CHAPITRE IV
LA MRO-KILOV-ALOUK.
Départ pour la mer Glaciale. — Une rixe. — Sur la Peel. — Le voleur Navikan reparaît sur la scène. — Méfiance de mes hôtes.
— La rivière du Sang versé. — Mes protecteurs se montrent.
— Avances mérétricieuses. — Un vieux pêcheur de baleines. — Tentes esquimaudes. — Identifications avec les Celtes. — Les éléments se déchaînent contre moi.
EnGn le jour da départ arriva, ce jour si impatiemment attendu. Eu égard à la fête officielle de la nuit, la majeure partie de la journée* fut cependant consacrée au sommeil; de sorte qu*il était deux heures de Taprèsmidi lorsque je pris congé du personnel du fort Mac Pherson.
Moyennant finance, je reçus du chef de poste un ballot de cinquante kilogrammes de viande sèche, un pain de graisse de cinq à six kilogrammes pour nous aider à manger cette viande par trop maigre, et huit mètres de tabac en corde pour payer ce que les Esquimaux pourraient me fournir en fait de nourriture. •
Quant aux autres provisions, je les avais apportées du fort Bonne-Espérance, ainsi que je Tai déjà dit.
J^eus le grand tort de partir dans ma pirogue d'écorce de bouleau et d^amener avec moi mes deux jeunes Peauxde-lièvre Jean Trou-Kwéyé et Jean OuUa-Yan. En pareil cas, dans une démarche de cette importance et offrant.
autant de dangei-s, on doit imiter Anuibal et Cortès, on doit brûler ses vaissei^ux.
Déjà Youmiak ou barque de peau de mes protecteurs dansait au rivage, renfloué. Les dames y avaient pris place, les mains armées des larges gaules munies de palettes qui leur tiennent lieu de rames, de vraies pelles de boulanger. Leurs cbîens blancs, les pattes attachées, gisaient au fond de la bédare, à côté du bagage, tandis que les enfants des deux familles, trois petites filles de huit à dix ans, nues comme des vers à soie, pataugeaient dans la rivière limoneuse sous Toeil maternel, n^attendant que le signal du départ pour sauter comme des grenouilles de leur baignoire dans la barque de peau.
Inontakrark et Anhoutchinak eux-mêmes s* étaient affalés dans leur mince, long et léger krayak, ou pirogue de peau. L'aviron double en main, ils attendaient impatiemment que je descendisse de Tesplanade oh j'épuisais toute ma rhétorique pour persuader mes serviteurs de me suivre.
Les deux Peaux-de-lièvre faisaient la sourde oreille; ils affectaient d'avoir oublié quelque chose ; ils allaient, venaient, manifestant une hésitation bien naturelle. Mais leur agitation provoquait les sourires de mes deux Esquimaux.
A peine eus-je pris place avec eux dans mon canot qu'un cri de femme aigu, déchirant, un de ces cris qui vous remuentetvousbouleversent, retentit au sommet de la falaise. Celait un appel strident comme celui d'une personne qu'on assassinerait. 11 attira une foule de sauvages et d'Esquimaux, et je suivis le mouvement de la foule.
Je trouvai sur l'esplanade un Esquimau à l'air altier (celui-là même avec lequel j'avais eu une altercation au fiujet de mon coffret), un couteau en main, les traits con-
vulsés par la colère, Téeume à la bouche; il frémissait de rage, debout et silencieux devant le Diodjié SchœJtutahyiw, qui était pareillement armé, mais qui se possédait et n^ avait pas sa langue dans la poche.
En les voyant se mesurer de Fœil, et le couteau tiré, mon premier mouvement fut de m^élancer entre eux pour empêcher TefTasion du sang, et de mander leurs chefs respectifs afin qu'ils éclaircissent le litige et le terminassent à Tamiable. Je savais que cet appel aux chefs flatte r amour-propre des sauvages, en même temps qu'il sauvegarde rhonneur des parties intéressées, qu'irriterait Tinterférence d'un tiers, blanc ou rouge.
Nous apprîmes alors que ces deux hommes n'étaient pas les auteurs de la rixe, mais qu'ils se faisaient les défenseurs de leurs deux femmes, lesquelles s'étaient prises mutuellement aux cheveux et se roulaient à qui mieux mieux sur l'herbe, un peu plus loin, en poussant ces cris qui nous avaient glacés de frayeur.
Il s'agissait du vol d'une cuiller en corne que l'Esquimaude avait commis au détriment de la Loucheuse. Chacune d'elles tenait une des extrémités de l'instrument et le réclamait comme sien, la seconde à titre de propriété^ la première à titre de conquête, d'annexion. Pourquoi pas? Leur autre main était accrochée à la chevelure de la voisine.
Malheureusement^ l'Esquimaude portait perruque, comme toutes ses semblables, et cette perruque était demeurée comme un trophée au pouvoir de la grosse femme de Schœkutahyiw , à la confusion de son ennemie, mais à la plus grande hilarité de la population dindjié, qui, le couteau levé ou le fusil bandé, faisait cercle au^ur des deux combattantes.
L'Esquimaude poussait des cris de rage et pleurait à chaudes larmes, comme Chapelain, obligée qu'elle se voyait d'abandonner la cuiller pour ravoir sa perruque.
La honte d'être prise en flagrant délit de vol était pour beaucoup dans ses larmes.
La Loucheuse, triomphante, véritable mastodonte pour les formes et les proportions, avait un genou appuyé sur le ventre de la voleuse, et tenait bien haut sa cuiller, en protestant que c'était sa propriété, ce qui était confirmé par le chef dindjié et compagnie.
Ainsi prise en flagrant délit de vol et surtout de maladresse et d'infériorité dans la lutte, TEsquimaude fut huée et dut se sauver bien vite sous sa tente.
Voyant la tournure que prenait FafTaire, et profitant de rhésitation des deux maris, j'arrachai à ceux-ci leurs couteaux, que je jetai à terre et foulai aux pieds; puis je les forçai a se donner la main et à déposer toute haine, puisque ni l'un ni Taulre n'avait tort.
Ce devoir rempli, je me retirai vers le rivage, en ordonnant aux Dindjié de se disperser ; ce qu'ils firent aussitôt, bien qu'ils fussent protestants et presque aussi voleurs et batailleurs que leurs voisins esquimaux.
Mais je compris, en voyant le regard de haine et de dépit que me lança l'Esquimau, qu'il faut plus qu'une poignée de main pour calmer l'ire d'un homme de leur trempe et de leur caractère.
Mes deux Jean, le grand et le petit, étaient encore moins décidés à partir qu'avant cet incident-; mais il était trop tard pour reculer. Je m'assis au milieu du canot et, pendant qu'ils nageaient, escortés des deux pirogues de nos hôtes, je me mis à jouer l'air national français de l'Empire : Partant pour la Syrie, tandis que Youmiak de famille louvoyait sur la rivière, tirant des bordées à droite et à gauche comme un bateau manié par des femmes sans le secours du gouvernail.
C'était une après-midi splendide que celle du 22 juin 1868. Le soleil rutilait sur le dos de la Peel, qu'il fai-
sait briller comme un miroir d*Archimède, en renvoyant une chaleur intense. Pas la plus légère brise n*en ridait la surface ; la chaleur était celle d*un four. Nous glissâmes le long de ces bords corrodés et hachés par les glaces, jusqu'à la première bifurcation des bouches de la Peel. Puis, au lieu de prendre le grand-chenal de droite qui nous avait amenés du Mackenzie, nous nous engageâmes dans le chenal occidental qui longe le pied des montagnes Rocheuses. Les Esquimaux le nomment Niro-kilov-alouk, ce que les Dindjié ont traduit par Nan-tlsen-nilen ou le Courant qui longe la terre.
C'est VHosky river, ou rivière des Esquimaux des Anglais, le principal chenal de la Peel, celui qui conduit à la mer Glaciale et qui de ce cours d'eau fait un fleuve.
A notre départ du fort Mac Pherson, j'avais été vivement acclamé par toute la population dindjié ou loucheuse, infidèle, protestante ou catholique. Ma détermination avait excité un vif enthousiasme ; on la considérait comme un acte de bravoure dont les conséquences devaient être excellentes pour le bien de la religion, pour l'entente générale et la pacification des Innoît,
Je ne demeurai pas longtemps sans expérimenter la mauvaise foi de ces nouveaux Carthaginois.
A peine avions-nous pénétré dans la Niro-kilov-alouk que ma pirogue fut subitement entourée par plusieurs krayaït montés par des Esquimaux que je reconnus pour être le vieux chef Navikan et ses trois fils Oalik, Pabiana et Kriméona,
Comment ces hommes-là avaient-ils pu nous devancer, alors que je venais de parler au grand-homme à l'occasion du différend de Schœkutahyiw ? Quel dessein l'avait porté à venir m'attendre et à me barrer le passage si loin du fort et de toute protection? Se souvenait-il encore de la réprimande que je lui avais faite à Andcrson, trois ans
auparavant, et venait-il en tirer vengeance? Ou bien vou* lait-il mettre ma bravoure à Tépreuve en ebercbant à m*en imposer ?
Toutes ces pensées traversèrent mon esprit en un instant.
Quant au vieux chef, la terreur de ses propres subordonnés, il avait abordé mon canot ainsi que ses trois fils, et, s'y cramponnant tous quatre avec ces sourires que rendent si hideux leurs petits yeux brillants et leurs joues perforées et baveuses, il dit à Inontakrark quelques mots où je ne compris que ceci : Je voudrais bien le dépouiller de quelque chose.
On le sait déjà, leur code est Spartiate; le vol est pour eux une prouesse et non pas un délit.
— Mitchi Pitchitork, fit-il, monsieur Petitot.
— Tchouva-ichouva? Eh bien! qu'y a-t-il?
— Donne-moi du tabac, ou bien je te prends tes chaudrons. Je suis le chef, moi.
— Je n'ai pas de tabac à te donner. Et quant aux chaudrons, j'en ai le plus extrême besoin pour mon voyage à la mer.
Alors il souleva un pan du prélart huilé dont j'avais soigneusement recouvert tout mon avoir, et sur lequel nous étions tous trois assis, mes deux Jean et moi. En même temps, il criait d'une voix impérieuse :
— Les chaudrons! où sont les chaudrons? Il me faut les chaudrons !
Il me prit une envie de rire de ce bonhomme qui n'en voulait qu'aux chaudrons; le noble chef, le grand-homme! Mais je me gardai bien de le satisfaire.
11 serait certainement parvenu, une fois en colère, à me dépouiller, si mes hôtes ne s'étaient interposés et n'eussent appris à Navikan que j'étais leur protégé et que je leur avais promis une récompense pour la protection qu'ils m'accordaient dans mon voyage à la mer.
A cette déclaration, la mauvaise humeur du chef se changea de nouveau en sourires. Il nous tendit la main en criant :
— Anakranan, nous nous reverrons au bord de la mer ; et il s* en alla avec ses trois satellites. Nous nous en étions tirés tout à fait à notre honneur.
Mais je devais passer par une autre épreuve qui me fut plus sensible que celle-là.
Aussitôt que nous eûmes perdu de vue ces quatre coquins, /nontoArâfrA;s'approcha sournoisement démon canot, s'y cramponna à son tour, pendant qu' Anhoutchinak le tenait de l'autre côté ; puis ils se mirent^ à !me fouiller les poches avec une effronterie ou une naïveté qui me déconcerta.
J'eus beau protester par des interjections d'indignation, ils n'en continuèrent pas moins leur manège.
— N'es-tu pas armé ? me demanda le premier de mes protecteurs.
— Armé! à quoi bon? lui répondis-je. Me penses-tu capable de tuer mon semblable?
J'avais jugé bon de me débarrasser de mon fusil de chasse. Nous n'avions conservé qu'un seul fusil, et c'était celui d' Oulla-Van .
D'ailleurs, ce jeune homme l'avait si bien caché au fond du canot que mes hôtes ne s'en étaient pas même aperçus.
— Cependant, ajoutai-je en riant, j'ai sur moi une espèce d'arme ; et je tirai le petit couteau fermant, avec canif, qui me servait à manger et à tailler mes crayons.
— Comment! s'écria l'Esquimau avec admiration, tu n'as pas seulement un pitiklçt-^rark? {un revolver) Oh! que tu as le cœur bon ! Krayanayné ! Grand merci !
Anhoutchinak me montra alors un îlot boisé, de peu d'étendue, que forme entré les deux principales bou-
ches de la rivière Plumée, un canal naturel transversal.
— Tu vois bien cette île, hratitsey, eh bien! les Loucheux y ont surpris et tué une fois beaucoup, beaucoup A'InncHt, C*est que, vois-tu, nous nous haïssons mutuellement. Et cependant il n*en a pas toujours été ainsi.
— Comment donc avez-vous rompu avec eux?
— Eh bien, au commencement, nous vivions en paix avec ces Irhrileit; nous chassions même ensemble, pendant Tété, sur les monts Kroteylorok. Mais un bedu jour, un Dindjié ne s*avisa-t-il pas de tuer notre grand génie, notre médecine forte, Toulourark (le corbeau), pour en empenner ses flèches !
Je te demande, Uitli, si c'était un crime pardonnable ! L'un d'entre nous tua donc le sacrilège. A son tour, il fut tué par un Loucheux. Et ainsi de suite, la vengeance alla se perpétuant et se transmettant de famille à famille jusqu'à ce jour.
Dans l'après-midi, nous doublâmes un second chenal oriental nommé Aouré-houyoulhkragmaîima, ou la rivière du Sang répandu, puis un troisième, et débouquâmes tout à coup, au détour d'une baie arrondie et creusée par le courant, en présence du premier camp ou village volant, où nos hôtes étaient attendus cette nuit-là.
Il se composait de cinq loges ou tentes de peaux de renne, poils en dehors et dépourvues de toute autre ouverture que de la porte, que recouvrait un lambeau de peau. Elles s'élevaient en ligne sur un rivage sec et couvert d*un gazon de prèles. Au bord de l'eau étaient déjà échoués huit oumiaïl et quinze krayaït qui m'indiquèrent le nombre de chasseurs ou de guerriers que contenait ce campement, à savoir dix-sept avec nos hôtes. {Fig, 7.)
Je retrouvai là plusieurs visages connus, sinon encore amis : le vieux Kroanark, frère de Nouïloumallok, Thomme à l'ulcère ; Kouninane et son aîné, Oupik ou le Hibou blanc,
chef des Esquimaux occidentaux; Tchiatsiark, mon compagnon de hutte sur FAnderson en 1865; Toulerkisen, beau jeune homme à Tair aimable ; Tsapoutayiok, impotent toujours hargneux; Mimimak, beau-frère A'Anhoutchinak, Esquimau à la face brutale et peu rassurante ; le chamaû Avanéméork, venu du fleuve Colville, et sept grands jeunes hommes de dix-huit à vingt-deux ans, déjà mariés à des fillettes de douze printemps ; plus une population de quinze à vingt marmots de treize ans et au-dessous.
Dès que nous fûmes en vue de tout ce monde, Inontahrark se mit à crier de sa plus grosse voix :
— Or ça, vous autres, sachez que le chef de prière et ses deux jeunes IrkréléU (Lentes de poux) sont sous notre protection, moi et Anhoutchinak, et nous vous invitons à les respecter comme il convient à de dignes hôtes.
11 me dit ensuite de ne rien débarquer de mon bagage avant que leur tente fût montée et meublée.
11 me répugnait de camper dès cinq ou six heures de J* après-midi. J'en fis la remarque âmes hôtes.
— Quand je voyage, leur dis-je, je suis dans l'habitude de laisser mon canot drosser toute la nuit, après que nous avons apprêté notre souper. J'ai donc envie de continuer seul ma route jusqu'à la mer, où j'ai hâte d'arriver et où je t'attendrai au village.
Inoniakrark sourit dans sa barbe à ma proposition; Anhoutchinak manifesta un feu d'humeur.
— Tu as donc envie de te faire piller et tuer ? me ditil. Regarde et écoute ceux-ci.
Par le fait, je vis et j'entendis les jeunes gens de la bande pouffer de rire et se frotter les mains, en se félicitant d'une détermination qui, en nous soustrayant, moi et mes gens, à la protection de mes bons hôtes, allait nous laisser entièrement à la merci de ces jeunes fous.
Je dus donc abandonner un plan qui me souriait plus
que de m*en aller à petites journées en compagnie des Esquimaux, et il fut tout à fait décidé que je ne me séparerais point de mes protecteurs.
Laissant donc ma pirogue et tout son contenu à la garde de mes deux Jean, qui ne demandaient pas mieux que d'avoir un pied sur Teau , en cas d'alerte ou de rixe, je pris terre aussitôt pour aller visiter chacune des loges esquimaudes et assister à la confection de la nôtre.
Mais déjà une belle et grosse fille de vingt-trois à vingtcinq ans m'avait abordé avec son plus gracieux sourire :
— Noullakré tchouïtoTj me dit«elle, chef, je n'ai point d'époux. Tu me donneras du tabac, n'est-ce pas?
Sa démarche était naturelle et charitable. Aussi sou étonnement fut-il grand lorsqu'elle reçut de ma bouche un refus positif d'avoir affaire à quelque femme ou fille que ce fût. Je dus paraître inexplicable aux yeux de ce peuple de sybarites.
Je trouvai des manières affables et un air souriant à tous les gens âgés. Les femmes étaient aussi aimables que leurs maris, mais plus craintives, presque méfiantes. Quant à la jeunesse, elle était ce que sont de partout des voyous de la pire espèce, adonnés dès le bas âge à tous les vices, à toutes les impudicités. lis riaient, ricanaient, se moquaient, mais avec beaucoup de grâce. D'ailleurs ils ne me connaissaient pas encore.
Kroanark fut le premier à m' appeler sous sa tente. Il m'y convia de sa grosse voix caverneuse qui, chez les Esquimaux, est le partage des hommes mûrs. Une voix de pécheur et de matelot, la voix éraillée de gens qui sont accoutumés à se héler à travers la brume ou la tempête» à dominer les mugissements du vent et le fracas des flots.
Il m'invita à venir part<ager le poisson bouilli dont il faisait son souper. J'acceptai son offre aussitôt, ce dont il me remercia par des Krayanaynè! répétés.
Ce vieillard à cheveux blancs portait trois croix pattées tatouées sur son épaule droite, et quatre sur la gauche; on aurait dit autant de petits calvaires. Je lui demandai la signiGcation de ces signes, m*imaginant que c*étaient des emblèmes chrétiens ou religieux.
— Ce sont, répondit-il, des marques glorieuses, les signes commémoratifs des baleines franches que j'ai tuées et amenées à la côte. On appelle ces signes içavark.
Ce disant, le bon vieillard était aussi radieux que s'il se fût agi d'autant de trophées ravis à Tennemi.
La vue de ces croix tracées sur Fépaule me rappela aussitôt celte parole d'un prophète que Ton applique à Notre-Seigneur :
a II portera sur son épaule le signe de sa gloire ! »
J'admets parfaitement l'application de la prophétie à Jésus-Christ, qui, par le fait, a porté sur son épaule la croix qui l'a élevé sur le monde entier ; mais, pour que cette parole fût compréhensible du temps d'Ézéchiel, qui, je crois, la proféra, ne faut-ii pas qu'elle ait eu sa raison d'être dans une pratique analogue à celle que nous voyons chez ces Esquimaux, pratique qui, par conséquent, tirerait son origine de l'Asie occidentale?
Quoi qu'il en soit, ce vieillard, Kroanark, durant cinquante ans de sa vie de chasseur, n'avait encore- tué que sept baleines, et il était le seul dans cette tribu qui portât cesmarques glorieuses. Ceci donne une idée du petit nombre de ces cétacés que nourrit la mer Glaciale arctique.
De fait, plusieurs des jeunes gens alors présents m'avouèrent n'en avoir point encore vu, et ils furent bien étonnés de m'en entendre faire la description. Ils n'avaient jamais vu de morse non plus. Cependant, par le moyen des échanges avec les tribus de TEst ou de l'Ouest, ils reçoivent du lard et du blanc de baleine , ainsi que de l'ivoire de morse.
Je m'amusai ensuite à voir construire la tente qui devait me recevoir.
Après avoir mis leur oumiak en sûreté, sans en rien retirer, les femmes de mes hôtes saisirent chacune une houe faite d'un os de baleine emmanché à Tégyptienne, elles en nivelèrent un emplacement propice, en arrachèrent les souches, coupèrent les petits saules, en battirent la terre et la recouvrirent de rondins placés les uns à côté des autres, comme un plancher sous lequel les eaux pussent filtrer et s'écouler, et qui pût protéger de Thumidité et de la moisissure les peaux d'ours et de phoque marbré qu'elles y superposèrent.
Cette opération terminée, elles apportèrent un faisceau de grandes perches bien droites et bien polies (kranaït) , unies par le sommet comme les baleines d'un parapluie. Elles ouvrirent ce parapluie, en disposèrent régulièrement les montants tout autour du plancher, et le recouvrirent d'une enveloppe en peaux de renne cousues ensemble le poil en dehors (itchet, nom basque).
Il en résulta une tente conique (touperk) munie tout en bas d'une ouverture de deux pieds de haut par laquelle on se glisse dans l'intérieur.
Alors, sur le plancher, elles disposèrent un tapis de peau (krâa) et sur le tapis des couvertures en belles peaux assouplies (ouUt)^ et la demeure fut achevée.
On ne fait point de feu dans ces loges. On Fallume à l'extérieur, sous un trépied auquel on suspend le chaudron.
ta loge dressée, nos hôtes allèrent tendre leurs filets dans un remou qu'ils disaient poissonneux. A leur retour, ils m'offrirent de partager leur repas de poisson bouilli, que j'acceptai également. En mangeant avec eux, je protestais virtuellement que je n'étais animé d'aucun mauvais dessein à leur égard, et que je ne leur en reconnaissais aucun envers moi.
EXCURSIONS DÉTÉ. 1*71
Tel est, du moins, le sens que donnent les Esquimaux à la loi de Thospitalité. En acceptant ce que je leur offrais à manger, ils étaient censés, de leur côté, me jurer alliance ; c^est pourquoi je fis apporter de la viande sèche et de la graisse que je leur donnai à tous deux, en retour.
Ces bonnes gens m'apprirent que, tant que je demeurerais sous leur tente, je serais inviolable aux yeux de leur peuplade, parce que l'hospitalité me rendait tabou ou sacré. Tout ce que contenait mon canot Tétait également tant que le canot demeurait à flot au milieu de leurs embarcations. Mais si je m'étais séparé d'eux, si j'avais monté ma tente sur le rivage et que j'y eusse déposé mon bagage, aussitôt le tabou aurait cessé d'avoir force de loi, la jeunesse s'y serait précipitée et m'aurait dilapidé.
Aux yeux de ce peuple, un navire, un canot qui touche à la côte est une épave qui devient leur propriété. N'était-ce pas une loi semblable qui portait les anciens Celtes d'ir* lande, d'Angleterre et de Bretagne à attirer les navires sur les écueils de leurs rivages par de faux signaux, afin qu'en y échouant ils devinssent leur proie?
Quand nous étions partis du fort Mac Pherson, le temps était calme. Deux heures après notre départ, Pihangnark, le vent du sud-est, s'était levé et nous avait permis de continuer notre route à la voile.
La nuit venue, les Esquimaux me prièrent de faire cesser le vent du sud-est, qui, dirent-ils, est très-froid et ne peut que leur être funeste.
— Appelle Kanhoungnark, le vent du nord-ouest, me disaient-ils en essayant de m'apitoyer, sinon nous ne prendrons pas de poisson, nous ne tuerons pas d'élans, parce que le vent du sud-est leur portera notre odeur, ils entendront le bruit de nos voix ; appelle Kanhoungnark.
J'assurai mes hôtes que je prierais Dieu pour que les choses arrivassent telles qu'ils les désiraient, mais que je ne
me reconnaissais toutefois aucun pouvoir sur les éléments, et que nul homme sur terre né possède une semblable puissance.
Ils me parurent fort peu convaincus de la véracité de mon assertion.
Vers dix heures du soir, le vent du sud prit une intensité qui inquiéta les Innoït, et dont je ne me rendais pas compte. Je reçus aussitôt plusieurs visites, entre autres celle du chef Oupih ou le Hibou. 11 fit ce qu'il put pour paraître aimable, mais ne fut que contraint et gêné. Cet homme était jaloux que je ne Teusse pas choisi, lui le chef, pour guide et protecteur.
Il accepta un morceau de viande sèche que je lui offris,
mais il fit des objections à mes hôtes touchant ma présence
parmi eux et mon voyage à la mer ; car j'entendis Inonta-
' krark lui faire la même réponse que Kroanark avait faite
au Dindjié Venklessé:
— Ce que tu penses de lui n'est pas exact. Je te dis que cet homme est bon et qu'il nous aime.
Ceci, il le disait d'une voix mielleuse et caressante, d'un ton càlin qui me fit sourire. On voyait qu'il voulait amadouer le chef.
Oupik demeura néanmoins soucieux, car en se retirant il me dit :
— Ké, ké, ouicherktouark tçillariktçidzoun! Vite, vite, produis-nous du calme !
Je vis bien, hélas ! que le prétendu pouvoir que ces gens simples m'attribuaient quand même sur les éléments serait bien souvent mis par eux à contribution, et que j'allais jouer, bien malgré moi, le rôle de magicien ou de thaumaturge, ce dont je me souciais fort peu.
Quelques femmes qui entrèrent cAe^ nous, ayant demandé à l'un de mes hôtes quel était mon but en venant demeurer avec eux, il répondit en les gouaillant :
EXCURSIONS D*ÉTi. 173
— Celui de vous donner du tabac, sans doute.
Ce qui les plongea dans une grande hilarité.
Je passai la nuit sous la tente esquimaude ; mes deux Jean dormirent dans mon canot, solidement amarré entre deux oumiak.