DISCOURS DE M. JULES LEMAITRE
Il est impossible, en rendant ce dernier hommage au maître que nous pleurons, de ne pas évoquer le souvenir du grand écrivain dont l’influence agit si heureusement sur ses débuts littéraires et domina toute sa vie : je veux nommer Edmond About. Cette communion parfaite d’idées et de sentiments qui unissait les deux camarades fut plus qu’une intimité morale, ce fut presque une association d’esprit. M. Francisque Sarcey fit son talent avec les parties de son esprit dont About ne se servait pas; quand celui-ci avait levé cette rare farine dont il composait le Roi des Montagnes et Madelon, son respectueux ami recueillait la pâte qui restait pour en pétrir ses substantiels feuilletons.
Cela n’était peut-être pas de la même qualité, mais c’était de la même maison. Sarcey fut, lui aussi,
un voltairien, mais qui, dans son scepticisme universel, avait conservé une foi touchante à deux idées : il croyait à ses théories et il croyait à son rôle. 11 plaçait très haut cet emploi de censeur littéraire ; il n’admettait pas que le critique descendît des hauteurs contemplatives pour se mêler aux passions et se jeter lui-même dans la lutte, soit qu’il craignît de briser ses principes contre des faits ou de compromettre son autorité déjugé dans une partie aventureuse. Je m’en aperçus bien quand je donnai le Député Leveciu au Vaudeville : l’acrimonie de ses élogesme prouva alors qu’il ne me pardonnait pas cette désertion ; mon succès ne lui parut pas une raison suffisante même pour rassurer son zèle amical.
Je regrettai alors, je l’avoue, d’avoir affligé un maître aussi excellent. Mais nous autres, écrivains venus trop tard, nous n’avons pas cette certitude arrogante que nous admirions d’abord chez Sarcey comme simple phénomène de foi. Nous ne croyons plus à nos idées, encore moins à nos théories ; et nous tâtonnons humblement à la recherche de la vérité.
Notre regretté maître avait cette bonne fortune, qu’ayant réfléchi une fois dans sa jeunesse, il se croyait prémuni pour sa vie entière contre les surprises du doute. Telle fut la cause de cette sécurité admirable que nous envierons toujours et que nous ne rencontrerons jamais.
11 ne posséda jamais que deux ou trois idées, mais