LES ESQUIMAUX DU FLEUVE PBBL
Le fort Mtc Pherton. — Xiet. — Arrivée des Esquimaux. — Mes nouveaux amis. — Libertinage des femmes innott. -r- Surexcitabilité des Esquimaux. — Intolérance d'un presbytérien. — Loi du talion. — Superstitions.
A trente lieues du Mackenzie et à cent trente du fort Bonne-Espérance , sur on plateau dont la falaise s*éboule annuellement, et dans un terrain si marécageux que les bâtisses y éprouvent des failles continuelles , s'élève et s*étend le redoutable fort Mac Pherson, construit en 1848 (?) par M. Bell, ofGcier de la baie d'Hudson.
Dûment couché sur les cartes anglaises comme une ville de troisième ordre, Mac Pherson n*est qu'une simple enceinte de cent mètres carrés de palissades mi-croulantes, de bastions vermoulus, par les meurtrières desquels ne passa jamais un fusil, et surmonté d'un blockhaus qui n'est là que pour la figure, puisqu'on ne peut pas même y monter.
Quatre maisons, ou plutôt quatre baraques en troncs d'arbres équarris, composées d'un simple rez-de-chaussée, sont disposées sur trois côtés de ce quadrilatère, laissant libre, sur celui de devant, une cour ou préau.
Au fond est la maison du traiteur, qui, ici, n'a point le titre àe facteur, mais seulement celui de ch^ de poste. En flèche, derrière cette maison, qui ne se compose que de deux pièces et d'une entrée, est la cuisine; puis, de chaque côté,
les magasins et les cases des servants, blonds et grands orkneys.
Voilà, ne vous en déplaise, amis lecteurs, ce que Ton nomme le fort Mac Pherson, que vous pourrez voir porté sur les cartes par 6T 20' de latitude nord et Ide"" 35' de longitude ouest de Paris.
Dans la paroi du slore aux marchandises, on voit un vasistas que défend un volet à coulisse, comme cela se pratique dans les cabanons de fous.
C'est derrière ce fenestron que se tient le chef du poste ; c'est par là qu'il reçoit et compte les fourrures des farouches Esquimaux, entre deux revolvers chargés et déposés sur un comptoir; c'est par là que ces sauvages reçoivent, de la main à la main et séance tenante, le prix de leurs pelleteries, sans qu'ils soient jamais admis à pénétrer dans le magasin, de crainte que leur profond amour du beau et du bon ne porte ces communistes à s'annexer le contenu de céans.
Chaque soir, les Esquimaux sont poliment éconduits hors de l'enceinte palissadée ; puis les portes du blockhaus sont barrées et verrouillées avec soin par le vieux Baptiste Boucher, jadis interprète esquimau, maintenant guide, factotum et homme de confiance à Mac Pherson.
Le chef du poste était alors un Orcadien, grand, froid et solennel, appelé Xiet par les Dîndjié, parfait honnête homme d'ailleurs, excellent père d'une nombreuse famille, traiteur consciencieux, dévoué corps et âme à la Compagnie d'Hudson et qui, de simple pécheur devenu charpentier, s'était ensuite élevé au grade qu'il occupait parmi les employés de lapuissante corporation. Mais c'étaitun homme sans culture ni lettres, et zélé pour sa religion, le presbytérianisme, jusqu'à l'intolérance.
Muni d'une permission du chef du district, M. Hardisty, Xiet, qui, sans cette pièce, m'eût éconduît sans scrupule,
me reçut froidement et sans un sourire. Il se contenta de me dire que je serais admis à sa table pendant tout le temps que je séjournerais dans son fort, mais qu*il ne pouvait me recevoir chez lui faute de place. Il me permettait cependant de dresser ma tente dans Tenceintepalissadée du fort, « en cas que f eusse peur des Esquimaux » .
La Gn de cette phrase me fit sourire, car je savais que le bon chef de poste avait de ces sauvages une peur bleue. Je lui répondis que je préférais demeurer sur la pelouse, hors du fort, à proximité des Esquimaux et de la rivière; ce qui lui fit pousser un indeed! de stupéfaction.
Du fort Mac Pherson, la vue est assez bornée. Une basse montagne, le plateau JVaAolcAr^AT/bttitirV^ y intercepte la vue des montagnes Rocheuses, dont on n*aperçoit que les crêtes les plus septentrionales, qui s'enfuient à droite du fort, confondant leur silhouette bleue avec Tazur du ciel arctique.
A gauche, des collines arides et grises de lichen masquent entièrement la perspective du fleuve Peel.
En attendant l'arrivée des Esquimaux, que la crue extraordinaire de ce printemps hâtif et le mouvement des glaces retenaient encore à la mer, je m'occupai des Dindjié ou Loucheux, dont je n'ai point à parler dans ces pages, que j'ai réservées ei^clusivement aux Innoit,
Enfin, le 18 juin, les Esquimaux commencèrent à paraître, et ils continuèrent les jours suivants jusqu'à concurrence de trois à quatre cents âmes. Au fur et à mesure qu'ils arrivaient au fort, ils atterrissaient avec leurs oiemûrt/ ou bédares, directement sous la falaise ocreuse , ils nivelaient une petite place sur l'étroit rivage qui restait entre cette côte et l'eau, et y dressaient leurs tentes côte à côte.
En peu de jours, le rivage en fut entièrement bordé. Telle est leur coutume. Jamais ils ne se hasardent à camper sur Tesplanade où s'élève le fort ; encore moins pensent-ils à aller bivouaquer à l'ombre salutaire des bois et à
proximité d*une source fraîche et limpide. Semblables au castor, dont ils se disent issus comme les Celtes, les Esquimaux ne quittent jamais le bord de Teau. S^ils avaient une queue, ils dormiraient avec cette queue dans Teau, i Tinstar de leur ancêtre amphibie, de crainte d*une surprise.
Les premiers arrivés furent trois de mes connaissances de 1865,1e chef Kouninan, un grand-homme (fitiio^-/dyoii:) qui vient de succéder à son père, le vieux Krouvalarh, à titre de katoun ou chef des Esquimaux de TOuest, puis Anhoutchinah et Inontakrarhy mes deux compagnons de voyage lors de mon retour de la baie Liverpool.
Ces bonnes gens me remirent parfaitement et me firent fête aussitôt. Ils me rapportèrent qu*un baleinier américain avait été pris par les glaces en deçà de la pointe Barrow, qu'il y avait hiverné, et qu'il était peu probable qu'il pût se dégager cet été, parce que, disaient-ils, nous nous trouvions dans Vannée froide.
D'après eux, il règne sur l'océan Glacial arctique une alternance régulière dans la succession des années, un été chaud succédant toujours à un été froid et pluvieux, de manière à ne pas laisser aux glaces le temps de se fondre ni de disparaître du large.
Voilà un phénomène qu'ont ignoré sans doute les navigateurs arctiques. Il explique pourquoi certains marins ont trouvé la mer libre et ouverte dans les mêmes parages où, l'année d'auparavant, d'autres navigateurs n'avaient vu qu'un champ de glace immobile.
L'Esquimau n'est point timide, taciturne comme le Peau- Rouge. 11 est confiant, bavard; il aime à raconter ce qu'il sait, à faire parade de son savoir, à pérorer cpmme un rhéteur, avec accompagnement de gestes prétentieux et d'une noblesse de maintien naturelle ou affectée.
Comme les Polynésiens et les Peaux-Rouges des prairies, il tient à se choisir parmi les étrangers un ami qu'il
nomme sa doublure (illoua-larahu) et qui rappelle Vumhra des anciens Latins. Cette amitié, une fois reconnue et sanctionnée, devient inviolable. Elle constitue une sorte de parenté et établit entre les deux amis un communisme complet.
Je fis aussi. connaissance avec le frère aîné de NouHoumallok. C'était un homme sur le déclin de Tâge, nommé Kroanark, excellent cœur, homme de bon sens et plein d*humanité. J*eus la bonne fortune de lui faire du bien en le guérissant, avec de Talcool camphré, d'un vilain ulcère qu*il avait à la lèvre inférieure. Il m'en témoigna la plus vive reconnaissance, m' appelant son frère, ne laissant passer aucune occasion de me protéger, de prendre ma défense et de me dicter des termes de sa langue maternelle.
Mais ce vieillard avait pour fils un très-méchant garçon nommé Tchianark. Il était long, fluet, dégingandé, boiteux des deux jambes, comme Miphiboseth, horriblement louche en dedans, et possédait les yeux les plus bridés et les plus obliques que j'aie vus chez ce peuple; des yeux de béte. On sait que tous les animaux ont les yeux obliques, même le chien, l'ami de l'homme et le plus franc des animaux , mais que les bétes les plus rusées, telles que les félins, les vermiculaires, sont celles dont l'obliquité du regard est la plus prononcée.
C'est là un pronostic qui ne trompe jamais chez l'homme. L'homme au regard oblique est faux.
Bien qu'ils se prétendissent chefs, en 1865, je vis bien qulnontakrark et Anhoutchinak ne l'étaient guère plus que moi, en 1868. C'étaient toutefois des hommes influents et honnêtes. Je résolus de m'en faire des amis.
Parmi ces Esquimaux venus de l'Ouest, il y en avait un dont la chevelure et la grande barbe étaient d'un roux ardent. Son visage était blanc et marqué de rousseurs. C'était sans contredit un métis russe. J'appris, en effet.
VILLAGE ESQUIMAU 1 D'après nne tq»»'
B KRAKTSITORMÉORK.
^u'il venait de Natérovik, sur les bords de la mer de Behring, probablement la redoute russe Mikaëlowski.
Un autre venait des bouches du fleuve Golville, grand cours d*eau arctique que le capitaine Mac Glure prit pour le fleuve Youkon. On me le désigna comme un Avànéméorh; mais je ne reconnais sous cette désignation qu'un nom locatif se rapportant probablement au fleuve Golville. G'était un Ghaman émérite, petit et trapu comme un Bas- Breton, avec une physionomie méfiante qui ne m'inspira aucun attrait.
Un excellent Esquimau, nommé Nahoyork ou le Bon, m'avait fait promettre qu'il viendrait au fort Mac Pherson pour me chercher et se charger de moi dans le nouveau voyage que je me proposais de faire à la mer Glaciale.
Il manqua aurendez-vous etdemeura à /i(o^'^( le Goude), principale pêcherie d'été des Esquimaux, sise à l'extrémité de l'ile Halkett. Mais le bon vieillard m'avait envoyé son gendre, Pabian-Krarayalok, neveu du grand chei Navikan- Pabianei frère de cette jolie Esquimaude jadis enlevée par M. Gaudet pour être épousée par un chef de poste.
C'était un gros et beau garçon de vingt-cinq ans, toujours joyeux^ toujours souriant, et qui me promit monts et merveilles si je voulais bien avoir confiance en lui. Le bon garçon enfonçait une porte ouverte. Je ne demandais qu'à partir pour la mer Glaciale, et il eut aussitôt mon acquiescement.
Deux jours après, il vint me trouver, la tête basse et l'air attristé.
— Le chef blanc m'a engagé à aller voir ma sœur, au grand fort des Krablounet» Je ne puis me charger de toi ni te conduire à la mer.
Je reconnus aussitôt un effet du fanatisme presbytérien.
— Mais, continua Pabian, voici, un de mes parents
auquel tu peux te fier entièrement ; c^est le vieux Krotfanapa^
Ce disant, Krarayahk me présentait un homme sur le retour de Tâge, à figure de fouine, à la bouche pincée et au regard plein d'astuce et de fourberie. Il me déplut tellement que je résolus aussitôt de ne pas Taccepter.
— Je te remercie, mon frère cadet, dis-je à TEsquimau, de ta sollicitude pour moi. Mais puisque tu dégages la parole que tu m*as donnée, il y a si peu de temps, tu me permettras aussi de reprendre la mienne. Je veux être libre de partir avec qui je voudrai.
L'un et Tautre se retirèrent Toreille basse.
Je fus bien étonné de retrouver à Mac Pberson madame Aaularéna N* 4, jeune veuve du chef Kranerhtork, décédé à Anderson en novembre 1865. Elle était, cette fois-ci, avec Anhoutchinah, qui, par conséquent, me parut avoir deux femmes du même nom. Mais aussitôt que Krarayahk se décida à monter au fort Simpson pour y voir sa sœur, il s'entendit avec Anhoutchinak pour qu'il lui cédât cette femme; de sorte que la malheureuse passa, comme une marchandise que l'on troque à volonté, en la possession transitoire de Pabian, lequel avait laissé sa femme, avec son beau-père, au bord de la mer.
Cet odieux et dégoûtant traflc de femmes est chose si commune, si admise parmi les Esquimaux, que ces dames ne s'en étonnent ni ne s'en plaignent. Peut-être même y trouvent-elles leur compte. En tout cas, elles y perdent le glorieux et sacré pouvoir de la maternité et demeurent stériles et improlifiques comme des bois secs ou pourris.
Ces femmes esquimaudes ont des expressions, des mots et des finales de mots que n'emploient point les hommes. Ce m'est un nouvel indice d'une origine étrangère à celle de leurs époux. Par là s'expliquerait ce dualisme dans le type, le teint et le caractère des Esquimaux.
Ils sont le premier peuple que je vois se haïr entre eux,
EXCURSIONS D*ÉTË. 141
se jalouser, se méfier et se décrier, même en présence des étrangers et de leurs ennemis.
Le déportement des mœurs est tel chez eux que, aussitôt le temps du repos arrivé, et bien que le soleil demeure toujours très-haut sur Thorizon, on voit leurs femmes et leurs filles se glisser dans les cases des serviteurs du fort, comme dans les loges rondes des Dindjié, pour y quêter du tabac.
La jeunesse libertine comprend aussitôt ce que cette collecte signifie.
Dès la première nuit de leur arrivée, j'étais à peine couché dans ma tente, un peu après minuit, que je fus tiré de mon sommeil par deux jeunes Vénus au teint de café au lait qui s*y étaient introduites en Tabsence de mes serviteurs, lesquels passaient ce temps à jouer.
Elles me firent des gestes provocants en me demandant du tabac, ce qui leur valut une bonne mercuriale et un congé promptement donné.
Elles se retirèrent avec des éclats de rire.
Je n'étais pas encore rendormi que Aoularéna N° 4 ellemême entr'ouvrit indiscrètement les pans de ma tente et s*y glissa sans m'en demander la permission. Elle n'appartenait, disait-elle, pas plus à Anhoutchinak qu'à Kraraya-loh; elle pouvait entièrement disposer d'elle-même, et, en conséquence, venait me demander du tabac.
La malheureuse reçut l'accueil que méritait son offre mérétricieuse ; mais elle ne prit point mes remontrances d'un air aussi jovial que les fiUes qui l'avaient précédée. C'était une ancienne connaissance d'Anderson. Elle s'attendait à un peu plus d'affection de ma part. Elle me répondit avec indignation que j'étais un fort méchant homme, et que je ferais bien de ne point descendre à la mer, puisque je haïssais tant les beautés esquimaudes.
La pauvre créature n'y voyait pas plus de mal que cela.
J'intéressai vivement les Esqnimaui en leur jouant des airs gais sur ma concertina américaine, à cette époque un instrument assez nouveau. Dès quMls en entendaient les accords, ils accouraient en foule à ma tente et faisaient cercle autour, battant la mesure avec leur couteau sur le plat de la main gauche.
Un jour, j'essayai de chanter le Requiem, en m'accompagnant de cet instrument. Aussitôt, je vis qu'ils percevaient parfaitement le thème funèbre de cette belle musique. Elle produisit sur eux un curieux effet. Leur front se rembrunit, ils écoutèrent en silence, puis se mirent à chuchoter le mot ounin-hoyouark (jonglerie). Après quoi, ils baissèrent la tête et se mirent à regarder par terre, ce qui, chez eux, est un signe convenu de mécontentement et de désapprobation.
J'entonnai alors le Dies irœ. Les éclats tour à tour terrifiants, douloureux ou suppliants de ce cantique sublime, les mirent^ellement hors d'eux-mêmes qu'ils s'enfuirent tous jusqu'au dernier, sans qu'un seul d'entre eux se sentit assez de nerfs pour endurer cette musique inexprimable.
J'avais observé le même effet sur les Peaux-de-lièvre, au fort Bonne-Espérance, en d'autres temps.
Étani à Mac Pherson, je m'aperçus bien vite que je n'avais point, dans le chef du poste, un gentleman et un ami tel que l'avait été pour moi M. Mac Farlane, trois ans auparavant. J'avais commis l'imprudence de traiter ce chef de poste comme mon égal et mon ami , en lui faisant part de mon projet de suivre les Esquimaux chez eux. Il manifesta d'abord de l'incrédulité et de l'étonnement.
Personne n'avait jamais commis l'imprudence de tenter une semblable démarche, disait-il. Les Esquimaux étaient la personnification de la perfidie et de la méchanceté. Il ne garantissait pas qu'il ne m'arriverait rien de fâcheux.
— Cependant, lui répondis-je, vous m'avez assuré que
les Esquimaux sont doux et timides , et que vous n'avez jamais eu à vous plaindre d'eux.
C'est la rengaine menteuse de tous les navigateurs arctiques.
— Yea, yea, me répondit-il. Ainsi sont-ils au fort, parce que je suis entouré de serviteurs blancs et loucheux, tous armés de fusils, de couteaux et de haches. Mais il en est tout autrement xhez eux, soyez-en sûr.
— N'importe, lui dis-je, mon parti est pris. Je suivrai ce peuple à la mer.
Ce même jour, un Loucheux fanatique et turbulent nommé Venkléssé, cousin de la femme du chef de poste, réunit les Esquimaux autour du mât de pavillon du fort, et essaya de les dissuader de se charger de moi pour ce voyage.
Je ne puis transcrire ici son discours. Je ne le comprenais pas assez pour cela ; mais ce que j'entendis parfaitement, ce fut la réponse que lui fit mon vieil ami Kroanark :
— Tsiilé, ce que tu dis là n'est pas vrai; car mon frère NouUoumallok m'a assuré qu'il est bon et qu'il nous aime.
Comme on le pense bien, je ne me mis nullement en peine des paroles déloyales de cet homme, assuré que si c'était la volonté de Dieu que je visitasse ce peuple, il saurait bien m'en aplanir les voies et renverser les obstacles. Cependant je ne pus m'empêcher de parler de cette scène au chef de poste, le soir à souper.
— Monsieur, lui dis-je, mon sort est entre vos mains. Vous connaissez les Esquimaux ; vous savez combien ils sont soupçonneux, combien facilement ils jouent du couteau. Dire aux Dindjié, comme cela n'arrive que trop souvent ici, que les prêtres français sont la cause des épidémies, qu'ils Viennent chez les sauvages pour leur apporter des maladies et la mort même, ne tire pas à grande conséquence. Ces
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Indiens savent bien à quoi s'en tenir touchant nos intentions et ces mensonges audacieux. Mais répéter la même chose aux Esquimaux pourrait avoir des conséquences dont la Compagnie de la baie d'Hudson aurait ensuite à se repentir pour ses propres intérêts.
L'orkney demeura silencieux. Il avait compris.
Je vis aussi à Mac Pherson Terter, Tancien chasseur de M. Mac Farlane, qui est devenu depuis le compétiteur et Tennemi du chjdNavikan, Jusqu'à cette époque, Terter était demeuré un émule et un imitateur fidèle des Européens, épargnant systématiquement, par douceur de caractère et pour ressembler aux Blancs, deux frères esquimaux qui lui ont tué son frère.
Terter était un homme de six pieds de haut, svelte, bien découplé, avec un air de visage et des façons germaniques ^ un peu froid, quoique sans fierté.
Il me fut amené à ma tente par mon ancienne connaissance Navihan, aussi souriant, aussi obséquieux qu'il l'était à Anderson, le vieux renard.
La gloire de ce scélérat est le tsaviratsiarh dont il fait usage contre ses propres subordonnés. Voilà tout le secret de son ascendant sur les Esquimaux. Du jour où le grandhomme aura tourné l'œil, ils entonneront un hymne de joie. Ils l'auraient même expédié proprement dans le pays des chasses célestes, si Navihan ne possédait cinq ou six grands garçons, pères de famille, et un frère, Tsapoutaytok, une sorte de François I" pour le physique et la stature, qui n'est guère meilleur que son aîné Henri IV.
Or la vendetta ou loi du talion est autant en honneur chez les Esquimaux qu'elle l'est en Corse. L'impunité d'un meurtrier est attribuable à sa parenté. Malheur à l'homme seul, à l'orphelin qui se rendent coupables d'un assassinat! Mais si un homme est chaudement appuyé, il pourra se permettre de tailler de temps à autre des boutonnières dan^
la peau de ses semblables, sans qu'ils lui en fassent payer trop cher la façon.
En faisant le dénombrement des Esquimaux qui se trouvaient au fort, je constatai chez eux la même singulière habitude que j'avais remarquée chez les Déné, et qui consiste à ne point décliner son nom devant un étranger.
Est-ce une inconvenance, à leurs yeux, de se nommer soi-même ? Je ne le pense pas ; ils ont trop d'orgueil pour cela. Il y a donc là-dessous quelque superstition que je n'ai pu découvrir . Elle n'a probablement pas d'autre raison d'être que la majorité des superstitions, puisqu'il est de l'essence de la superstition d'être déraisonnable ou tout au moins irrationnelle.
Quoi qu'il en soit, il est assez singulier de voir un Esquimau, auquel on demande son nom, se retourner vers son camarade pour lui dire :
— Dis donc, illoualaralou, comment est-ce que je m'appelle?
Et le tiers de répondre pour sa doublure, qui lui rendra, si besoin est, le même service l'instant d'après.
Chez ce peuple, comme chez les Peaux-Rouges, l'imposition du nom n'est pas toujours le fait des parents, ni un sobriquet puéril, une épithète gracieuse donnée à l'enfance ; le plus souvent elle est le privilège des chamans ou jongleurs. C'est une cérémonie qui comporte la révélation du rêve. Les anrékoit en fabriquent à dessein de fort bizarres et même d'incompréhensibles pour le vulgaire lui-même, mais auxquels ils feignent d'attacher une importance mystérieuse très-grande pour l'avenir de l'enfant auquel ils l'imposent. Naturellement, ceci ne se fait point sans rétribution.
L'imposition du nom qui accompagne le baptême est donc une cérémonie qui cadre parfaitement avec le goût et les théories des sauvages américains. C'est un de ces nombreux points où le christianisme s'est rencontré avec leurs
persuasions y où il a trouvé un écho fidèle dans leur intelligence.
A Mac Pherson, presque tous les hommes avaient la tète rasée plus ou moins largement, à la façon des moines. Ils appellent cette tonsure hrigork. Je leur en demandai la raison. Voici ce que me répondit Navihan :
— C'est afin que la bonté du soleil , notre père à tous, en réchauffant notre cerveau transmette sa chaleur bienfaisante à notre cœur.
Cette explication est presque touchante; mais elle le serait beaucoup moins, à mon avis, si Ton connaissait les insolations au bord de la mer Glaciale.