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Les grands enterrements

Par une belle après-midi du mois de mai, comme je m’attardais paresseusement à établir le compte d’un décédé d’importance, tout en respirant par ma fenêtre ouverte le parfum de ce premier printemps, j’entendis frapper à ma porte un coup timide. C’était Bazouge. Ce fidèle serviteur paraissait ému et tenait sous son bras un gros manuscrit.

Connaissant, comme tout le monde, mes nombreuses relations avec la Littérature et la Presse, il venait me soumettre ses premiers essais : Les grands enterrements.

J’oubliai aussitôttoute préoccupation hiérarchique, et, priant ce modeste confrère de s’asseoir, je l’engageai, avec bienveillance, à me révéler la nature de son ouvrage et l’origine de sa vocation. Il m’expliqua

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ces deux points sans ambages. Grisé par la situation brillante où l’avait haussé Y Assommoir , de M. Zola, il s’était cru lui aussi, à l’exemple de tous les autres Français, un écrivain. Une gastralgie aiguë, contractée naguère en compagnie de Coupeau, lui ayant interdit l’usage des cabarets, il avait résolu de s’adonner aux belles-lettres.

Cette double confraternité m’imposait le devoir de lire son ouvrage avec une indulgente sympathie. L’avouerai-je? En parcourant ces pages appliquées, je fus surpris de rencontrer un tel discernement chez un employé subalterne. J’eus seulement la douloureuse surprise d’y remarquer une ignorance presque déconcertante de la notion du respect. Mais la tournure philosophique de la pensée me frappa d’abord en un homme peu familiarisé, par le commerce de nos grands classiques, avec les hautes spéculations intellectuelles.

Je fus ravi surtout de lui voir emprunter pour cadre de ses études fantaisistes la pompe austère de nos cérémonies. Ce témoignage de zèle professionnel me toucha. Alors que nos employés qui se mêlent d’écrire orientent communément leurs efforts vers l’Opérette ou le Vaudeville, il abordait résolument le genre macabre.

Quelle pâture ne devait pas fournir à un observateur attentif le spectacle de nos grands enterrements ! La comédie humaine qui se joue, pour chacun,

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dans un cadre différent, se poursuit autour des catafalques avec une netteté qu’on rencontre rarement dans les boudoirs, dans les salons ou dans les académies. Il suffit, pour en jouir, de posséder des yeux assez vifs afin de pénétrer, derrière la majesté des gestes ou le mensonge des décors, la finesse des truquages et les ruses de la machination.

Bazouge fut appelé depuis longtemps à suivre nos plus belles obsèques. 11 vit les frères Lionnet, statues moroses de la Condoléance, distribuer les mêmes poignées de main attendries aux illustrations d’un quart de siècle. Durant vingt-cinq ans, son chapeau ciré essuya la petite pluie des oraisons lénifiantes et l’orage des éloquences tumultueuses.

Le soir, rentré dans sa chambre, il s’ingéniait à imiter les discours qu’il avait entendus. Toutefois il appliquait les siens à des personnages vivants, par convenance.

On nous excusera si, dans cette rapide étude, nous sommes contraints de parler avec une extrême réserve du toujours regretté Bossuet. C’est pourtant à l’influence de ce maître, rajeunie par celle de Monsieur Edouard Montagne, que Bazouge dut de rencontrer la forme académique dont la saveur nous flatte en ces pages.

Ce serait une erreur de croire que le style académique soit incompatible avec l’esprit de notre profession. Bazouge me confia qu’il en reçut Fini-

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tialion en contemplant la majesté de nos ordonnateurs. L’un et l’autre, en effet, ils affichent le sens de la noblesse, le goût de la pompe, l’amour de la magnificence. On retrouverait sous le demi-deuil d’un discours d’institut la dignité attristée, le discret lyrisme, la large cadence qui agréent dans l’allure de nos maîtres des cérémonies. Il existe évidemment, entre ces deux solennités décoratives, des affinités secrètes, des liens mystérieux de sympathie.

Notre confrère Bazouge passa maître tout de suite en ces jeux bien français. Comme Ruy Blas dissimulait le cœur d’un grand seigneur sous la défroque d’un laquais, il cache sous l'habit d’un croque-mort l’âme d’un membre de la Société des gens de lettres. Il ne nous paraît pas qu’un éloge plus sincère puisse lui être décerné. Aussi le lui adressons-nous avec plaisir, en même temps que nos félicitations aux grands artistes dont le crayon n’a pas cru déchoir en illustrant la prose de ce modeste travailleur.

Anatole GIBOYER,

Ordonnateur honoraire des pompes funèbres, Publiciste

Membre de plusieurs sociétés littéraires.

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