Médecin
2. Le prêtre Jean, prêtre nestorien, dont les pyssessions en Orient étaient devenues légendaires,
Grenats, topazes,
Et tellagons et galofaces.
De mort ne craindra les menaces Tel qui les porte...
Vous ne savez qui vous voyez;
Taisez-vous et vous assoyez, Voici mes herbes :
Je vous dis, par sainte Marie,
Que ce n’est point de friperie, Mais nobles choses...
Toute fièvre, même la quarte,
Guérit en moins d'une semaine Sans faute aucune;
Et je guéris aussi la goutte,
Tant soit-elle basse ou soit haute, Je l’abas toute...
Et de la dent Je guéris manifestement Par un tout petit peu d’onguent.
Que vous dirai-je?
Oyez comment je fais l’onguent, En le disant ne mentirai, C'est vérité :
Prenez graisse de la marmotte, De la fiente de la linotte Mardi matin, Et de la feuille du plantain,… De la poussière de l'étrille, De la rouille de la faucille Et de la laine,
Et de l'écorce de l’avoine. Pilez, premier jour de semaine, Vous en ferez
Un emplâtre : du jus lavez
La dent, et l’'emplâtre mettez Dessus la joue.
Dormez un peu, je vous le dis.
Si, au lever, il n’y a boue, Dieu vous détruise!
Or oyez ce dont me chargea
Ma dame, qui m'envoya çà. »
qu RUTEBEUF.
Le boniment se continue en prose :
Belles gens, je ne suis pas de ces pauvres prècheurs ni de ces pauvres herbiers qui vont par devant les églises, avec de pauyres chapes mal cousues, qui portent des boîtes et des sachets, et étendent un tapis. Car tel vent poivre et cumin et autres épices, qui n'a pas autant de sachets qu'ils en ont. Sachez que de ceus-là je ne suis pas; mais je suis à une dame qui a nom madame Trote de Salerne 1, qui fait un couvre-chef de ses oreilles, et les sourcils lui pendent avec des chaînes d’argent par-dessus les épaules; et sachez que c'est la plus sage dame qui soit dans les quatre parties du monde. Ma dame nous envoie ainsi en diverses terres et en divers pays, en Pouillé, en Calabre, en Toscane, en Terre de Labour, en Allemagne, en Saxe, en Gascogne, en Espagne, en Brie, en Champagne, en Bourgogne, en la forêt d'Ardenne, pour pccire les bêtes sauvages et pour en tirer les onguents pour donner médecines à ceus qui ont les maladies dans le corps. Ma dame me dit et me commanda que, en quelque lieu que je vinsse, je disse certaines choses pour que ceus qui seraient autour de moi y prissent bon exemple; et, parce qu'elle me fit jurer sur des reliques quand je la quittai, je vous apprendrai à vous guérir du mal des vers si vous le voulez ouir. De par Dieu!
Quelques-uns me demandent d’où les vers viennent. Je vous fais assavoir qu'ils viennent de diverses viandes réchauffées et des vins mis en fûts et boutés. Ils se créent dans le corps par la chaleur et par l'humeur, car, comme disent les philosophes, toutes choses sont créées par la chaleur et par l'humeur, et pour cela viennent les vers dans le corps, qui montent jusqu'au cœur, et font mourir d'une maladie qu'on appèle mort subite. Faites le signe de la crois! Dieu vous en garde tous et toutes.
Pour la maladie des vers guérir, à vos yeus vous la voyez, sous yos pieds vous la foulez, la meilleure herbe qui soit dans les quatre parties du monde, c'est l’armoise. Les femmes s'en ceignent le jour de la Saint-Jean et en font des chapeaus sur leur tête, et disent que la goutte ni le vertige ne peut les prendre ni à la tête, ni aus bras, ni aus pieds
1. Allusion à Trotola de’Roggert, médecin célèbre de Salerne au x1e siècle.
ŒUVRES DRAMATIQUES. LR T")
ni aus mains; mais je m'étonne que leur tête ne se brise, et que leur corps ne se rompe par le milieu, tant l'herbe a de vertu en soi. Dans cette Champagne, où je suis né, on l'appèle Marrebour, ce qui veut dire la mère des herbes. De cette herbe vous prendreztrois racines, cinq feuilles de sauge, neuf feuilles de plantain. Battez ces choses en un mortier de cuivre, avec un pilon de fer, prenez le jus à jeun par trois matins, vous serez guéri de la maladie des vers.
Or, ôtez vos chaperons, tendez les oreilles, regardez mes herbes que ma dame enyoie en ce pays et en cette terre: et parce qu'elle’ veut que le pauvre y+puisse aussi bien arriver que le riche, elle m'a dit d'en donner pour un denier! Car. tel a un denier dans sa bourse qui n’y a pas cinq livres. Et elle me dit et me commanda que je prisse un denier de la monnaie qui aurait cours dans le pays et dans la contrée où je viendrais : à Paris un parisis, à Orléans un orléanois, à Etampe un étampois, à Bar un barrois, à Vienne un viennois, à Clermont un elermondois, à Dijon un dijonnois, à Mâcon un mäâconnois, à Tours un tournois, à Troyes un tressien, à Reims un reincien, à Provins un provenésien, à Amiens un monsien, à Arras un artésien, ai Mans un mansois, à Chartres un chartain, à Londres en Angleterre un esterlin; pour du pain, pour du vin à moi; pour du foin, pour de l’avoine à mon roussin; car celui qui sert l’autel doit vivre de l'autel. Et je dis que s'il y avait si pauvre, ou homme ou femme, à n'avoir que donner, qu'il s’avance : je lui préterais l'une de mes mains pour Dieu, et l'autre pour sa mère, à la condition que d'aujourd'hui en un an il fit chanter une messe du Saint-Esprit, je dis nommément pour l'âme de ma dame, qui ee métier m'apprit.….
Ces herbes, vous ne les mangerez pas; car il n’y a si fort bœuf en ce pays, ni si fort destrier qui, s'il en avait aussi gros qu'un pois sur la langue, ne mourüût de male mort, tant elles sont fortes et amères; et ce qui est amer à la bouche est bon au cœur. Vous me les mettrez trois jours dormir en bon vin blanc; si vous n'avez du blanc, prenez du vermeil; si vous n'avez du vermeil, prenez du chätain; si vous n'avez du châtain, prenez de la belle eau claire; ear tel a ur puits devant sa porte, qui n’a pas un tonneau de vin dans sa cave. Vous en boirez à jeun treize matins. Si vous y manqüez un matin, prenez-en un autre; si vous y manquez le quatrième, prenez-en le cinquième; car ce ne sont pas des sortilèges, Et je vous dis, par le supplice que Dieu infligea à Corbitaz,
L, CLévar, — Rutebœuf. 40
Cr te)
le Juif qui forgea dans la tour d’Abilant, à trois lieues de Jérusalem, les trente pièces d'argent pour lesquelles Dieu fut vendu, que vous serez guéri de diverses maladies et de diverses infirmités; de toutes fièvres, sans excepter la fièvre quarte, de toutes gouttes sans excepter la palatine, de l’enflure du corps... Car si mon père et ma mère étaient en danger de mort, et s'ils me demandaient la meïlleure herbe que je leur pusse donner, je leur donnerais celle-ci, C'est ainsi que je vens mes herbes et mes onguents; qui voudra en prenne, qui ne voudra pas les laisse!
De nos jours, le mal de dents est le seul qui ait le privilège d’être traité sur les places publiques par des guérisseurs non diplômés. Mais les comptes rendus judiciaires nous montrent que les marchands d’« herberie », pour exercer clandestinement leur métier, n'en sont pas moins les dignes successeurs du charlatan de Rutebeuf. Les exploiteurs de la crédulité publique ont d’ailleurs, en dehors des remèdes, ample matière à bénéfices. Aujourd'hui encore ils vendent, dans nos carrefours, les objets les plus divers, et le ton de leurs boniments n’a pas changé; c’est toujours la même volubilité d'idées et de paroles, la même assurance emphatique, le même appel au gros rire, les mêmes flatteries insidieuses à l'adresse des petites bourses. Il n’est pas douteux que le trouvère n'ait fidèlement reproduit le langage des charlatans de son temps, en leur prêtant toutefois un peu de son esprit et beaucoup de’sa fantaisie de poète.
On a prétendu que le dit de l'Herberie ne pouvait être rangé parmi les monologues dramatiques parce qu'il serait le seul à être mélangé de prose et de