‹ Les grands enterrementsChapitre 14 sur 21 · M. CAMILLE DOUCET · texte numérisé non relu

M. CAMILLE DOUCET

La Société des auteurs dramatiques n’est pas celle que notre éminent collègue, M. Iienan, a fréquentée le plus assidûment : elle a le droit cependant de revendiquer comme sien ce maître incomparable qui a écrit Caliban, 1802, et Y Abbesse de Jouarre. Ce sont là des titres que nous sommes fiers de nous rappeler aujourd’hui.

Quand M. Renan publia Y Abbesse de Jouarre , je fus d’abord frappé par les qualités d’auteur dramatique que cette pièce contenait. Je lui en fis la remarque.

— C’est du bon Dumas, lui disais-je : vous avez la passion, la fougue ; cela rappelle les sombres ardeurs d 'Antony, avec plus de tempérament encore. Mais prenez garde tout de même de tomber

OBSÈQUES DE RENAN

dans la grivoiserie : j’ai remarqué depuis longtemps que vous êtes porté vers ce défaut par un penchant naturel de votre esprit. N’offensez pas le public par trop de libertinage : il n’aime pas ça.

Il ne me répondit pas, si ce n’est par ce hoche-

ment de tête et ce sourire qui disaient tant de choses. Mais je vis bien qu’il se souvint de mon avis. Avec Y Eau de Jouvence , il rentra dans la grande tradition française qui est la foi au bonheur. Dégagée du voile mystique qui l’embrume un peu, cette œuvre admirable expose la même doctrine que l’on admirait dans les comédies de ma jeunesse : on dirait la

oO

Considération traduite en termes bibliques par un prophète inspiré. Les idées que j’exprime par l’intermédiaire de Gaston se retrouvent, plus majestueuses, dans la bouche d’Ariel : Prospero ne vous rappelle-t-il pas Desrozier ; Gonzalo n’est-il pas le baron Lafleur lui-même ?

Mais que dire du philosophe qui se dépense à profusion dans ces œuvres théâtrales? 11 m’a toujours impressionné vivement : il avait pour moi le charme étrange des choses qu’on ne comprend pas très bien. Et comment l’humble dramaturge qui a passé sa vie à marier honnêtement Suzanne et Valentin, bornant son ambition à donner des exemples à la bourgeoisie de son temps, pourrait-il prétendre à juger l’auteur de Y Antéchrist ?

Ce penseur illustre laissera toutefois à la Société le souvenir d’un charmant collègue. Il daignait parfois assister à nos discussions; le sort des jeunes l’intéressait. Récemment encore, il disait à un de nos célèbres confrères :

— Que devient ce charmant M. Burani qui est si bien doué, et dont la dextérité professionnelle m’enchanta si vivement dans le Cabinet Piperlm!

Il aimait beaucoup aussi de s’entretenir avec notre vieux caissier. Mais chaque fois que celui-ci lui annonçait des dividendes, il montrait une candeur étonnée vraiment ravissante chez un homme de son

OBSÈQUES DE RENAN

SI

— Comment, tant d’or, mon cher monsieur, pour quelques pages de conversation écrites en manière de délassement, c’est vraiment impossible ! Je n’eus jamais surprise plus vive que le jour où M. Michel Lévy m’offrit 250 francs pour un in-octavo sur des matières hébraïques; je n’eusse jamais soupçonné que ma pensée pût avoir cette valeur marchande !

Excellent Renan ! on peut le résumer d’un mot : C’était un grand homme simple. C’est là une qualité que nous prisons d’autant plus qu’elle est plus rare parmi nous...

Page 1