CHAPITRE PREMIER
itinéraire du fort bonne-espérance au fort mac pherson.
Départ du fort Bonne-Espérance en pirogue. — Le Naotcha-Kotchô,
— Abondance de fossiles. — Le Premier -Gtp. — L'alignement des piles de boulets. — Détroit du Mackenzie. — La rivière Rouge arctique. — Pointe Séparation. — Les bouches du Mackenzie. — Débâcle. — Aspect du soleil à minuit. — Historique.
— Le fleuve Arvéron ou Peel. — Erreurs géographiques de Franklin et de Pullen. — L'année froide. — Éboulements.
Trois années venaient de s'écouler depuis une épidémie qui, en 1865, fit plus que décimer les pleuplades du Nord- Ouest. Oh ! qu'il me tardait de m'en retourner parmi ces malheureux Esquimaux pour leur porter les j)aroles de paix de Celui qui envoya ses apôtres vers toutes les créatures.
Mais mon supérieur ne semblait nullement porté à donner son acquiescement. Le bruit courait que ces Esquimaux, exaspérés par la contagion qui les avait presque exterminés durant l'automne, avaient juré de massa-
crer tous les Blancs qui oseraient s^aventurer sur leurs terres stériles.
Je n'en croyais pas un traître mot ; mais d'autres n'étaient pas de cet avis, et il me fallut temporiser.
Au printemps de 1867, la défense épiscopale fut enfin levée, et permission me fut octroyée de reprendre mes voyages à double fin chez ce peuple arctique : explorations géographiques et évangélisation. Je reçus cette sanction au grand lac des Ours, où j'avais passé l'hiver, et je me disposais avec bonheur à repartir pour les plages arctiques, lorsque mon confrère et compagnon du fort Bonne-Espérance me pria, par lettre, de n'en rien faire cette année et de lui céder ma place pour une fois, parce qu'il désirait, lui aussi, s'assurer de la réception qui lui serait faite chez les Esquimaux. La relation qu'il me fit de son voyage, à son retour, fut pleine d'intérêt. 11 eut le bonheur d'aller jusqu'à l'èau salée et de passer trois ou quatre semaines avec les Esquimaux, qui le traitèrent à merveille.
Mais il ne m'appartient pas de raconter ici ce voyage. Je me suis fait un devoir de ne jamais mettre le pied dans le jardin de mon voisin.
Ce ne fut donc que l'année suivante, 1868, et le 9 juin, que je pus reprendre le cours de mes explorations apostoliques*
L'été s'annonçait devoir être beau. Le printemps avait été chaud et hâtif; la grande débâcle du Mackenzie avait eu lieu, par exception, le 26 mai, et la crue du fleuve était telle que son niveau avait atteint dix mèti*es au-dessus de l'étiage, et menaçait d'envahir et d'emporter nos demeures de bois. Les bordages et les maceriœ de glace formaient de chaque côté du Mackenzie des remparts de cinq ou six mètres d'élévation.
Je partis du fort Bonne-Espérance en canot d'écorce de bouleau, accompagné de deux jeunes Peaux-de-lièvre du
Bout-du-Monde nommés, Tun, Jean Trou-Kwiyi (le Lac- Allongé), surnommé Captain Bail, et l'autre, Jeàn.OuUayan ou le Petit-Chanteur.
Je dirigeais la pirogue, eux pagayaient.
Afin d'offrir le moins d'appât possible aux désirs peu honnêtes des Innoït, je n'emportai qu'un bagage très-mince : point d'autres vêtements que ceux que j'avais sur le corps, et un seul rechange de linge, ma chapelle et ma pharmacie de voyage, ma boussole, une montre, un thermomètre et quelques menus articles servant de monnaie, pour nous procurer de la nourriture.
Nous comptions également sur la chasse et la pêche. Je m'étais donc muni de deux longs filets à poisson-blanc, d'hameçons à truite et à saumon, de fil de caret et de munitions de chasse. Nous avions tous les trois un fusil de chasse à bassinet.
J'avais aussi avec moi une tente de toile écrue, de dix aunes, deux couvertures de laine enfermées dans une bâche huilée, deux haches de voyage et plusieurs sacs de provisions sèches que je comptais mettre en cache, afin de m'assurer la possibilité du retour.
Ces provisions consistaient en pémican, viande boucanée, langues de renne, graisse en pain, avec un peu de farine, de sucre, de riz et de thé.
Nous quittâmes Bonne-Espérance par un temps ravissant et une douce brise du sud-est. Elle nous permit de tendre une petite voile aurique qui nous poussa doucement à travers les longues îles Manitou, toutes hérissées de grands et noirs sapins, et qui divisent pendant cinq grandes lieues l'immensité (çtijl^flcuve géant du nord.
Un pavillon blanc timbré d'une croix rouge flottait à l'arrière de ma pirogue, qui s'éloigna aux joyeux et harmonieux refrains de ma concerHna.
C'était la première fois que je descendais le majestueux
Naotcha-Kotchô au delà du fort de Bonne-Espérance ; aussi quelle joie était la mienne ! A gauche s'élevaient les rochersremparts de Unhkaj/é'Kfwé, vastes assises de grès et de phonolithequî se prolongent durant plusieurs lieues en formant les plus jolis sites, enclosant des lacs qui ressemblent à des cratères. A droite, nous avions un talus roide et coupé de nombreux affluents, la plupart fougueux et tout écumants de cascades. Au reste, nobles cours d'eau presque aussi larges que la Seine. Je fais grâce au lecteur de leurs noms barbares.
Tout à coup, de grands rochers calcaires, rangés par larges assises au-dessus d'une colline sablonneuse et arrondie, que revêt une armature de noirs sapins, s'élèvent de- Tant nous. N'était cette forêt de conifères qui ondoie majestueusement sous la brise du soir, on les prendrait pour les remparts d'une grande cité.
C'est le Premier-Cap, Eta-tchô-hfwiri, qui, par son nom même, indique que les Indiens auxquels il le doit vinrent du septentrion.
Ce qui déroute le géologue, dans ce promontoire, ce sont ces strates calcaires qui reposent sur une base terreuse dépourvue de stratiGcations. Elle est formée, en effeè, de boues alluviennes et de sable jaunâtre. Ce terrain meuble, qui, en Amérique, caractérise, d'après le professeur Dana, la période dévonienne, renferme une profusion de fossiles bivalves des genres atrypa, spirifer et cyrtia, que les pluies et les crues du fleuve lavent et désagrègent journellement. Ils sont ici dans leur terrain. En Europe, on les considérerait comme hors place ^ . Les rivages en sont jonchés.
A huit heures du soir , nous abordâmes, sous ce rempart, à un rivage riant, couvert d'une pelouse de bruyères al-
> Voir la liste de ces fossiles à la fia du volume.
pestres aux baies de corail rafraîchissantes ; c*est le raisin d'ours, le même que celui de la Sibérie.
Ce lieu fut tristement célèbre par une hideuse scène de meurtre et d'anthropophagie qui eut lieu en 1842 ou 1845. Comme j'ai raconté cet épisode dans un article qui a paru au mois d'août 1866 dans la France illustrée, mon lecteur indulgent voudra bien me dispenser de le répéter ici.
A dix heures du soir, après un frugal souper, nous reprîmes notre navigation fluviale sur le Mackenzie, large de six kilomètres.
A cette époque de l'année, le soleil ne se couche plus, à cette latitude (67** nord). Il est aussi rutilant à dix heures du soir qu'à six heures en Europe^ et, par une coïncidence qu'explique l'état de l'air, qui demeure inchangé, le sommeil fuit les paupières, le jour continu pénètre tous les sens d'une joie et d'un bien-être inexprimables. C'est comme une faible anticipation de la vie sempiternelle, de l'immortalité.
Aussi orientons-nous notre voile et laissons-nous drosser doucement notre pirogue au gré du zéphyr qui la pousse sur ce beau lac bleu qui marche vers la mer.
A droite et à gauche s'élèvent de basses montagnes, premiers contre-forts des montagnes Rocheuses, \hchau$sée du Castor et la montagne des Truites.
Le lendemain matin, nous saluons en passant le site de l'ancien fort Bonne-Espérance. 11 s'élevait sur une pointe trop basse pour les crues subîtes et périodiques du fleuve. 11 fut emporté par une inondation, en 1836, et reconstruit au lieu qu'il occupe de nos jours.
En face de ce lieu s'élèvent d'autres roches calcaires coupées de filons dephonolithe qui portent des traces d'une ignition ancienne. Les sulfates de fer et de magnésie suintent à travers ces assises et y forment des dépôts. On y trouve aussi du carbonate de soude ou natron.
12S LES GRANDS ESQLIMAUX.
En d*autres endroits, des gisements de fer oligiste déchirent les falaises comme des plaies qui saignent.
C*est un vieillard nommé Tchané-Zélé ou le Vieux-Chauve qui découvrit jadis ces gisements métallifères en même temps que le Mackenzie. Il venait du versant occidental des montagnes Rocheuses, où vivaient alors les Peaux-de-lièvre.
Les rives du Nakotchrà^ndjig , ainsi que les Dindjié appellent le Mackenzie, sont sévères et tristes. Rien ici ne rappelle les riants bocages de TAthabasca et de la rivière d'Eau claire. Les côtes alluviennes, composées de sables et de galets roulés, qui forment le lit le plus récent du fleuve, ne nourrissent que de maigres sapins, des touffes d^Eleagmts argentea ressemblant à notre pourpier gris, de Tabsinthe, de Tarmoise et de Térigère visqueuse ou faux copahu.
Ces côtes, qui se prolongent pendant des lieues avec le même niveau, sont découpées, à intervalles réguliers, par des ravins profonds qui les font ressembler à une immense et double enfilade de piles de boulets. C^est pourquoi sir John Franklin leur départit, en 1825, le nom de Cannon-shotReach.
Cette vue reçoit plusieurs gros affluents, parmi lesquels la rivière Travaillant. A son extrémité, nous franchîmes les seconds remparts du Mackenzie, que Franklin appela ihe-Narrow ou Détroit.
C'est un sinus en forme d'équerre double que forme le Naotcha avant de se diviser en bouches. Il y est bordé de rochers de soixante mètres d'élévation qui prennent le nom de remparts, comme ceux du fort Bonne-Espérance. Le Mackenzie y atteint seize [mètres de profondeur par un courant de onze kilomètres à l'heure .
Le Détroit est une limite naturelle que ne franchissent jamais les Esquimaux. Une fois cependant ils la dépassèrent, mais ce fut pour massacrer un parti de quarante Loucheux campés au confluent de la SchiiaUKring. C'est
BXGUR8IOK8 D'ÉTÉ. 123
dans les rochers phoDolithiques du Détroit, et non dans les remparts naturels du fort Bonne-Ëspérance, ainsi que le dit à tort le docteur Richardson, que les Esquimaux venaient jadis se pourvoir des pierres plates dont ils fabriquaient leurs couteaux et les dards de leurs harpons. Ces pierres sont noires, sonores, et se clivent comme de Tardoise.
Les Dindjié nomment ces rochers - remparts Krézjia' Konhén, et les Esquimaux Kreyrotchouh.
Vers les deux tiers du Détroit, le fleuve Mackenzie reçoit sur la rive gauche un affluent important, la Tsi-hka-tchig ou rivière Terre-Blanche, que les Canadiens ont nommée par erreur rivière Rouge. C'est la Kradziak des Esquimaux et la Talè-Niliné des Peaux-de-lièvre. Elle coule dans une vallée des montagnes Rocheuses et prend sa source sous le 64' parallèle.
Les Dindjié des fleuves Mackenzie et Anderson se réunissent deux fois par an à Tembouchure du premier de ces cours d'eau pour y traiter, soit avec le fort Mac Pherson, soit avec les Esquimaux eux-mêmes. J'y retrouvai un grand nombre de mes amis des déserts d' Anderson, et ne m'arrêtai que le temps nécessaire pour leur donner la main ; puis je repartis en hâte pour le fort Mac Pherson.
De ce confluent, la vue s'étend en aval jusqu'à douze ou treize kilomètres, c'est-à-dire jusqu'à la sortie du Détroit dans l'estuaire du Mackenzie, que les Indiens nomment la Division des courants (Sa-ira-ivélin) .
A la pointe Séparation, désormais devenue célèbre par les voyages des Franklin, des Richardson, des Back et des PuUen, je fis une cache de provisions et d'objets de première nécessité, tels que souliers, allumettes, amadou, filets de pêche, munitions. Je renfermai ces objets dans un sac de caoutchouc qui fut suspendu dans un sapin.
De la conservation de ce sac dépendait la sécurité de notre retour.
Quelques heures après, nous nous trouvions dans cet immense estuaire du Mackenzie, qui, depuis la mer jusqu'à la pointe Séparation, ne mesure pas moins de cent quarantedeux kilomètres, et qui s'étend, en largeur, depuis la chaîne desmonts Cariboux jusqu'au pied des montagnes Rocheuses, sur un espace d'au moins soixante kilomètres. Le fleuve y perd son nom dindjié de Nakotchrô-ondjig ou odendjig, pour prendre celui de Nakotchrô-tschig \ Il y est partagé en quatre grandes branches' principales qui se subdivisent en un multitude de canaux naturels ou bayoux.
La crue exceptionnelle de ce printemps avait élevé le niveau du fleuve à un tel point que tous les deltas avaient disparu. Il en résultait une nappe d'eau immense dont les horizons vaporeux se confondaient avec le ciel et permettaient à peine aux derniers éperons des montagnes d'apparaître faiblement, dans l'Ouest.
Pour celui qui n'aurait jamais vu la mer, l'illusion eût été complète. 11 se serait cru transporté sur les plages de l'océan Glacial arctique, bien que nous en fussions encore à trente- cinq lieues !
Un moment, je fus moi-même déçu : à droite et à gauche, un atterrage bas et couvert de forêts inondées s'effaçait en s'éloignant jusqu'à ce qu'il s'enfonçât dans le fleuve. Nulle terre ne sortait du sein des ondes limoneuses pour dessiner à nos yeux l'entrée des quatre chenaux dont on nous avait parlé et qui, jusqu'à la mer, divisent, en temps ordinaire, les eaux fougueuses du Mackenzie.
Évidemment, cette expansion dut être la véritable embouchure du fleuve à l'époque, peut-être peu reculée, où il avait les proportions que l'afQux des neiges fondues lui communiquait présentement. A mesure que le niveau des eaux
1 Ne pas le confondre avec le Nakotchrô'ttsigœ, qui est le nom du fleuve Youkon ou Koutk-pak,
a baissé, le fleuve s'est creusé des canaux dans les matières sédjmenteuses, dans les terreaux noirâtres et gras qu*il a accumulés pendant des siècles, et il en est résulté Testuaire actuel, immense égout collecteur formé de quatre branches principales que relient une foule de bayoux de moindre importance. Nul doute que d*autres iles ne se forment continuellement dans la mer à Tembouchure de ce fleuve ; car les Esquimaux m'ont assuré que, sur une étendue de plus d'un kilomètre, l'eau y atteint à peine de la cheville au genou, et que ce n'est que beaucoup plus loin que l'on y rencontre un fond capable de recevoir leurs légers oumiaks.
La pointe Séparation est placée par 67** 49' de latitude nord. La branche mère se termine à l'île Ellice, qui occupe 69** 14^ Depuis le grand lac des Esclaves seulement jusqu'à cette île, le gigantesque Mackenzie ne mesure pas moins de 1,045 milles géographiques, soit 1,149 kilomètres 500 mètres ou 287 lieues et demie.
Mais si nous le mesurons depuis sa source dans les montagnes Rocheuses, rAthabasca-Mackenziecompte2,500 milles géographiques de cours et arrose une superficie de 443,000 milles carrés!
La branche occidentale, qui est la plus considérable, porte le nom esquimau d'Illouvéartor ou de Kour-vik, Grande-Rivière. La branche orientale, seconde en grandeur, est leNalran, Quant aux deux chenaux centraux, ils se nomment Kiglarvé-kourk et Kiglarvé-ioupalouk.
Mais, je le répète, à notre entrée dans l'estuaire ou Koutéroalouït, rien de tout cela ne paraissait. Nous savions bien que la rivière Peel ou Plumée a son embouchure principale dans la Kour-vik; mais, rien n'étant visible, il ne nous restait qu'un moyen pour ne pas manquer le confluent que nous cherchions : c'était de longer le rivage occidental de cet immense lac d'eau trouble.
Comme aux jours du déluge, les eaux limoneuses, tour-
H6 LES GBANDS ESQUIMAUX. ,
billonnant dans un courant insensé, enveloppaient toutes choses; les arbres étaient submergés jusqu^au-dessus des mères branches, les tles disparaissaient sous un entassement fabuleux de glaçons.
— Nous nous sommes trop pressés de venir, dis-je à mes jeunes gens. Maintenant, que faire et comment découvrir rentrée de la Peel, au milieu de telles obstructions ?
A mesure que la soirée avançait, le grand chenal luimême se trouva tellement obstrué que tout progrès nous fut interdit. Un peu avant minuit, les banquises qui adhéraient encore au rivage ou qui s'étaient collées les unes aux autres, détachées par la fraîcheur relative de ce moment ou par le mouvement ascensionnel des eaux, se rompirent avec un bruit de tonnerre; elles tombèrent à Feau et se mirent en marche. Elles nous cernèrent si complètement que je craignis qu'elles ne broyassent notre frêle embarcation. Nous les repoussions d'abord de Faviron, avançant au milieu d'elles avec lenteur, de crainte de nous heurter à leurs aspérités et de crever notre canot.
Mais enfin il vint un moment où ces glaces se précipitèrent dans le fleuve avec une telle fréquence, une telle abondance et un si grand fracas, en y déterminant de telles vagues, que nous dûmes absolument songer à nous mettre en sûreté jusqu'à ce que le soleil, par sa force, vint augmenter l'adhérence des glaces et en empêcher la chute.
Mais où aborder? C'était une grave affaire. On ne voyait que glaçons énormes, de toutes formes, de toutes dimensions, amoncelés les uns sur les autres, posés en équilibre ou suspendus en encorbellement au-dessus de l'abîme. La terre était loin sous l'eau, écrasée sous le poids et le nombre des banquises.
Où allumer du feu pour nous sécher et nous réchauffer? Où trouver un pouce de terrain sec où nous pussions garantir nos pieds de l'humidité et du froid?
Nous essayâmes encore de poursuivre notre route. Des masses mouvantes et mugissantes, à la force acquise desquelles s'ajoutait encore celle d'un courant rapide, nous barrèrent le passage tout à fait. Que faire?
Avisant une sorte de baie ou de sinus, que je reconnus plus tard être Tembouchure de la rivière Double ou rivières Jumelles, nous y poussâmes notre pirogue et accostâmes sur on grand glaçon plat qui nous parut reposer sur terre, du moins en partie.
En ce lieu, le rivage n'est sec et exondé qu'en juillet. C'est un delta sédimenteux. Il était alors tellement détrempé par les eaux que ce n'était plus qu'un bourbier de plusieurs pieds de profondeur. Malheur à qui y aurait posé le pied.
Les grands glaçons qui dormaient sur ce terrain délayé en avaient haché et broyé les saules et autres arbustes. Nous dûmes nous résigner à demeurer sur la glace, au gi'and risque de la voir se précipiter dans les flots avec sa cargaison humaine.
Nous coupâmes une grande quantité de branches de saule odorant, nous les disposâmes en une couche épaisse sur la J)anquise qui nous tenait lieu d'île déserte, et, nouveaux Robinsons, nous nous livrâmes, sur ce lit improvisé, à un repos dont nous avions le plus grand besoin.
J'ai prononcé tantôt le mot minuit. Bien que ce ne fût pas chose nouvelle pour moi de jouir de la vue et de Téclat du soleil en plein minuit, jamais pourtant ce phénomène ne m'avait impressionné comme il le fit ce jour-là.
Ici l'étoile du jour ne rase pas l'horizon, à la mâle heure, comme cela arrive au fort Bonne-Espérance. Elle s'en trouve éloignée de plusieurs degrés. L'astre ne prend point cette teinte rouge ou violacée qui ressemble à la face boufRe et décomposée d'un noyé; l'azur des cieux, devenu vert pâle, ne s'est point assombri, et cependant la couleur que le soleil projette sur les montagnes Rocheuses est celle du soir.
Tout à coup, et comme par un secret enchantement, cette teinte sanguinolente est devenue dorée, Tair a fraîchi, les montagnes, voilées d'une gaze bleuâtre, se sontépanouies comme une alcôve qui s'entr'ouvre ; la vapeur diaphane qui les emprisonnait depuis un instant s*est déchirée comme un voile de femme, laissant voir leurs crêtes étincelantes de neige et leurs linéaments osseux.
Ce n'était plus le soir, c'était le matin. Un instant avait opéré cette merveilleuse transformation, et cet instant, que je guettais, avait échappé à mon observation comme le quod quid eit de tout fait scientifique.
Pendant que mes jeunes sauvages dormaient sous les feux peu réchauffants de ce soleil renouvelé, je me laissais aller aux rêveries que faisait naître en moi ma singulière position. Je pensais à ces flots calmes, limpides, azurés de la Méditerranée, qui tournoient en vous regardant de leur œil glauque, dont la fascination attire ; je les comparais à ces ondes turbulentes, bourbeuses et glacées qui fuyaient sous mes yeux vers le pôle, entraînant des pans de forêts, des morceaux d'îles, et roulant d'énormes galets dont le bruit imite, du fond de l'eau, les susurrements d'une chaudière qui bout et qui chante.
Se pouvait-ii que, parti des bords de cette mer d'azur qui baigne les rivages parfumés de la Provence et de l'Italie, je me trouvasse maintenant seul, isolé, perdu au bord de ces rivages arides, déserts et inhospitaliers qui ont fait la réputation des Mackenzie, des Franklin et des Back ?
Les voyages les plus aventureux ont illustré ces parages arctiques; et ces explorations, dont les récits firent les délices de mon enfance sans y avoir laissé cependant de souvenirs précis, j'allais les goûter et les partager. Que dis-je ? Je les renouvelais moi-même, quoique sur une plus petite échelle, mais, partant, avec beaucoup plus d'initiative et de dangers.
EXGIJBSIONS D'ÉTÉ. 129
En 1789, Alexandre Mackenzie, officier de la Compagnie du Nord-Ouest y descendit le premier ce fleuve, qui depuis porta son nom, jusqu'au lieu où je me trouvais.
Là il prit le chenal central-est, le Kiglarvé^ioupaUmh, et atteignît la mer Glaciale au mois d'août. Six ans après, en 1795, l'infortuné Liwingstone, autre officier de la même Compagnie franco-écossaise, tenta également d'atteindre la mer Glaciale pour s'y aboucher avec les Esquimaux. Il campa à l'extrémité de la vue des Piles-de-boulets , prit le canal cëntral-est, et alla se faire massacrer avec tout son parti sur l'île Mac Gillivray.
En 1825, le capitaine de vaisseau de la marine anglaise John Franklin entra dans le chenal oriental, ou Nalron, avec l'interprète métis français Baptiste Boucher, et atteignit l'océan Glacial avec deux barques non pontées. Il y fut volé et pillé par les Esquimaux, à la pointe Rencontre, et ne dut son salut et celui des siens qu'au secours des armes à feu qui terrifièrent ces pirates arctiques, desquels elles étaient inconnues.
L'année suivante, il renouvelait la même tentative du tôté de l'ouest, et poussait ses explorations jusqu'au récif du Retour, situé par 15P 57' de longitude ouest de Paris, et 70» 24' de latitude nord.
Plus tard, de 1848 à 1852, le capitaine Pullen et le lieutenant de vaisseau Hooper entreprirent la même expédition par une autre route; c'est-à-dire que, entrés dans la mer Glaciale parle détroit de Behring, ils en sortirent par le Mackenzie, ou plutôt par l'une des bouches du fleuve Peel, qu'ils remontèrent jusqu'au fort Mac Pherson, malgré les avis de leur guide français, Jérôme Sainf-Georges de Laporte. Là seulement ils s'aperçurent qu'ils s'étaient mépris, et redescendirent la Peel jusqu'au Mackenzie, pour remonter enfin ce fleuve.
D'ailleurs, Franklin avait commis la même erreur en
130 LKS 6BANDS ESQUIMAUX.
1826, et les cartes anglaises continuent à ne donner aucune embouchure à la Peel dans la mer Glaciale.
L*année 1850 vit la dernière expédition arctique du Mackenzie, celle du docteur John Raë, qui s*en allait à la recherche des restes de Franklin. Son guide était le Canadien français Maneul, qui, frappé d'épouvante à la vue rébarbative des Esquimaux, les accueillit à coups de fusil, un peu au-dessus de la pointe Séparation, blessa Tun d'entre eux et fit avorter l'expédition.
Je retourne à mon bivouac.
A dix heures du matin du lendemain, le fleuve charriait beaucoup moins. La chaleur solaire, par la moiteur qu'elle donne à la glace, la fait adhérer soit au rivage, soit aux autres glaçons, et la rend stationnaire.
Il fallait aussitôt profiter de cet état de la rivière pour y reprendre nos recherches. Nous passâmes entre une grande île occidentale nommée Krimertchivik et Tile Ollàne, dont la position ne nous était indiquée que par les maceriœ de glace qui la recouvraient comme une forteresse. Nous doublâmes trois bouches de la Peel, alors aussi larges que la Seine et coulant à pleins bords, mais presque entièrement à sec pendant Tété, et découvrîmes enfin une quatrième embouchure qui n'était pas plus large que les précédentes, mais où se trouvaient trois mais de joie ou sapins à branches élaguées, excepté au sommet.
C'était le point de repère que l'on nous avait indiqué pour reconnaître le vrai chenal de la Peel ou Arvéron (la rivière des Baleines) ; car on se rappelle que mes deux pagayeurs peaux-de-lièvre étaient aussi neufs que moi dans ce pays esquimau.
Ces mais furent le secret des Esquimaux pendant de longues années. Ils en fabriquaient à l'entrée et à l'issue de chaque chenal pour leur servir de points de reconnaissance dans le dédale des bouches du Mackenzie. Mais les Blancs»
EXCUBSIONS D'ÉTÉ. 131
qui mettent le nez partout, ont aussi éventé ce secret des enfants du Pays-Plat. Tout chenal où ne se trouve qu'un seul mai est une impasse, excepté pendant les crues. La présence de plusieurs mais indique, au contraire, une voie navigable en toute saison.
11 y a une vingtaine d*années, les Esquimaux massacrèrent, à l'entrée du chenal de la rivière Peel, un village loucheux. Il n'en réchappa qu'un jeune garçon qui se sauva à travers bois et put gagner le fort Mac Pherson.
A midi, nous entrâmes dans VArvérovalouk-4chinia (le bras de la grande rivière aux Baleines), qui, au bout d'une douzaine de circuits, nous 6t débarquer dans VArvéron proprement dite, que Franklin découvrit, après les métis français, en août 1826.
II lui donna le nom de sir Robert Peel, alors lord Premier, c'est-à-dire premier ministre d'Angleterre; mais celui de rivière Plumée, que ce noble cours d'eau avait déjà reçu de nos compatriotes du Canada, prévalut toujours, mémeparmi les officiers de la Compagnie d'Hudson. Aujourd'hui encore, nul ne connaît, dans le Mackenzie, la rivière Peel, à l'exception d'un petit nombre d'érudits.
Lorsque Franklin, qui avait remonté la Peel en croyant naviguer dans le Mackenzie, s'aperçut enfin de son erreur, il supposa, erronément encore, que la Peel était un grand cours (teau que Baptiste Boucher lui assurait devoir le conduire en six jours à l'océan Pacifique. II douta de la connaissance de son guide et commit une seconde faute dont se ressentit la composition de ses cartes.
Que ne crut-il le bon métis ! II aurait découvert le gigantesque fleuve Youkon, dans l'Alaka, et aurait accompli le périple de toute la partie nord-ouest du continent américain avant le capitaine PuUen.
Le cours de la Peel ou rivière Plumée est donc fautif
132 LES GRANDS BSQUIMAL'X.
sur les cartes de sir J. Franklin. Ce cours d'eau ne prend pas sa source à Touest de la chaîne des Pics, mais entre cette chaîne et celle des Tdha^t$en ou montagnes Sales, qui en est le contre-fort oriental.
La plus méridionale de ces sources est par 64'' de latitude nord.
La Peel est une belle et large rivière, la seconde en importance des affluents du Mackenzie, depuis le grand lac des Esclaves. Elle en est aussi le plus septentrional, puisque son confluent est par GS"" de latitude.
Ses bouches sont aussi multiples que celles du Mackenzie lui-même. Elles se marient si bien avec celles-ci que le courant y éprouve des va-et-vient périodiques. La bouche la plus occidentale est tributaire de TOcéan ; de sorte que la Peel est en même temps fleuve et rivière.
Le réseau de deltas et de chenaux qui résulte de Tunion des bouches de ces deux gigantesques cours d'eau en rend le relevé hydrographique difficile. J'ai cherché, dans ce voyage, à débrouiller de tout mon pouvoir ce chaos de chenaux; mais, pour faire de ce double delta une carte rigoureusement exacte, une expédition serait nécessaire; elle courrait de grands dangers de la part des Esquimaux, et je doute qu'un seul été pût suffire à un travail aussi compliqué.
Rien de moins intéressant que la navigation dans l'estuaire commun de ces deux fleuves. Point de rivages, mais des falaises de boue noire ne contenant pas le moindre caillou et s'éboulant sans cesse, avec leur revêtement de végétaux. Ne vous fiez pas à quelques pointes basses, quand même elles vous paraîtraient couvertes de gazon. Vous vous y enfonceriez dans une vase visqueuse et noire comme ^u goudron, et vous y enterreriez tout vivant. Impossible donc de penser à y touer une embarcation. En dépit d'un courant violent, il nous faut ramer, ramer sans cesse, nous
contentant de nous reposer de temps à autre en nous cramponnant à quelque arbre submergé.
Toutes les cinq minutes, des détonations ébranlent Tair et, en remuant l'onde, nous apprennent qu'un pan de forêt s'est abîmé dans le courant, dans quelque j^otni^yâr/^^ battue en brèche par le flot. Des îles de verdure se forment ainsi de toutes pièces dans le sein de la rivière, jusqu'à ce que, lavées et désagrégées, elles abandonnent leurs épaves au gré du courant.
Le plus grand des dangers que nous ayons à redouter dans ces eaux limoneuses n'est cependant pas d'être engloutis par un de ces énormes et ^équents éboulements ; c'est celui de voir notre pirogue d'écorce crevée par quelque chicot caché traîtreusement dans l'eau, et de ne pouvoir nous sauver à terre, faute d'un pouce de terrain assez ferme pour pouvoir y poser le pied ou nous y cramponner des mains.
Ce fut ce qui m'arriva en 1870, Fort heureusement, j'étais en compagnie de plusieurs Dindjié qui nous reçurent dans leurs cai)ots, mes pagayeurs et moi, et sauvèrent aussi mon bagage. Ma pirogue, défoncée par un arbre caché sous l'eau, sombra tout d'une pièce en un clin d'œil.
Dans VArvéron proprement dite, nous jouîmes de magnifiques points de vue sur les montagnes Rocheuses, qui, ici, prennent le nom anglais de chaîne Richardson. Elles ne m'ont pas paru avoir plus de 2,000 mètres d'altitude audessus du fleuve. Mais je pourrais bien m'y tromper comme sir John Franklin, qui les estimait distantes de 11 kilomètres seulement de la Peel, tandis qu'elles en sont à 4&.
Le samedi 13 juin, j'atteignis enfin le fort Mac Pherson, sans avoir fait la rencontre d'un seul Esquimau, et après avoir parcouru par eau 468 kilomètres depuis le fort Bonne- Espérance, et 1,021 depuis le grand lac des Ours, où je venais de passer l'hiver.