LIVRE DEUXIÈME
augmentées par un dernier effort devenu nécessaire, ne fit qu'ajouter encore à l'émotion dont la cour des pairs ressentait l'effet sans en connaître toutes îes causes.
Les autres défenseurs n'ajoutèrent que peu de mots à cette éloquente réplique. M. Paul Sauzet, brisé par la fatigue, garda le silence. M. Hennequin fit un suprême appel à la générosité de la cour. Quant à M. Grémieux, il rectifia l'allégation d'un journal du matin qui l'accusait d'avoir, comme tous les autres défenseurs, défendu la légalité des ordonnances. M. de Martignac, en répondant à M. Madier de Montjau, venait de relever déjà cet injuste grief et d'y répondre victorieusement.
Après que les accusés eurent tour à tour déclaré qu'ils n'avaient rien à ajouter à leur défense, M. Bérenger prononça ces mots adressés à la cour: « Notre mission est finie. La vôtre va commencer ; la résolution de la chambre des députés est sous vos yeux, ' le livre de la loi y est également. II vous trace vos devoirs; le pays attend, il espère, il obtiendra bonne et sévère justice. » Le président déclara alors que les débats étaient clos. Les accusés furent ramenés dans leur prison, tandis que, la séance levée, les pairs se retiraient dans la salle de leurs délibérations.
Pendant que se déroulaient ces dernières péripéties du procès des ministres, M. de Montalivet travaillait à assurer leur prompt départ, maintenant compromis et entravé. C'est en arrivant au palais qu'il avait connu les ordres donnés par le général de Lafayette et l'inexécution du plan si minutieusement élaboré la veille. Cette nouvelle, l'aspect de la garde nationale qui occupait le jardin, bruyante, excitée, et dans les rangs de laquelle on entendait des menaces de mort contre les hommes dont l'imprudence du général de Lafayette lui confiait la défense, jetaient le jeune ministre dans la plus grande perplexité. Si les collaborateurs sur lesquels il était en droit de compter lui refusaient leur concours, que pouvait-il? Le danger était pressant. En venant du ministère, il avait pu se convaincre de l'exaspération de la foule, contenue partout par la garde nationale, mais non apaisée. Cette populace, habilement et perfidement déchaînée, attendait quatre têtes. Elle souhaitait une condamnation à mort, et si le jugement de la cour ne lui donnait pas la satisfaction qu'elle réclamait, il était à craindre qu'elle ne trouvât parmi les gardes nationaux assez de complices pour lui faciliter l'accès de la prison et lui permettre d'exercer ses cruelles vengeances. Il importait donc d'agir, d'agir sans re-
tard et de mettre les anciens ministres à l'abri de ses fureurs.
M. de Montalivet alla trouver le général Lafayette ; il voulait savoir, avant de recourir à de nouvelles combinaisons, si le général ne pouvait revenir par quelques dispositions nouvelles au plan arrêté la veille et qu'il avait pris sur lui de modifier. Cette entrevue fut courte. Le général convenait que la substitution de la garde nationale à la troupe de ligne dans l'occupation des jardins était une innovation assez grave; mais elle lui paraissait sans danger, et il en prenait la responsabilité.
a Les gardes nationales de la banlieue, dit-il, ont demandé à être chargées de veiller à la sécurité des accusés. J'ai cru devoir faire droit à leur réclamation. On ne pouvait leur refuser ce poste d'honneur, sans leur manifester une défiance indigne de leur énergie et de leur dévoûment. »
M. de Montalivet ne voulut pas récriminer. Sa défiance n'était que trop justifiée, à l'égard de ces légions de la banlieue, les plus exaltées de toutes, dans leur haine contre M. de Polignac. Mais il connaissait M. de Lafayette et sa faiblesse en présence des entraînemens populaires : il le voyait d'ailleurs entouré d'une pléiade de républicains ardens : Gui-
nard, Godefroy Cavaignac, Bastide; Boinvilliers, Ghevalloz, Arnold Schefler, en qui les légions de la banlieue trouvaient de fougueux défenseurs. Il s'éloigna donc; puis, avec l'esprit de résolution qui lui était propre, il s'arrêta au parti de procéder par l'audace et d'agir seul avec les ressources dont il disposait. il ne devait plus compter sur le général Lafayette. M. Pasquier, dont les conseils lui eussent été si précieux en ce moment, était à son poste, prêt à dominer le danger, s'il se présentait, mais impuissant à le conjurer.
M. de Sémonville, le grand référendaire de la chambre des pairs, après avoir protesté intérieurement contre les mesures du général Lafayette, avait jugé que le plan de la veille ayant été modifié, il ne lui restait plus rien à faire qu'à attendre dans ses appartemens que le gouvernement eût arrêté un plan nouveau. 11 attendait. Il envoyait d'ailleurs fort exactement à M. Pasquier des petits billets pour le tenir, — quart d'heure par quart d'heure, — au courant des événemens. Mais il n'engageait pas autrement sa responsabilité, et, loin de se mettre en rapport avec le ministre de l'intérieur, il n'eut avec lui aucune communication, ni directe, ni indirecte, après leur entrevue de midi et demi. Seulement, comme il sen-