M. HENRI MEILHAC
Quand l’Académie française me fit l’honneur de me désigner, à la place de M. de Freycinet, retenu aux grandes manœuvres, pour parler en son nom sur la tombe de notre regretté collègue, j’avoue que je fus inquiet.
Je n’avais rien lu de M. Renan. On m’affirma qu’il avait consacré son grand talent à l’étude du peuple juif. C’était un nouveau péril pour moi : parmi les grands Israélites dont l’histoire garde le nom, je ne connais que M» Raphaël Bischoffheim, et encore nous ne parlons jamais ensemble de Jérusalem.
L’autre jour, à mon billard de cinq heures, comme j’étais forcé de me tenir étendu sur une chaise longue, mon collègue de l’Institut (je peux dire M. Bischoffheim) me dit :
OBSÈQUES DE RENAN
— Puisque lu dois prononcer l’éloge, en public, de M. Renan, lis donc les Dialogues philosophiques ; comme lu as ta goutte...
Je les lus, messieurs ; ah ! ce fut une initiation tardive, mais éclatante. Cette conception du monde, tour à tour ironique et grave, m’enchanta dans sa forme dramatisée. Je n’adresserai qu’un reproche à M. Renan: c’est d’avoir un peu mêlé, dans cet ouvrage, le drame et l’opérette, sans un souci suffisant de la dislinction des genres.
Alors le défilé commença, avec ses figurants traditionnels (1). A la porte du cimetière, on remarquait M. Abraham Dreyfus, très entouré, qui recueillait les compliments bien dus à sa courageuse intervention.
(1) Voiries précédents enterrements.
' VV.'flVfU.
DISCOURS DU f BATONNIER
C’est sous le coup d’une poignante émotion que je viens, au nom du conseil de l’ordre des avocats, rendre un dernier hommage à la mémoire de M. Toutée.
Notre regretté confrère ne fut peut-être ni un grand orateur, ni même un grand avocat, au sens que la vanité humaine prête à ces vulgaires éloges. Mais il valait surtout par cet ensemble de qualités morales qui sont infiniment plus précieuses que
OBSÈQUES DE TOUTÉE.
celles de l’esprit, et qui contribuent à fixer une figure dans l’admiration des hommes : je veux dire le caractère.
Le caractère : vertu rare par les temps difficiles où nous vivons ! Les grands talents ont été morcelés, comme jadis les anciens fiefs, en beaucoup de petites propriétés. L’esprit est descendu dans la rue, les masses ont été appelées à comprendre. Le caractère est demeuré exilé en certaines demeures austères peu accessibles à l’intrigue des nouvelles couches, où des jurisconsultes attardés conservent les traditions de l’antique noblesse de robe.
Toutée fut de ceux-là : il avait été' magistrat dans sa jeunesse ; il était même parvenu très vite à la présidence de notre tribunal correctionnel. Mais une
vocation irrésistible lui fit bientôt reprendre sa robe d’avocat. Des ennemis insinuèrent alors, je le sais, qu’il avait cédé en donnant sa démission de magistrat, aux pressantes sollicitations d’un gouvernement timoré. Vous connaissez aussi bien que moi, la source de ces calomnies intéressées. En revenant parmi nous, M. Toutée obéissait aux conseils de sa nature militante, aux besoins mêmes de son tempérament de lutteur.
Depuis quelques années, le zèle de l’avocat s’était aggravé de je ne sais quelle sollicitude d’apôtre. Le positivisme raisonné et pratique qu’il avait affiché toute sa vie se modifia tout à coup jusqu’à atteindre au mysticisme des premiers martyrs chrétiens. Cette conversion, dont personne ne connut jamais la cause
OBSÈQUES DE TOUTÉE.
secrète, fut le signal d’une nouvelle manière dans sa vie d’avocat.
Certes, on ne l’avait jamais vu mêlé aces affaires éclatantes sur lesquelles se passionne la vaine curiosité des foules. On sait la légende touchante de ses débuts, lorsqu’il mettait un pot de fleurs sur la fenêtre de sa mansarde, dominant le Palais, pour avertir les huissiers en quête de défenseur économique qu’il était là, prêt à descendre pour cent sous. Il commençait, à la fin de sa carrière, à rencontrer des clients plus sérieux, quand, tout à coup, celte folie du dévouement le posséda : il voulut se consacrer définitivement à la défense des escarpes, des rôdeurs de barrières et des filles de mauvaise
vie.
On peut dire que, dans cette période de temps, il fut le Vincent de Paul des souteneurs sans appui. Il prenait en mains leurs intérêts, exposait au tribunal les conditions déplorables de l’enfance à Paris, la facilité qu’offrent les bals publics et autres lieux de débauche, au développement des mauvais instincts. Et quand il avait sauvé un de ces parias de la société il lui donnait, en plus de ses bons conseils, quelques pièces de monnaie.
L’ordre des avocats tenait à honorer particulièrement cette mémoire, qui témoigne de cette chose si rare : l’assemblage d’une haute probité professionnelle et d’un grand caractère.
continuerons de l’appeler dans nos réunions intimes, était presque des nôtres par son mariage, il l’était entièrement par son cœur.
La corporation lui doit beaucoup ; il est le premier en effet, de nos amis, qui soit entré dans la magistrature et ait relevé ainsi d’un éclat nouveau notre profession, dont les préjugés surannés essaient en vain d’atténuer la grandeur.
Le temps n’est plus, en effet, où l’on croyait indispensable à la prospérité et à la bonne gestion des bastringues qu’ils fussent tenus par des gens de rien.
La majorité des hommes qui dirigent aujourd’hui nos bals publics sont des gens instruits et distingués : l’un même est licencié en droit. Son établissement
OBSÈQUES DE TOUTÉE.
n’en est pas moins très prospère. En effet, à mesure que l’instruction des classes laborieuses s’est développée, il a fallu, pour pourvoir aux distractions du peuple, des esprits plus ouverts aux idées nouvelles et mieux appropriés aux conditions inexorables du progrès. Il n’y a pas de sots métiers, il n’y a que de soties gens : et tels jeunes gens aujourd’hui préfèrent justement la qualité d’industriel à celle d’avocat sans causes.
Quant à moi, je considère que notre commerce concourt au bien social autant que tout autre.
Aux jours heureux de ma jeunesse, je conduisis un soir ma pauvre femme aux Variétés; je voulais la récompenser d’une semaine particulièrement labo-
rieuse. On jouait une revue dont les auteurs sont probablement morts depuis longtemps : je ne me rappelle ni leur nom ni celui de la pièce, mais je me souviens du cas d’un garçon de cabinet, qui avait été converti à la morale par un discours académique de M. Victorien Sardou sur les prix de vertu. 11 conservait son métier pour vivre, mais il l’exerçait avec piété, comme un sacerdoce. Chaque fois que les couples de soupeurs allaient commettre un péché, vite il ouvrait la porte et sauvegardait les bonnes mœurs.
Cet exemple m’a beaucoup frappé. Depuis cette époque, je me mis à lire; le résultat de ces études me confirma pleinement dans mes idées sur la moralité des bals publics.
Ma curiosité ne se satisfit pas, cependant, avec les
OBSÈQUES DE TOUTÉE.
œuvres de M. Sardou, à peine suffisantes pour surprendre 1 esprit simple d’un garçon de restaurant. Je compris par 1 étude approfondie de Dumas fils le rôle déterminé que les filles ont reçu de la Providence dans le monde moderne : celui de détruire les oisifs. C est à cette tâche que j’employai les forces de ma maturité. Je suis parvenu, pour ma faible part, je 1 espère, à réaliser ce vœu du Seigneur. Ce sera la consolation de ma vieillesse.
Ces hautes vérités morales n’avaient pas échappé à 1 esprit si distingué de M. Toutée : quand des ennemis imbéciles l’accusaient de faire une spéculation, il accomplissait une œuvre austère. Honoronsle surtout pour cette dernière. Magistrat il na frappait qu’au nom de la loi humaine ; héritier du Bal
des Roses , il était l’exécuteur des hautes œuvres de Dieu.
prendrez toutes les délicatesses: elle a voulu que l’éloge de son membre regretté fût prononcé par le seul homme au monde dont il fût à jamais séparé par un malentendu, vite oublié d’ailleurs. Ces souvenirs, au reste, sont trop lointains pour que je les évoque devant une tombe ouverte. Je veux dire simplement la douleur réelle que nous a causée à tous la mort inattendue de notre regretté confrère.
Il était entré tard dans les lettres. Elles furent sa dernière jouissance ici-bas. Abandonné par ses an-
OBSÈQUES DE TOUTÉE
ciens amis, il trouva en elles les consolatrices éternelles. Il s’essaya dans le roman, avec Gaupe nouvelle, Fils (T escarpe et tant d’autres œuvres d’un intérêt poignant et d’une réalité saisie sur le vif. Au théâtre, il donna successivement les Carrières c l'Amérique, Catin et Cia. Il tâta aussi du journalisme, mais il ne fut jamais qu’un journaliste d’occasion.
Ses principaux titres à l’estime des lettrés demeureront toujours ses études critiques sur les mœurs et les préjugés contemporains. Son ouvrage :
Le Magistrat et ta Famille , est plein d’aperçus ingénieux et témoigne d’une indulgence toute philosophique. Son essai sur la Chorégraphie en France et dans les pays étrangers est le travail d’un érudit.
Au moment où il est mort, Toutée mettait la main à une œuvre considérable qui devait consacrer tout à fait sa réputation : Le gendre de M. Doaex , comédie en cinq actes, aurait certainement tenu une place honorable, au répertoire de la Comédie-Française, à côté du Gendre de M . Poirier.
OBSÈQUES DE TOUTÉE. 73
Le gouvernement, soucieux de récompenser une carrière passée tout entière au service de la démocratie, allait enfin lui accorder la croix de la Légion d'honneur qu’il attendait depuis cinquante ans. Elle lui avait été décernée depuis longtemps par le suffrage des gens de goût.
Le défilé du cimetière fut très brillant. On remarquait : MM. Zidler, récemment nommé premier président honoraire à la cour de cassation ; Cazot ; Oller, conseiller d’État; Henri Brisson, les frères Lionnet, Carjat, etc... ; enfin, une foule énorme de déguenillés — les humbles clients dont M. Toutée avait successivement assuré les plaisirs à la ville et la défense devant les tribunaux.
OBSÈQUES DE LE BAR GY