font croyance neuve, Nouveau Dieu et neuve évangile;
Et laissera Hypocrisie,
Qui est dame de cette ville,
Par crainte semer sa semence.
La neuve évangile, c'est évidemment l'Évangile éternel qui joua un rôle si important dans la querelle de l'Université et des ordres mendiants. Rutebeuf reproche ici à saint Louis de n'avoir pas de plus grand souci que la protection des ordres reli-
gieux. La chevalerie, dit-il un peu plus loin, qui
1. Dans la Chanson d’Aiol Élie de Saint-Gille est chassé de France par un traitre, et son fils Aiol reconquiert l'héritage paternel,
Re à us
vint de Grèce en France et en Bretagne, y a été longtemps chérie. Mais Ogier et Charlemagne sont bien morts! Loyauté, la compagne de Chevalerie, est morte aussi! On n'aime plus les chevaliers, qui pourraient défendre la Sainte Église. Le roi ne leur rend pas justice, il les méprise; au lieu de Naime de Bavière, le sage conseiller de Charlemagne, il tient près de lui des gens à double face, vêtus de robe blanche et grise! Si la France était menacée, il ferait beau voir les armes et le conseil remis aux mains de la gent béguine! Puis: le poète feint de croire que le roi ne quitte pas son royaume pour éviter un pareil danger.
Qu'ont fait les clercs pour la croisade? On sermonna les gens, on les invita à prendre la croix, on pensa vendre le paradis et le livrer de par le pape. L'on put bien le sermon entendre; mais nul ne voulut tendre la main à la croix, quelque émouvant que fût l'appel.
Le roi dépense sans compter pour les pieuses fondations. Si tout l'argent qu’on à donné à ceux qui de Dieu se disent amis avait été employé en Terre Sainte, cela eût mieux valu. Les religieux
recueillent des héritages sans que la cause de Dieu en tire profit : k
Que sont les deniers devenus Que les Jacobins et Mineurs
1. Allusion aux romans chevaleresques du eyele de l’antiquité et du cycle de Bretagne.
Ont hérités par testament D'impies pour loyaus tenus
Et d’usuriers vieus et chenus Qui se meurent soudainement ?
On aurait pu s’en servir pour aider l'armée de Dieu. Mais ils les gardent pour eux, et Dieu reste là-bas tout nu!
Jadis, au lieu de brûler des cierges, on exposait sa vie. Le chemin qui mène à la Terre Sainte n'est plus battu. Les preux qui luttent encore succomberont bientôt, il faudra agrandir lé cimetière de Saint-Jean-d'Acre.
Dieu resouffre un nouveau martyre.
Qu'ils fassent large cimetière, Ceus d’Acre, ils en auront besoin.
Tout est plein d'herbes le sentier
s Qu'on battait jadis volontiers - Pour offrir l'âme au lieu de cire...
Messire Jofroi de Sergines,
Je ne vois plus, decà, nul signe Que l’on désormais vous secoure.
Les chevaus ont mal à l'échine Et les puissants à la poitrine.
Mais viendra le jour où les diables, noirs comme mûres, les tiendront en leurs disciplines, les appelléront Chantepleure (qui pleure pour avoir trop chanté} et sans repos leur courront sus.
Dans la Complainte d'outre-mer, Rutebeuf pousse à la croisade les rois, les prélats, les chevaliers amateurs de tournois, gourmandant la mollesse des uns et des autres. Rarement il trouva de plus chaleureux accents :