ŒUVRES DRAMATIQUES
vers. Qu'importe? La question de savoir si le dit a été réellement porté à la scène est elle-même très secondaire. Débité par un jongleur ou par un acteur, dans un théâtre, ou partout ailleurs, ce boniment devait forcément être oué. Il fallait entrer dans la peau du marchand d’orviétan, imiter ses gestes, son débit précipité, ses éclats de voix, en un mot jouer . le rôle.
Rutebeuf s’est essayé aussi dans le genre dramatique sérieux, et il y a beaucoup moins réussi. Son Miracle de Théophile est cependant un spécimen intéressant de ces miracles et mystères du moyen âge, où l’on rencontre parfois quelques beaux vers,
- des scènes naïves, d'édifiantes tirades, mais jamais un ensemble bien conçu constituant vraiment une bonne pièce de théâtre. Le moyen âge est souvent heureux dans la comédie, sous ses formes les plus populaires, et toujours médiocre; pour ne pas dire plus, dans le drame. Aucun mystère ne saurait être comparé à la farce de Pathelin.
Le théâtre est né en France, comme en Grèce, au milieu des cérémonies de la religion; la première pièce a été une partie de l'office dramatisée. Aujourd'hui encore, le jour des Rameaux, l’évangile de la Passion est débité à la grand’messe par deux officiants. On faisait de même pour d’autres récits sacrés, avec un plus grand nombre d’officiants, qui joignirent bientôt le geste à la parole, qui prirent le costume du personnage dont ils tenaient le rôle, et transformèrent complètement la narration en drame.
On vit s’avancer dans l'église le prophète Balaam assis sur son âne.
Puis le drame sortit de l’église pour s'installer sur la place voisine : cette évolution était déjà achevée au xu° siècle, mais il nous reste bien peu de monuments et de témoignages pour cette époque. Le xt siècle lui-même ne nous a transmis que deux pièces sérieuses : le Jeu de saint Nicolas de Jean Bodel d'Arras! et le Miracle de Théophile de Rutebeuf. Ce qui fait le principal intérêt du Jeu de saint Nicolas, c'est que la croisade y est mise en action par un poëte qui s'était lui-même croisé et qu'une attaque de lèpre empêcha seule de partir pour la Terre Sainte. Suivant le goût du temps, les scènes les plus relevées et les épisodes les plus vulgaires se succèdent dans ce drame touffu et maladroitement construit, qui est cependant supérieur au Théophile de Rutebeuf.
La légende de Théophile a été très répandue en France. Théophile était vidame d’une église de Cilicie; après avoir refusé de succéder à son évêque, il fut disgracié par le nouvel élu, et destitué de ses fonctions. Irrité de cette injustice, il fit, par l’entremise d'un juif, un pacte avec le diable. Mais il se repentit bientôt, et implora Notre-Dame, qui obligea le diable à lui rendre le pacte signé de lui. Cette histoire à été narrée en grec, en latin, en vers fran-
. 1. Arras, patrie de Jean Bodel comme d'Adam de la Halle, élait alors une véritable école de poésie et d’art dramatique.
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. çais, sculptée sur une des portes de Notre-Dame de * Paris, et peinte à fresque au xvi siècle dans une chapelle de Nancy. Rutebeuf l’a brièvement racontée dans son Ave Maria et adaptée au théâtre dans son Miracle de Théophile.
Le Miracle de Théophile se déroule en quinze scènes qui se passent successivement chez Théophile, chez Saladin, dans la vallée du diable, chez l’évêque, dans une chapelle de la Vierge. Le théâtre réprésentait simultanément, côte à côte, ces différents lieux, comme c'était l'usage, et les acteurs passaient de l’un à l’autre; il fallait descendre pour aller dans la vallée où le diable donne rendez-vous à Théophile. Aucune trace de division en actes; mais sept ans - s'écoulent entre les dix premières scènes et les dermères. HR Le dialogue est généralement écrit en vers de huit syllabes, rimant deux à deux; c’est le vers consacré des œuvres dramatiques du moyen âge. On trouve aussi le rythme en deux mètres souvent employé par * Rutebeuf dans ses œuvres satiriques : deux ou trois vers de huit syllabes suivis d’un vers de quatre. Le poète a presque toujours soin de placer les changemenñts de personnages entre deux vers rimant ensemble; les acteurs, au moment de répliquer, trouvaient ainsi, dans le dernier mot qui leur était adressé, la rime qui devait términer le premier vers de leur rôle : cette précaution a dû prévenir plus d'une défaillance de mémoire, et elle était particulièrement utile pour des acteurs improvisés, comme
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ceux qui jouaient les pièces du moyen âge. Dans les
monologues, dans la partie lyrique du drame, le
poète employait librement tous les genres de stro-
phes : la prière de Théophile repentant se compose. de deux parties, l’une en stances de quatre alexan-
drins, l’autre en strophes de douze petits vers de
six syllabes; le pacte de Théophile avec Satan est en stances de quatre alexandrins. «
Nous donnerons une analyse rapide du Miracle pour qu'on ait une idée de la succession et de l'agencement des scènes et du ton général de la pièce.