CHAPITRE V
SUR LA NIRO-TOUNAR-I.OUK.
lâinjluenza. — Aspect pittoretique d*une flottille esquimaude. — Régates. — Le Krayark, — Leçons d'histoire naturelle. — Esprit soupçonneux des Esquimaux. — L'Oumiak. — Lares et pénates innott.
Un petit bonhomme de quatorze ans s'étant éveillé quelques instants après moi, le lendemain matin, il saisit aussitôt sa pipe minuscule et avala quelques gorgées de fumée. L'effet du narcotique pris à jeun fut si prompt que ce petit drôle tomba aussitôt sur le nez et dégringola du lit-divan, sur le rebord duquel il s'était accroupi. Je m'empressai d'aller chercher de l'eau fraîche à la rivière pour le faire revenir de sa syncope. En rentrant, je le trouvai déjà remis et souriant :
— Oh! tsttlé, cela n'est rien, me dit-il d'un air aimable, cela m'arrive si souvent !
M'étant recouché, je ne me réveillai qu'après neuf heures et ne trouvai plus d'hommes dans la loge. L'ouragan du sud-est secouait les saules gigantesques particuliers au fleuve Peel, et que je n'ai retrouvés nulle part ailleurs; l'atmosphère s'était singulièrement rafraîchie, on aurait dit une rafale de mistral.
Dès que mes Peaux -de-lièvre me virent, ils s'écrièrent qu'ils ne voulaient pas demeurer plus longtemps avec ces méchants Esquimaux; qu'ils n'avaient pu fermer l'œil de
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LES GRANDS ESQUIMAUX. — EXCURSIONS D'ETE. Ha
toute la nuit, parce que la jeunesse dissolue était venue les atUquer durant mon sommeil pour piller le canot.
Toutefois, comme les jeunes Esquimaux s*étaient contentés de les menacer par manière de taquinerie, je réussis à calmer les frayeurs de ces pauvres garçons et les engageai à se lever pour apprêter le déjeuner.
Un moment après, nous entendions de grands cris sur la rivière, et voyions arriver plusieurs Esquimaux qui venaient de visiter leurs filets. Ils poussaient des clameurs de détresse qui réveillèrent tout le camp.
Ils racontèrent que, pendant la nuit, Touragan avait déterminé une faille considérable de terrain dans le fleuve, et que cet éboulement avait submergé neuf filets de pêche. Le chef Oupik y avait perdu tous les siens, et Anhoutchinak un seul. Mais les rets à'Inontakrark, ainsi que ceux de Kroanark, étaient intacts.
Ces pauvres gens m'avouèrent que cette perte était pour eux un vrai désastre. Mais aussi comment étaient-ils assez malavisés que de tendre des filets par une telle crue des eaux ! Il n'y a jamais de pêche possible lorsque les rivières sont hautes et limoneuses. Aussi personne ne rapportait de poisson.
11 me fut dit aussi que Yinfluenza, une sorte de coryza fluens propre au Nord-Ouest , s'était emparée de plusieurs enfants sitôt le départ du fort. Un tout petit enfant de ilff»i/ma^ semblait même dangereusement atteint. Je voyais dans ces contre-temps fâcheux des obstacles que leur dieu Tornrark, qui n'est autre que le diable, suscitait à l'introduction de l'Evangile chez ce peuple voué au crime et à la mort. Ils ne servirent pas médiocrement à exciter des soupçons à mon encontre. Déjà les visages s'étaient rembrunis, les sourires avaient disparu; on chuchotait à mon approche; les femmes me regardaient de travers, elles^ épiaient mes moindres mouvements pour les
176 Lg^ GRANDS ESQUIMAUX.
interpréter, et fronçaient le nez en s'^ntretenant de moi.
Hélas ! que la gloire d'un grand homme est éphémère, chez les peuples sauvages comme parmi les civilisés !
A défaut de poisson, nous déjeunâmes avec des rats musqués ou kivaht, puis nous partîmes.
Durant la matinée, le chenal Niro-kilov^louk se bifurqua d'un quatrième chenal conduisant dans la bouche principale et occidentale du Mackenzie , et qui se nomme Nirotounar-louh.
Nous quittâmes alors le principal chenal de la Peel pour prendre cette quatrième fourche, qui devait nous conduire dans les deltas septentrionaux. A mesure que nous avancions vers le nord sur un courant extrêmement rapide, j'observais que la végétation était de plus en plus arriérée. A peine les saules commençaient-ils à bourgeonner et les feuilles des aunes à se développer. Cependant nous étions au 25 juin. Mais le vent du sud-est qui régnait toujours mettait obstacle à la végétation en occasionnant une recrudescence de froid. Nous appelions de tous nos vœux le vent du nord-ouest qui ne venait pas.
Vers midi, le chenal Niro-iounar-louk s'élargit d'une façon étrange, au point de ressembler au fleuve Mackenzie, et nous découvrit la chaîne des Tchi-Kwajen ou montagnes Noires avec leurs formes pyramidales et leurs précipices perpendiculaires. Le plateau Nakolchrô Kioundié s'était entièrement effacé, ce qui rapprochait ces montagnes à pic de la rivière. Je découvris la profonde entaille qui indique le cours de la Tdha-zjù ou rivière du Kat. C'est probablement en ce lieu que Franklin place les montagnes A onze kilomètres de la rivière.
L'immensité de ce panorama me fit comprendre comment Franklin et Pullen avaient pu être induits en erreur, et prendre la Peel pour le Mackenzie lui-même, malgré les protestations de leurs guides respectifs.
En ce moment, la rivière Plumée offrait un coup d'oeil des plus pittoresques, avec sa flottille de barques et de krayait; les premières se hâtant avec une lenteur de cloportes, pataugeant sans ordre ni cadence, et marchant en zigzags capricieux, pendant que leurs matelots femelles suaient et soufflaient, malgré le vent, le froid et leur absence de vêtements ; les autres, sveltes et légères, glissant comme des sylphes sur la surface des ondes limoneuses, volant à la recherche des kivalot et des tériarpa'U ou visons, amphibies extrêmement abondants dans Testuaire des deux fleuves.
Pour cette chasse, les Esquimaux se servent d'un trident dont la hampe cannelée se place dans la rainure d'une règle de bois appelée /lo/^/irA que FEsquimau retient dans sa ; main droite. Cette règle lui sert à élever le trident obliquement en Tair et à le lancer, par un mouvement vif et adroit. L'arme décrit une parabole àla manière d'une fusée, et retombe perpendiculairement sur l'ondatra ou le vison qu'elle embroche.
Ainsi se lancent également la javeline et le harpon à phoques. Cet exercice exige une adresse et une justesse de coup d'œil très-grandes.
Tout en se livrant à la chasse du rat musqué, qui leur assure le pain quotidien, dans ces chenaux boueux, les jeunes Esquimaux luttent de vitesse et se livrent à mille évolutions nautiques. Ce jour-là, ils défièrent mes deux Jean à qui l'emporterait en vélocité, d'eux ou de nous. Les pirogues tchippewayaues en écorce de bouleau sont loin d'être paresseuses; les Esquimaux l'ignoraient. Bien que mon canot fût chargé, mes deux Jean et moi nous jouâmes si bien de la pagaie que nous tînmes tête pendant quelques minutes à tous les hrayaït avec lesquels nous courions de front.
Mais nous nous aperçûmes bientôt que les Esquimaux
s^irritaient de ce que nous osions leur disputer le mérite de la vitesse ; nous fîmes donc semblant de perdre du terrain peu à peu, et enfln nous abandonnâmes la partie tout à fait, mais par pure courtoisie, tout en ayant Tair d'admirer la vélocité de leurs mouvements, et nous reconnaissant vaincus à la course. Cela les remit aussitôt de bonne humeur.
11 n*y a pas de doute que le peuple esquimau ne soit foncièrement pélagique. L*eao est son élément; sur Feau il est chez lui, et il participe plus ou moins à la nature des amphibies. C'est un castor humain. Il y a de tels rapports entre toutes les classes d'êtres, dans chacun des règnes de la nature, que l'on peut bien considérer comme un ordre entendu par la Providence qu'il y ait une variété d'hommes qui ne se plaise que sur l'onde et en fasse son séjour de prédilection, au point de placer son paradis au fond des mers. Parmi les êtres aquatiques ne compte-t-on pas des mammifères, des oiseaux, des insectes et des plantes? Pourquoi n'y aurait-il pas des hommes qui le fussent aussi?
Toute la différence consiste en ce que ceux-ci sont par choix et volonté ce que ceux-là sont par nécessité de nature. Mais voyez combien cet homme a su se faire poisson ! Admirez cette frêle nacelle en peaux de marsouin cousues et tendues sur de légers cerceaux de bois habilement entés et soudés sans aucun clou ! Voyez cette unique ouverture {'pàh) par laquelle l'Esquimau s'y glisse, s'y assied, et qu'il serre autour de sa taille comme un tablier de travail ! Cette svelte pirogue est, en effet, son établi et son vêtement ; elle fait désormais partie de lui-même ; qu'elle sombre et il est perdu, qu'elle chavire et il se noie. Mais il est trop habile pour la laisser chavirer ou sombrer. Un aviron double très-court (paoiik)^ à palettes trèsétroites et à poignée épaisse et pesante comme la queue du marsouin, à la main, il fait voler homme et machine à la
surface de la mer. Ce n'est point un canot que le krayak, c*est une locomotive aquatique, une sorte de vélocipède marin, une création antbi'opo-ichthyque. L'homme et le canot ne font qu'un.
Pour trouver une embarcation plus sveite, plus légère, plus forte à affronter les lames, à passer dans les houles, à effleurer les eaux calmes à la manière de la mouette, vous scruteriez vainement les peuplades américaines et tous les atoles de l'Océan.
Les jeunes Esquimaux ne chassent qu'en luttant de vitesse. On voit qu'ils éprouvent autant de plaisir à entreprendre ces sortes de régates que les Peaux-Rouges dans leurs courses de chevaux marrons. Ni la gondole vénitienne, ni le caïque ottoman, ni le canot de la Tamise et de la Seine ne sauraient supplanter le kraxjak. Avec une grâce et une adresse parfaites, sans efforts, sans mouvements véhéments, ces jeunes lourdeaux, gras, bouffis et presque obèses, atteignent le rivage sans y heurter leur embarcation sylphique alors qu'elle semblerait devoir s'y briser. Ils se retirent de leur nacelle en rampant, comme des papillons qui éclosent ; puis ils épongent le peu d'eau qui a suinté par les coutures de leur krayak, disposent quatre bâtons eu forme d'X, et sur ce petit tréteau improvisé déposent avec soin leur coursier aquatique, de crainte qu'il ne touche la terre.
On voit que l'Esquimau est aussi fier, aussi amoureux, aussi jaloux de cet objet que le Sioux de son cheval de chasse, le Mexicain de son mustang, l'Arabe de son chameau, Farrièro de sa mule, le Gaucho de son llama.
Avant de se séparer de son embarcation, il tire de son sein une écuelle de bois et, puisant de l'eau, il l'en arrose soigneusement, de crainte que le soleil n'en dilate la peau et ne la fasse éclater comme un tambour trop tendu. Cette opération, il la renouvellera plusieurs fois dans la journée.
Nous prîmes terre, pour dîner, sur la rive droite. Aussitôt les chefs de famille s'en allèrent tendre leurs filets aux corégones, aux maskinongés et aux inconnus, à Tentrée des petites rivières, à la sortie des chenaux transversaux.
— Tchiglerh, homme, me dit Kroanarh d'un ton qui me parut trop familier pour que je le souffrisse, tchiglerh, ikidjoun ! allume du feu !
Je lui répondis doucement et sans humeur :
— D'abord, on ne m'appelle pas homme, mais chef, ou plutôt /)ère, ce que je préfère; car, bien que je sois jeune, je suis votre père par les sentiments que je vous porte. Ensuite, il y a ici assez de jeunes gens pour que je ne m'abaisse pas à vous faire du feu.
Le bon vieillard prit cette remontrance sans humeur, et alluma du feu lui-même.
Tchiaisiarh, mon compagnon de voyage d'Anderson, apporta alors auprès du feu le produit de sa chasse. Il consistait en huit rats musqués, lis furent écorchés, em- Jirochés dans des baguettes épointées, et fichés en terre pour y rôtir autour du brasier.
11 faisait un froid piquant. La petite peuplade se trouva bientôt au grand complet, et TcAfa^niûrrA raconta ses exploits avec une mimique expressive. Les spasmes des malheureux rats embrochés dans les pointes de son strident et expirants étaient décrits par lui avec des contorsions risibles. Il se faisait rat mourant pour exciter Fhilarité de ses camarades. Quels grands enfants !
Tout à coup, changement de sujet ; il me mit en scène. Ce fut à propos d'un petit instrument en kilékouvark ou ivoire fossile de mastodonte, lequel abonde sur tout le littoral de la mer Glaciale, dans la vallée du fleuve Youkon, sur les rivages du Kouskokwin et le long de la baie du roi William.
Chez Noulhumallok^y tivuis déjà parlé de cet animal anté-
diluvien. Je leur en avais fait la description d'après celle de notre éléphant moderne. C'étaient ces détails scientifiques que Tchiafsiark voulait me faire répéter, et dont ils me remercièrent avec une effusion qui aurait été risible si elle n*eût montré Tardent désir que ces pauvres gens ont d'instruction.
J'appris plus tard que les Esquimaux malingméout de la baie Norton ont conservé le souvenir de T éléphant; car un de mes anciens confrères, homme érudit et d'un esprit distingué, M. Lecorre, en a trouvé des représentations grossières dessinées en noir et rouge sur des sarcophages appartenant à cette peuplade.
Il y vit aussi des figures de singes, et cela m'étonne encore moins, car dans la présente occasion je n'eus pas plutôt achevé ma description de l'éléphant, que Anhoutchinak me demanda si je connaissais l'animal appelé okrayéoukiouarh, ou l'homme qui ne parle pas. Aussitôt, il me fit la peinture non équivoque d'hommes velus, grimaçants, marchant tantôt à quatre pattes et tantôt debout, grimpant sur les arbres, mais ne parlant pas. Il me fut impossible de ne point reconnaître l'orang-outang, ou le babouin, ou tout autre quadrumane de la Malaisie, dans la mimique grotesque mais vivante dont il accompagna sa description.
D'après les Esquimaux, ces singes auraient habité dans leur pays à une époque éloignée et lorsqu'ils vivaient à l'ouest du continent américain.
11 n'est personne au monde qui aime autant à s'entretenir de sciences et d'arts que les peuples sauvages de l'Amérique. Ils sont insatiables d'instruction et d'une curiosité d'enfants intelligents et sensés.
Comme ils étaient en veine, j'exhibai à leurs yeux une carte de l'Amérique du Nord, sur laquelle je leur fis voir le trajet que j'avais parcouru pour venir chez eux, de la Méditerranée aux bouches du Mackenzie.
Cela ne leur plut pas du tout. Ils me regardèrent d'un air sournois et méGant, et Tun d'eux, Toulerhtsen, me dit d'un air sardonique :
— Comment peux-tu connaître notre pays sans Tavoir jamais vu? Tu Tas déjà visite en passant sous terre, n'estce pas?
Ceci indique que ces hommes simples n'avaient encore aucune idée de la diffusion des connaissances privées par le moyen de l'imprimerie et de la gravure, ni du mode si aisé de transmission de nos pensées dont les caractères d'écriture nous rendent dispensateurs.
Que de merveilles leur esprit borné n'a-t-il pas encore à connaître et à découvrir !
Les filets furent retirés vides. Ils devaient bien s*y attendre. Nous fîmes donc diligence afin d'aller camper dans un endroit plus propice a la pèche. Mes compagnons esquimaux repartirent en chassant et quelquefois en m'agaçant de leurs sarcasmes, comme si j'étais la cause du manque de poisson, du froid et du vent du sud. De partout le vice, la superstition et l'ignorance s'attaquent au prêtre.
Le vieux Tchapoutaytoh, entre autres, s'approcha de moi dans son krayak et me demanda de la viande. S'il m'avait fallu en donner à chacun, j'aurais fait les dents longues dès le lendemain.
— Attends un peu, lui dis-je. Quand nous serons arrivés au camp, tu en auras.
— Oui, me répondit-il en ricanant, quand nous serons arrivés au camp, tu auras autre chose que de la viande, va, mauvais. Tu n'auras plus faim ni besoin de manger, meurtrier !
Cette menace jeta mes deux Jean dans une grande perplexité. Elle leur donna froid au cœur.
— Père, ils ne sont pas bons, me dirent-ils. Retournonsnous-en.
Mais ce n*était pas le moment de reculer. D'ailleurs, une parole de mauvaise humeur ne pouvait m'intimider.
Il était bien tard quand nous atteignîmes une cinquième bifurcation orientale de la Peel, mais dont les eaux, — celles du Mackenzie par conséquent, — entraient dans le chenal Niro-tounar4ouh, Nous nous y arrêtâmes pour dresser le camp. On espérait prendre du poisson en ce lieu.
11 faisait un temps d*hiver, froid, sombre et mélancolique au possible. Les esprits étaient de la couleur du temps. Et c'était le vent du sud qui était la cause de cette tristesse générale. Il roulait vers la mer de lourds nuages gris chargés de neige et gros de cyclones. L*air était plus piquant qu'il ne Test à Paris au mois de janvier. Je ne pouvais tenir à Tair mes mains nues. Les Esquimaux s'empressaient de remettre leurs chemises d'hiver en peaux de rat musqué. De toutes parts on n*entendait que des invectives contre le vent du sud-est, ce mistral des terres arctiques. Des toussements répétés leur répondaient, sortant de toutes les huttes, de toutes les poitrines. Vinfluenza s'était abattue sur notre camp comme un oiseau de proie. Que faire contre le rhume, quel médicament employer? Aucun. Il fallait que le mal eût son cours. C'est ce qu'il n'était pas facile de leur faire comprendre. Je distribuai quelques morceaux de viande sèche à ceux qui n'avaient pas tué de kivalot, partageai avec mes hôtes mon souper composé de cette même viande, de quelques crêpes et de thé, et donnai quelques globules de belladona aux grippeux, bien que je n'eusse moi-même aucune espèce de confiance en l'efficacité de mon remède.
A quoi sert, je vous le demande, ami lecteur, une médication contre un rhume épidémique à des gens qui , sitôt entrés sous leurs tentes sans feu, de vraies glacières, se dépouillent de tout vêtement? A la vérité, les grandes personnes se tiennent décemment cachées dans leurs robes
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de fourrure ; mais les enfants se mettent aussitôt à folâtrer dans ce costume adamique, sans avoir aucun égard à des défenses ni à des conseils hygiéniques qu'ils ne sauraient apprécier.
Au matin, je me levai avant mes hôtes pour écrire mon journal. 11 faisait beau. Le vent avait un peu cessé, le soleil brillait de tout son éclat. Je sortis de la tente où j'avais passé la nuit, descendis dans mon canot, tirai mes cahiers de mon petit coffre et me mis à écrire, me croyant à Tabri des regards indiscrets et des questions importunes.
Mais les Esquimaux m'épiaient à mon insu. Quelques instants après, le conjureur avànèméork vient m'interpeller du haut du rivage à l'abri duquel mon canot était caché :
Que fait-il encore? Il ne cesse de noircir du papier
ou de parler à un livre. Évidemment cet homme ne saurait être quelque chose de bon.
A ces cris tout le monde accourt au bord de la rivière, le conjureur en tête. Celui-ci me crie brusquement :
— Mais enfin, apprends-nous donc ce que tu fais là ! Je le regardai sans colère, souriant en répondant :
— Nérounior, mais rien du tout !
Cette réponse évasive ne satisfaisant personne, je me mis à transcrire des vocables esquimaux au net sur un cahier, les récitant à haute voix au fur et à mesure que je les écrivais. Alors la foule se mit à rire, et le conjureur s* en retourna déconfit. Je venais de leur prouver que leurs soupçons étaient aussi injustes que dénués de fondement.
Tchiatsiark arriva des filets sur ces entrefaites, son canot plein de poissons et son cœur d'enthousiasme. En passant àcôté de moi , il m'en remercia avec chaleur comme si j'étais l'auteur de sa pèche, et me remit sur-le-champ deux
EXCURSIONS DÉTE. 185
énormes inconnus pour mon repas et celui de mes gens.
Tel était donc le rôle que Ton m'assignait. J'étais pour eux une sorte de bon Dieu, blanc ou noir, plutôt noir que blanc, ou les deux à la fois, auquel on attribuait tout le. bien ou le mal qui arrivait mystérieusement. C'était un rôle qui ne me plaisait guère.
Le coryza fluens continuant de plus belle, par le temps cbaud, la peuplade jugea à propos d'exhiber ses fétiches en plein air. Elle fit ses rogations et sortit ses bondieuseiés, s'il m'est permis d'emprunter ce néologisme expressif a un écrivain marseillais plus pittoresque que religieux.
Donc, après le déjeuner, notre petite flottille de huit oumiaït repartit bannières au vent. Voumiake^i le véhicule du matériel , de la famille et de la pèche à la baleine ; c'est un transport, une patache, une gabare. En voyage, il esi monté par les enfants , les vieillards , les impotents , les malades, et conduit exclusivement par des femmes. {Fig, 8.)
Les mains munies de leurs longues rames hindoues ou égyptiennes, —'une perche terminée par une palette ovale ou lancéolée cousue avec des fanons de baleine, — voyezles avancer en décrivant ces zigzags disgracieux, marchant à reculons comme les crabes, dressant une de leurs pattes tandis que l'autre plonge dans l'eau, gafTant, pataugeant, sciant, comme autant de cloportes tombés dans une mare. Pour la forme, elles ressemblent à de petites jonques chinoises. La proue en est munie d'un appendice fourchu qui sert à soutenir et à dévider le grelin du harpon qu'emporte la baleine blessée. La poupe, plus élevée, est garnie d'un petit gaillaird et d'un autre appendice triangulaire qui rappelle les harpes placées à l'arrière de nos navires. Il sert d'ailleurs au même usage. Ces barques sont en peaux de marsouin cousues ensemble et tendues sur une forte membrure en bois.
Or, ce jour-là, chacun des oumiaïl était décoré de la
défroque d*une béie ou d*un oiseau quelconque, flottant au bout d'une perche et étalée sur de petits bâtons à la manière du papier d'un cerf- volant. Je reconnus dans cette exhibition Finfluence du conjurenr de TOuest.
Inontakrarh, mon hôte, avait pour fétiche Taigle américain à tête blanche. Sa peau était étendue, ailes et queue éployées, comme les armes de Russie, de Prusse et d'Autriche. Qui sait si, primitivement, le blason de' ces puissances n'eut pas une origine semblable ?
A partir de ce jour, lorsque nous campions, la peau d'aigle éployée était soigneusement transportée dans la tente et suspendue au-dessus de ma tête, talisman ou préservatif. C'était leur rameau béni.
Mimirnak avait pour dieux Idres deux pies accolées ; un troisième, une belette ; Oupik, le chef, un hibou blanc, armes parlantes qui faisaient allusion à son nom , etc. , etc.
Mais le plus fortuné de tous était sans contredit Anhoutchinak. Quand je lui demandai comment il se faisait qu'on ne lui voyait aucun nagual, aucun animal protecteur :
— Ah! me dit-il, c'est qu'il serait beaucoup trop gros à transporter.
— Vraiment! Et quel est-il?
— C'est arverk, la baleine franche, ajouta-t-il avec orgueil en me montrant un petit paquet enveloppé dans du parchemin, ayant la forme d'un Agnus Dei, et suspendu à son bandeau en carcajou. Voici là dedans un petit morceau de son lard, primeur de la saison et que je renouvelle annuellement. Cette médecine forte, continua-t-il gravement, me rend invulnérable contre les flèches, le couteau et même les balles.
Heureux, trois fois heureux Anhmichinak^ tu surpassais le vaillant Achille, qui, lui, du moins, était vulnérable au talon !
EXCURSIONS DÉTÉ. 187
Si ce bon cher hâte avait connu le canon à la Paixhans, il Teût mis, n*en doutez pas, au nombre des armes contre les atteintes desquelles le protégeait son lard de baleine.
Mon Dieu! ne rions pas de ces crédules enfants. Combien de chrétiens sérieux croient aux amulettes et en sont chamarrés ! Combien s'imaginent que le rameau bénit les préserve de la foudre, et le scapulaire de la noyade !
Non-seulement les barques et les tentes, mais encore les vêtements des /nitot/ sont couverts de semblables talismans : plumes de faucon et de hibou, serres d*aigle, griffes d*ours, peaux de putois et d'hermine, têtes de corbeau, breloques de fer, de plomb ou d*ivoire. Cela leur donnç l'air de marchands de mort-aux-rats.
Ce bric-à-brac est suspendu par devant, par derrière, sur les côtés ; il en est pour la tête et d'autres pour l'épine dorsale. Souvent une queue splendide de loup blanc, de renard noir ou de glouton s'allonge aux reins d'un guerrier, qui se pavane et s'enfle, bête artificielle, comme si cet appendice lui appartenait réellement.
Cela est triste, déplorable. Il y aura toujours un abîme entre les superstitions d'un chrétien ou de tout adorateur du vrai Dieu, et celles d'un fétichiste. Le premier attribue souvent, de fait, un grand pouvoir à des objets qui n'en ont aucun, mais auxquels s'attachent dans son esprit les bénédictions de Dieu. En dernier ressort, c'est donc en Dieu qu'il se repose, quand sa dévotion est éclairée et intelligente. Le second fait des animaux eux-mêmes ses protecteurs ; il se reconnaît inférieur aux brutes ; il s'enorgueillit de leur ressembler; il les divinise. Et ces hommes qui ne redoutent pas leurs semblables , ces hommes qui se rient de Dieu et qui invoquent le diable, jettent des cris d'épouvante si une mouche bleue les pique, si une libellule effleure leur visage de son aile transpa-
18S LES GRANDS ESQUIUAUX.
rente. On les voit alors poursuivre à outrance Tinnoceot insecte, puis chanter victoire lorsqu*il Tout détruit. C^est une parodie burlesque de la bravoure. A la frayeur qui se peint alors sur leurs traits , à la gloire que respire leur visage quand ils ont tué Tinsecte chétif, on peut juger qu*ils attribuent à ces petits êtres ailés une immense malignité, une puissance ridicule et puérile.
Et cependant, les Innoït sont loin d'être au pied de réchelle de la grande famille humaine, ainsi que Vont prétendu à tort ceux qui ne les ont jamais vus ni étudiés chez eux. Quoique les plus éloignés d*entre les hommes des foyers de la civilisation, ce ne sont pas les Esquimaux qui lui seront les plus redevables, qui la mettront le plus à contribution. Au point de vue matériel, ce peuple souffre beaucoup moins que la majorité des Peaux-Rouges qui vivent dans des contrées plus hospitalières et qui, depuis plus d'un siècle, sont secourus, entretenus et souvent stipendiés par des Européens. Ils vivent même confortablement, eu égard au milieu où ils se trouvent, et, de plus, il est constant qu'ils possèdent seuls le secret de l'existence au milieu de leurs glaces quasi perpétuelles. Les explorateurs arctiques se sont vas contraints de les imiter, et la civilisation a dû se plier aux exigences, souvent cruelles pour des Blancs, de la vie esquimaude, au lieu d'élever celle-ci jusqu'à elle.
La routine n'a pas, chez eux, cette force qui asservit les peuples orientaux aux coutumes surannées et parfois ridicules de leurs ancêtres. Ils savent proGter de ce qu'ils trouvent de bon chez les Blancs, tout en ayant le bon sens de dédaigner ce qui ne saurait convenir à leur mode d'existence ou au rude climat sous lequel ils vivent. En cela ils font preuve déplus de tact que lesDènè, qui, pour avoir imité les Européens en tout, ne sauraient plus s'en passer, après avoir acquis en partage l'ignorance de leurs
anciennes aptitudes, des maladies et une mort précoce.
Depuis mon voyage aux bouches de TAnderson, je trouvai chez les Esquimaux un progrès sensible. A cette époque, ils refusaient de manger avec moi, ou, s'ils le faisaient, ils accompagnaient Tacceptation du moindre mets d'actes superstitieux à titre de préservatifs de mes prétendus maléfices. Aujourd'hui, ils se montrent aussi friands que les Indiens de tout ce qui constitue ma nourriture, et ne refusent plus rien.
Ce jour-là même, ils me donnèrent une nouvelle preuve de leur esprit d'initiative. Le vent nous étant devenu favorable, je hissai mon prélart dans ma pirogue en manière de voile aurique, et, par ce moyen, je laissai en un instant bien loin derrière moi leurs lourdes pataches de peau aux formes de jonques. Aussitôt ils cherchèrent à m'imiter. Ils avaient des voiles en trapèze renversé tendues entre deux perches écartées par le haut comme un V. Ils allèrent dans la forêt couper des mâts et des vergues, et ils eurent en rien de temps des voiles carrées semblables à (a mienne.
Les Tchiglit ornent leurs voiles, à la façon des anciens Egyptiens et des bateliers modernes du Nil, de bandes d'étoffe multicolores, de franges et autres colifichets.