LIVRE DEUXIÈME
colères qui éclatèrent dans les rangs de la garde nationale, quand elle comprit qu'en dépit des mots : « mort civile, » auxquels elle s'était d'abord trompée, la vie de M. de Polignac était sauve. Des gardes brisaient leurs fusils et menaçaient avec exaltation le tribunal suprême qui venait de rendre cette sentence trop douce à leur gré. Les mêmes scènes se passaient dans la cour. Excités par une longue attente, par les fièvres de cette veillée aux flambeaux, peut-être aussi par des haltes réitérées autour des tonneaux de vin, défoncés dans l'Orangerie, et où l'on allait puiser tour à tour, la plupart, poussant des cris de réprobation, se précipitèrent vers les portes de la rue qu'ils voulaient forcer, pour se retirer, déclarant que le gouvernement venait de perdre tout droit à leur concours. Heureusement, les portes étaient solides et résistèrent à ce rude assaut. Puis, après avoir beaucoup crié, les énergumènes s'apaisèrent et les hommes raisonnables qui se trouvaient auprès d'eux parvinrent à faire renaître une apparence d'ordre. Bientôt, on annonça que le général de Lafayette allait venir passer les bataillons en revue. Les rangs se reformèrent. Le général parut; à la lueur des torches, il parcourut lentement le front des lignes, exhortant les gardes à observer la disci-
pline et à remplir leur devoir. Pendant ce temps, le bruit se répandait que le peuple se portait vers le Luxembourg, afin de le saccager et de massacrer les prisonniers. Cette nouvelle, qui rappelait à chacun la nécessité de défendre l'ordre social menacé, acheva d'apaiser la garde nationale. C'était d'ailleurs une fausse alerte, et, vers deux heures du matin, les bataillons présens regagnèrent leurs quartiers à travers des rues absolument désertes *.
Le lendemain matin, dès l'aube, M. Cauchy 2, greffier de la cour des pairs, se transportait à Vincennes afin de donner lecture de ce jugement aux condamnés. C'est dans la chambre de M. de Polignac, lequel était encore couché, qu'ils eurent connaissance de la condamnation prononcée contre eux. L'ancien président du conseil ne s'attendait pas à un arrêt aussi sévère et ne put se défendre d'une vive émotion à l'énoncé de la peine de la mort civile qui n'était appliquée qu'à lui3. M. de Peyronnet au contraire s'at-
1. Ces détails sur l'attitude de la garde nationale nous ont été fournis par un témoin oculaire qui en faisait partie.
2. M. Cauchy avait rempli le même office dans le procès du maréchal Ney.
3. Au sujet do l'impression produite par la sentence sur M. do Polignac, nous devons au témoin oculaire à qui nous avons emprunté les détails ci-dessus la communication suivante : « J'ai entendu M. Sauzet, défenseur de M. de Chantelauzo, raconter dans le