CHAPITRE VI
l'expédition avorte.
Les soupçons injurieux continuent. — Excellent esprit dilnonta» krark. — (Jn chaman. — Kroanark, — Absence de sens moral. — Nous rentrons dans les bouches du Mackenzie. — Mort inopinée d*un pelit enrant. — Surexcitation des parents. — Mauvaises dispositions de la peuplade.
Malgré Tinfluence que je possédais sur les Esquimaux, je m'apercevais bien cependant que j'avais dans leurs rangs des ennemis qui ne dissimulaient même pas leur antipathie ou leur méGance. J'étais, en quelque sorte, gardé à vue, et je ne jouissais pas de la moindre liberté d'action. AGn de voir jusqu'où s'étendait la latitude qu'ils daignaient bien m'octroyer, je fis à dessein, un jour, de rester en arrière et de ne partir qu'après tout le monde. Un quart d'heure après, lorsque je me croyais seul, deux krayaït cachés dans un repli du rivage, débouquèrent tout à coup pour nous surprendre, et vinrent accoster mon canot de chaque côté.
Le chef Oupik et le vieux Kroanark, qui les montaient, n'étaient demeurés cachés en ce lieu que pour épier mes mouvements. Peut-être le premier des deux était-il le seul à concevoir de la méfiance, tandis que le second ne s'était adjoint au chef que pour nous protéger.
Quoi qu'il en soit, ils me trouvèrent récitant paisiblement mes Heures, ce qui mit le chef d'assez mauvaise humeur.
LES GBAKDS ESQUIMAUX. — EXCUBSIOXS D'ÉTÉ. 191
— II a encore le nez dans son kraléouyark! s'écriat-il. Ce à quoi son vieux compagnon ajouta d'un ton plus bienveillant :
— Vite, vite, suis-nous. Ne reste donc pas en arrière.
Je ne pris pas seulement garde à eux, et j'achevai tranquillement mon bréviaire. Il aurait fallu bien peu de chose pour que je leur fisse voir combien ces allures méfiantes étaient outrageantes pour mon amour-propre; mais je devais me mettre à leur portée et surtout ne point les pousser à des voies de fait.
Tout à coup, comme je croyais lapetiie flottille bien loin devant nous, nous nous trouvâmes, à un détour du fleuve, nez à nez avec toute la horde aux aguets derrière ce coude.
On nous attendait, tout prêts à nous poursuivre si nous eussions voulu nous en retourner.
On nous soupçonnait donc de quelque méfait dont nous ne nous rendions pas compte.
— Il en est toujours ainsi avec les Tétes-Rasées, me dit le petit Jean, qui les connaissait de longue date. Si tu penses être libre de tes actes quand tu seras chez eux, tu te trompes beaucoup. Ils seront toujours sur toi comme des maringouins. Quand je te dis qu'ils sont mauvais.
On nous héla d'un oumiak d'un ton impérieux. Je pense que c'était encore le vieux Tsapoutaytok, le malade. II nous intima l'ordre de n'aller ni en avant ni en arrière, mais de voguer au milieu d'eux et de conserve avec eux.
Peu après, le chef Oupik donna le signal de camper sur la rive gauche, parce que le vent avait repris une grande intensité depuis midi et qu'il faisait trop froid pour tenir les rames. J'étais moi-même tout engourdi dans mon canot.
On s'empressa d'allumer un grand feu de bœs de grève sous les saules gigantesques, et les deux Jean apprêtèrent le souper. Nous n'avions pas diné ce jour-là, afin de faire
force de rames vers le village esquimau, où se trouvait le reste de la peuplade.
Pendant que les femmes montaient les tentes et que les kivalot rôtissaient devant le feu, il s'éleva une nouvelle discussion à mon encontre, parmi les hommes. Il s'agissait de savoir si j'étais ou non la cause du froid, du vent hostile à la chasse, et de la maladie qui éprouvait la peuplade depuis que je m'étais joint à elle. Le chef Oupik, le conjureur, Mimimak et ses fils, et surtout Tsapoutaytok disputaient contre mes deux hôtes et le vieux Kroanark,
Mais que pouvaient ces trois honnêtes gens contre le gros de la tribu, sinon répéter (aussi gratuitement, par exemple, que les autres mettaient de feu à inculper) que je n'étais pas un sorcier, qu'il n'y a pas de sorciers parmi les Blancs, que nous sommes bienfaisants, et que c'étaient les Dindjié qui étaient cause du mal qui leur arrivait?
Inonlakrark faisait l'impossible pour faire triompher ma cause. 11 s'était littéralement constitué mon avocat, et son titre de conducteur en faisant un homme influent, j'eus la satisfaction de voir qu'il tenait tête aux malveillants et parvenait à dissiper quelque peu leur méfiance.
Mais que pouvait dire ce pauvre homme, qui ne me connaissait que depuis trois ans pour avoir voyagé avec moi à Anderson? Eh bien! il leur parlait' du commander Pullen et de son expédition arctique, à laquelle il avait assisté, en 1848.
— Les Blancs nous aiment, disait cet homme simple et bon, ils ne sont pas méchants comme nous. Ils ne volent pas, ils ne tuent personne dans un mouvement de colère. Vous n'avez aucune raison de concevoir de la méfiance à l'égard de celui-ci. Ainsi, moi qui vous parle, j'ai vu, observé et étudié, dans ma jeunesse, le captain Pullen lorsqu'il vint à la mer pour manger du phoque. Eh bien! il faisait comme celui-ci (il affectait de ne pas me nommer
INTÉRIEUR DE L*IGL4 D'aprèt an enn^
1>E NOULLOUMALLOK
« «J« M. PiTITOT.
afin de ne pas éveiller mes soupçons), il regardait dans des livres, il griffonnait du papier, il reluquait le soleil et la lune dans un grand tube de métal. Voilà tout.
Sans doute que c'était pour y découvrir du poisson, des élans, des rennes, des phoques, enfin* ce qui est nécessaire à la vie. Cela nous surpasse, nous ne comprenons pas comment on puisse trimer son temps à ces choses-là. Cependant, comme ces hommes blancs ont de Tesprit, il est à croire que par ces moyens si drôles on peut trouver sa vie.
Ce disant, Inontakrark singeait à merveille le commander anglais. Il avait Pair d'accorder un sextant, de lorgner le soleil et de consulter Talidade; il le contrefaisait gribouillant du papier, se promenant les mains derrière le dos, à la plus grande hilarité des assistants.
Lorsque le bon Inontakrarh vit ses compatriotes rassurés et rassérénés, il vint me trouver pour me dire que plusieurs Esquimaux avaient des confidences à me faire, mais qu'ils n'avaient pas osé jusqu'alors. Ces confidences, je les connaissais déjà. Ils voulaient me parler de leurs malades, qu'ils m'avaient cachés soigneusement jusqu'ici.
Oupik fut le premier à me faire l'aveu que son fils avait un rhume alarmant qui l'empêchait même de dormir. Le malheureux père balbutiait en me faisant cet aveu, comme si c'eût été un crime que d'être enrhumé, comme si la découverte de leurs infirmités fût capable de les déprécier dans mon estime.
Anhoutchinak m'annonça que l'enfant de sa sœur se mourait de cette même grippe. On m'en dit autant de Tsapoutaytok et de Toulerklsen.
Je compris alors toute l'affaire aux façons étranges qui accompagnaient ces aveux. Ces infortunés étaient réellement persuadés que j'étais la cause de ces maux, que mes écritures, mes prières leur portaient malheur. Je pris alors
194 LES GRANDS RSQUIMAUX.
la résolution de suspendre toute action de ce genre, de crainte de les conGrmer dans leurs idées fausses, et je résolus de marcher toujours en leur compagnie.
J'assurai, de plus, les Esquimaux que j'aurais soin des malades, ainsi que je le faisais des Peaux-Rouges et des Blancs qui vivaient dans mon voisinage, et que mes soins seraient entièrement gratuits. Je commençai dès ce soir même à les visiter et à leur distribuer des médicaments. J'aurais même baptisé Tenfant malade de Mimimah si je l'avais cru en danger. Je remis malheureusement cette cérémonie au lendemain. J'eus grand tort, je l'avoue, et je me suis toujours reproché cet excès de discrétion comme d'une* négligence. Mes visites faites, j'allai prendre mon repas parmi les Esquimaux, au coin du feu, mangeant de grand appétit et partageant mes provisions avec eux. Mon aménité et les bonnes paroles A' Inontakrark et de Kroanark parurent ramener la confiance. Combien de fois ce vieillard ne répéta-t-il pas :
— Le Priant est bon. Mon frère Noulloumallok l'a dit. Cet homme-là nous aime. Ce sont les Dindjié qui sont cause de tous nos maux.
Il était superflu de défendre les malheureux Loucheux de cette imputation de sorcellerie. Ces gens-là ne m'eussent pas compris et je n'y aurais rien gagné. -
J'allai, comme d'ordinaire, prendre mon repas chez mes hôtes, laissant les deux Indiens dans mon canot. Ils n'avaient rien à y redouter. Ils étaient sous ma sauvegarde. Puis, ce n'étaient point des Dindjié. Aucune haine ne les enveloppait.
Mes hôtes voulurent me régaler d'un mets nouveau. Ils m'offrirent des racines de réglisse sauvage (Hedysarutn boréale) trempées dans de l'huile de phoque.
J'acceptai les racines, qui sont tendres et sucrées; mais je déclinai la sauce.
EXCIRSIONS D'ÉTÉ. 1<»5
Ils avaient aussi un autre régal encoie plus dégoûtant; ce sont des harengs minuscules ou autres fretins conGts tout rouges dansdeThuile de marsouin. Ils les mangeaient crus. Je pensai aux fameux zhikki des Dindjié du fleuve Youkon. Mais je ne pus me décidera goûter à ces affreux anchois.
Le jour qui suivit cette froide journée, nous ne marchâmes pas. J'en étais chagrin, parce qu'il me tardait d'arriver au village, sis au bord de la mer, et d'habiter dans une maison de bois confortable. Le séjour des loges m'était devenu odieux à cause de l'obscurité, de l'infection et du froid que j'y endurais et qui me rendit les rhumatismes de cœur dont j'avais souffert l'hiver précédent.
Cette journélî passée à terre fut consacrée, sans que j'en eusse avis, à des incantations magiques de la part du conjureur avànèméork. J'en profitai pour aller soigner les malades, mais je trouvais toujours Vanrégok chez l'un ou chez l'autre. Enfin, étant allé voir TouhrkUen, on m'empêcha tout à fait d'entrer; le chaman y faisait son diable, criant, chantant, ordonnant à Tomrark de laisser son malade en paix. Le malin m'avait devancé, et il avait prévenu que, si je le dérangeais dans ses incantations, il me ferait un mauvais parti.
Je dus faire le pied de grue à la porte de la tente du malade, où Vanrégok criait et soufflait comme un chat en colère. Tout à coup la portière se souleva, et il en sortit courant, furieux, armé d'un couteau sanglant. Il voulait sans doute me donner à croire qu'il était encore sous la puissance et l'inspiration de son dieu, un dieu-béte.
Quand je pénétrai à mon tour chez Toulerkisen, je le trouvai couvert de sang. Il me regarda d'un air calme et joyeux, me montrant son sein gauche, où* le conjureur avait pratiqué une incision de deux pouces par laquelle il lui avait aspiré du sang.
N'est-ce pas un remède efficace pour le rhume?
Le malade refusa mes services, mais il accepta un morceau de viande, parce qu'il ne pouvait chasser.
Mes.visites aux malades, quelques dons de viande sèche, — pain quotidien en ce pays, — parurent toucher les Esquimaux. A midi, ils s'assemblèrent en conseil dans le bois, autour d'un grand feu, et me firent prier de prendre place parmi eux. Cette attention me toucha. Je me trouvais souffrant moi-même de cette recrudescence continue d'une température hiémale.
Je ne cachai pas aux Esquimaux que j'étais indisposé moi-même, mais que j'étais bien loin de les accuser de mon mal. Je pris des globules d'opium devant eux, je distribuai d'autres globules à ceux qui étaient atteints du coriza, et leur fis priser du camphre contre la migraine; minces palliatifs.
Comme j'allais ensuite voir le vieux Kroanark, son fils, ce vilain louche et boiteux comme Miphiboseth, me lança un regard oblique, en disant à son père :
— Tu le vois, sur trois il n'y a qu'un seul homme; les deux autres ont peur et se tiennent cois. Il serait bien facile de s'en débarrasser.
Kroanark reprit sévèrement son fils et lui défendit de Caire du mal à mes deux jeunes compagnons.
Je me plaignis au vieillard de ce que ce jeune homme m'avait volé de la viande, la nuit précédente, et qu'il avait voulu attaquer mes'-deux serviteurs. Il m'assura que cela ne se renouvellerait plus.
Après la semonce qu'il donna à Miphiboseth, Kroanark me fit asseoir sur son divan, et, tirant un petit coffre fait par lui-même et qu'il appelait sa boîte à médecines, il étala à mes yeux, comme jadis Innonarana, toutes les richesses qu'elle contenait, m'assurant d'un air glorieux que tous ses compatriotes n'en avaient pas autant. Par le
fait, mes hôtes n'avaient point de boîte à Pandore comme celle-là.
Or ce trésor consistait bellement en dépouilles d'oiseaux, musaraignes desséchées, papillons morios pris entre deux planchettes, morceaux d'ivoire fossile, dards de harpon en pétro-silex translucide et verdàtre, pipes commencées, hampes de flèche non empennées; en un mot, tout le méli-mélo que nous avons vu exhiber par Noulloumalhk.
Le vieillard m'apprit aussi qu'il n'y a pas plus de vingt ans que la Compagnie d'Hudson commerce avec les Esquimaux. Avant cette époque, ces Indiens trafiquaient sur le fleuve Anderson, avec les Peaux-de-lièvre du Bout-dumonde, appelés aussi Bâtards-Loucheux , et à Tsi-kkatchig avec les Dindjié , qui , parait-il , les volaient supérieurement. Ces derniers s'approvisionnaient au fort Bonne-Espérance, alors le fort le plus septentrional de l'Amérique.
Il est probable cependant que l'établissement des forts • russes de l'Alaska date d'avant cette époque. Mais, même avant leur fondation , l'île Âsiak ou de la Traite (Barter island) servait aux Esquimaux de marché où des marchandises venues, dit sir John Richardson, de la foire d'Ostrounoy, sur le Kolima, en Sibérie, se troquaient avec des fourrures apportées par les Avanéméoui de l'île Herschell et du fleuve Colville, qui les faisaient ensuite passer aux Tchiglit du Mackenzie. Les Natervalinet étaient les Esquimaux occidentaux qui recevaient directement ces objets de la main des Tchouktchis asiatiques.
Aussi Von Baër compare-t-il les Esquimaux aux Phéniciens. Je partage entièrement son sentiment à cet égard.
Après avoir donné aux malades une grande journée de repos, et aux poissons du fleuve le temps de se prendre dans nos filets, nous continuâmes notre voyage vers la mer.
198 LES GRANDS ESQUI\IALX.
Ce jour-là, le temps était splendide ; le soleil radieux faisait rutiler les montagnes Noires de la chaîne Richardson. Elles ressemblaient à des blocs de graphite aux reflets plombés. Les saules parurent enfin revêtus de la livrée du printemps, et les bruants se prirent à glapir aigrement dans le feuillage naissant. Je ne puis donner le nom de chanta leurs cris discordants.
La première vue dont je jouis, à mon lever, fut celle d'une demi-douzaine de petites demoiselles qui pataugeaient dans la rivière bourbeuse, comme des grenouilles.
Je frappai dans mes mains, en prenant ma plus grosse voix :
— Voilà donc le fruit de mes conseils hygiéniques, voilà comment on se guérissait du rhume et de la fièvre !
Mais ces petites sirènes me narguèrent avec des rires innocents. D'ailleurs elles sont tellement accoutumées, depuis leur naissance, à se voir dans le costume de notre mère Eve qu'elles ne manifestent aucune honte. Elles sont, chez leurs parents, à T école du cynisme le plus révoltant ; où apprendraient-elles des sentiments de pudeur et de décence? Est-ce que ces sentiments sont innés dans rhomme? Est-ce que nous ne les recevons pas de la famille, de l'éducation? Nous ne saurions donc faire on crime aux Esquimaux d'ignorer ce qu'on ne leur a pas appris, ce que l'on s'efforce de bannir du 6œur candide et pur de nos enfants.
D'ailleurs, là où règne une commune mésestime, un mépris réciproque, là aussi doit régner, par une conséquence nécessaire, le sans gêne, l'immodestie, la haine et la violence. Voilà ce qui explique le cynisme et la dépravation des Esquimaux, même les meilleurs. Chacun sachant qu'il ne révoltera les délicatesses, qu'il n'alarmera la pudeur de qui que ce soit, ne se met nullement en peine d'offenser la morale publique. Que dis-je? l'Esquimau
honnête ignore même ce que c^est que la morale publique, du moins relativement aux actes voulus et autorisés par la nature. Il s'imagine que tout ce qui est naturel et nécessaire peut se faire ostensiblement. II ne s'en ofTense donc pas, réservant toute désapprobation pour les ofTenses grièves, telles que le cas de NouUoumalhk, cité dans la première partie de cet ouvrage, c'est-à-dire celles que la nature condamne.
Hélas ! pour être honnête homme et femme de bien, nous avons besoin, tous tant que nous sommes, de l'estime et de la considération d'autrui. Et c'est ce qui fait que la calomnie et la diffamation sont de grands crimes, parce que, en privant quelqu'un de sa réputation, elles l'avilissent h ses propres yeux et le poussent souvent à commettre le mal qu'on lui impute à tort.
Qu^on juge donc de ce que peut être la vie d'un Esquimau que personne n'estime et qui ne jouit de la considération d*aucun de ses semblables !
Je m'aperçus bien vite qu'ils se contraignaient devant moi, qu'ils ne se permettaient aucun acte d'immodestie en ma présence. Pourquoi? me demandera-t-on. Parce que je n'en commettais pas moi-même, malgré leurs exemples et ce que je savais de leur vie. Voilà toute la raison de leur modestie. Et ceci prouve que ces gens-là, une fois chrétiens et plies au joug des bonnes mœurs , seraient aussi chastes que nous, puisque la seule crainte d'offenser ma vue leur inspirait du respect pour leur propre personne. Les hommes sont ce qu'on les fait. Rien ne prouve davantage la solidarité qui nous lie les uns à l'égard des autres.
Après déjeuner, nous rencontrâmes un troisième embranchement de la Niro-tounar-louk, à notre droite, c'està-dire à l'est. Il nous conduisit dans le chenal principal et occidental du fleuve Mackenzie,que nous suivîmes alors
en quittant tout de bon la Peel. C^était le chenal qu'avait pris le capitaine Franklin en 1826,1e Kourvik^illouvéartor, et qu'il remonta par erreur jusqu'au fort Peel. J'avoue qu'on se tromperait à moins, dans ce dédale de canaux.
Il y a encore ici quelques sapins ; mais ils y sont de plus en plus rares. La chaîne des Tchi-kwajen est dénudée et couverte seulement d'un lichen épais, appelé pain de caribou.
Nous devions être à la hauteur de la pointe méridionale de la grande ile Halkett, par l^T" 12^ de longitude ouest de Paris et 68** 30^ de latitude nord. Mais ces prétendues îles des explorateurs arctiques ne sont telfes que sur le papier. En réalité, l'île Halkett de Franklin est découpée en une multitude d'îlots par autant de bayous qui la partagent en tous sens. C'est à son extrémité septentrionale que se trouve le village d'Ikotsik ou du Coude.
Peu après notre départ, je remarquai que le fils aîné de Mimimak, beau-frère de notre hôte Anhoutchinak, et dont le petit enfant était malade, ne quittait pas ma pirogue d'un instant. Ce grand garçon d'une vingtaine d'années, brun, bien fait, gracieux et enjoué jusque-là, avait pris on air malin et sardonique qui me frappa. Tout en me serrant de près, il ricanait entre ses dents je ne sais quoi qui me déplut.
Le petit Jean, qui comprend l'esquimau, me dit alors :
— Père, ne restons pas en la compagnie de ce jeune homme. Je ne sais ce qu'il a, mais il n'est pas bon. Il te déteste.
— Va où bon te semblera, lui dis-je.
C'était le petit Jean, autrement dit captain Bail, qui gouvernait le canot. 11 poussa donc l'embarcation au large, pour tâcher de joindre les kayaït et Yovmiak de nos protecteurs; mais aussitôtlejeune Esquimau, qui nous suivait du coin de l'œil, joua de l'aviron et vint nous barrer le
passage, nous acculant au rivage bourbeux et écarre , tandis que nos guides paraissaient vouloir nous fuir.
Ce manège m'intriguait. Il inquiétait mes pagayeurs, qui me crièrent :
— Que se passe-t-il donc, Père? Les Tétes-Hasées n'ont plus Tair naturel du tout. On dirait qu'il se complote quelque chose entre eux et contre nous.
— Je m'en aperçois bien aussi, leur répondis-je; mais je n'y comprends absolument rien. Tenons-nous bien et continuons notre route.
Gomme nous entrions dans le Mackenzie, il s'opéra parmi les oumiaii un mouvement singulier auquel je ne compris rien, mais dont je m'aperçus. On aurait dit que tout.le monde était aux aguets et qu'une méGance générale régnait parmi ces hommes. Tous me regardaient sans que je susse pourquoi.
Je vis alors une barque, celle de la famille Mimimak, se détacher des autres et se tirer à l'écart, vers le rivage de la Tounar^louh que nous abandonnions. Au même instant, Mimimak, son fils aîné et le conjureur s'élancèrent en hâte vers ma pirogue. Mais mes bons hôtes et le vieux Kroanark opérèrent le même mouvement de conversion, et, poussant leurs krayatt entre les deux malveillants et mon canot, ils se saisirent de ce dernier et s'y cramponnèrent de chaque côté et par derrière comme pour le défendre.
— Tchouva-tchouva ? leur demandai-je. Qu'y a-t-il donc?
— Ouninnin! absolument rien. Telle fut leur réponse. Et ils me souriaient en disant cela.
Puis le chef Oupik étant venu leur intimer l'ordre de partir, ces trois braves lâchèrent mon canot, mais en me recommandant de ne point m'éloigner d'eux d'une semelle, si je voulais jouir de ma sécurité.
Encore une fois, de quoi s'agissait-il?
S03 LBS GRANDS ESQUIMAUX.
Tout à coup des pleurs et des cris de femme se firent entendre au confluent des deux rivières, que j'avais déjà franchi. Tout s'expliqua alors : le petit enfant de Mimirnak venait de mourir, hélas! et on allait procéder à ses obsèques. Le père et le frère aîné de Tenfant, ainsi que Vanrégok, qui était envieux de moi, m'avaient accosté dans un mauvais dessein, et m'auraient sans doute sacrifié comme l'auteur de ce trépas, si mes trois protecteurs n'étaient venus s'interposer et entourer mon canot.
Des expéditions arctiques ont vu se produire les mêmes faits, entre autres celle de sir John Ross, dans le golfe de Booth.
Un rocher qui vint à choir des hauteurs, au dégel, ayant tué un enfant, le père et les frères du défunt se précipitèrent sur le capitaine pour le percer de leurs javelines, et l'auraient fait sans l'intervention d'Esquimaux bienveillants.
Voilà donc comment la superstition et la passion peuvent atrophier le jugement humain !
Par un instinct secret, je compris que le conjureur ou anrégok venu de l'île Herschell était l'auteur de cette déconvenue, et qu'il m'avait désigné à la vindicte de Mimirnak et de ses fils comme l'auteur de ce trépas. Moi, qu'un zèle désintéressé et mon amour pour ce peuple entraînaient vers des dangers pour ma vie ou tout au moins dans une foule de désagréments pour ma commodité, je me vis considéré comme le meurtrier d'un petit enfant de quelques semaines, par des sorts rt des maléfices. Soit par méchanceté ou conviction, soit par manière de jeu, tous les Esquimaux alors présents se tournèrent vers moi et se mirent à ricaner d'une façon sardonique, d'un rire de démons.
Mes Peaux-de-lièvre étaient pétrifiés de terreur; leur couleur cuivrée avait passé au vert pâle.
EXCURSIOKS D'ÉTÉ. 20J
J*avoue que pendant quelques instants je me sentis mal à Taise, non point de crainte, mds à la seule pensée que je passais pour un assassin d'enfant aux yeux de ce peuple ignorant et trop crédule, sans que je visse la possibilité de me disculper de cette infamie.
Élever la voix et protester eût été les confirmer dans leur persuasion insensée. Il n'y avait qu*un moyen qui pût me sauver : affecter de ne rien comprei^dre et payer d'audace. Mais comment dépeindrai-je ma souffrance? J'offris ma vie à Dieu du fond de mon cœur pour le salut de ce malheureux peuple. J'engageai mes deux jeunes gens à faire bonne contenance, et je pris l'air le plus in~ différent qu'il me fût possible d'endosser.
Un Esquimau s'approcha de mon canot :
— N'aie pas peur, me dit-il en ricanant, viens avec nous ; on n'est pas fâché contre toi, va.
— Tu as froid? me dit un autre. Encore un petit bout de chemin, et tu n'auras plus froid du tout.
— Peut-être que tu as faim, ajoutait un troisième avec un ricanement malin et béte ; ce soir nous serons rendus, et tu n'auras plus faim. Hàte-toi de nous suivre.
Ces plaisanteries malséantes en présence de la douleur d'une famille et d'une cérémonie funèbre m'impatientaient.
— Allons, qu'est-ce que cela signifie? M'entendez-vous me plaindre? Est-ce que j'ai envie de m'en retourner?
Et pour mettre fin à ce feu roulant de quolibets à double sens, je poussai mon canot au large comme pour devancer la bande vers leur village, qu'ils s'étaient assigné pour être le théâtre de leur stupide vengeance; car Tsapoutayiok leur avait dit :
— Il ne faut pas que cela se fasse ici, de crainte des irkréléU; attendons d'être chez nous, au village.
En ce moment, je fus rejoint par Anhoutchinak, qui me dit;
— Ne crains rien. C'est le tout jeune fils de ma sœur qui vient de mourir ; mais je sais que tu n'en es pas la cause.
Ce peu de mots ne me prouvait que trop que mon hôte lui-même m'attribuait cette mort. Quoi de plus déplace que de telles expressions, si Ton n'a conçu contre celui auquel on les adresse aucune espèce de soupçon? Les proférer seulement, n'est-ce pas une insulte?
Voyant Mimirnak, le père de l'enfant, se hâter vers moi le regard courroucé :
— Donne-lui vite du tabac, me dit Anhoutchinak, ça lui rendra le cœur fort.
Il me semblait que lui faire ce présent c'était me reconnaître coupable. La fin de la phrase me donna à comprendre que c'était un usage esquimau, une sorte de compliment de condoléance, et je me rendis à cet avis , accompagnant mon présent d'une poignée de main silencieuse et de quelques bonnes paroles. L'Esquimau, sombre et chagrin, ne me répondit rien.
Nous poursuivîmes ensuite notre voyage jusqu'au soir, les Esquimaux continuant à chasser le kivalot, et moi essuyant les sarcasmes de toute la jeunesse et surtout des femmes. On ne me parlait plus en souriant, mais avec des menaces et des ricanements.
Nous campâmes à minuit, à l'embouchure d'un petit cours d'eau ou d'un chenal à moitié sec. Mes compagnons avaient cru pouvoir atteindre le village cette nuit même ; mais le vent qui soufflait de la mer, cette fois, était devenu si froid et si violent, il y avait tant de malades parmi eux et les vivres étaient si rares, que nous fûmes obligés de camper, quoique nous ne fussions plus qu'à une petite distance du village Ikotsik,
J'étais littéralement transi de froid quand nous mimes pied à terre. Mes palpitations et mes rhumatismes me faisaient beaucoup souffrir, et j'avais un peu de fièvre.
Avant de me coucher, j'allai visiter la famille affligée, et porter quelques consolations à la mère. Comme je tachais de lui faire entendre que Dieu est le père et le maître de toutes les créatures, et qu'il ne fait rien que pour notre bien, Mimimak cria du fond de la tente :
— Ne récoutez pas. Cet homme parle faussement. C'est un menteur.
Notre position devenait d'autant plus critique que les deux fils aînés de Mimirnah répondirent à cette insulte de leur père en me menaçant de leur couteau. Anhouichinah m'avait dit ([xïq Mimimak n'était point fâché contre moi, mais seulement sa femme, mère du défunt, et qu'il se chargeait de lui faire entendre raison. Tout cela m'ennuyait. Évidemment mon hôte lui-même me soupçonnait.
J'avais déjà une cache de provisions à la pointe Séparation. Je jugeai l'emplacement où nous étions propre à recevoir un second dépôt destiné à notre retour. Je donnai donc l'ordre à mes deux jeunes gens d'aller faire cette seconde cache le long du petit chenal à moitié sec, où je savais bien que les Esquimaux ne s'engageraient pas pendant l'été. Ils prétextèrent une battue aux kivalot, et s'acquittèrent de cette opération difficile en toute sécurité. Pas un seul Esquimau ne se douta de ce qu'ils allaient faire.
Pendant l'absence momentanée de mes deux serviteurs, je me trouvai donc seul parmi les Esquimaux. Ce complet isolement, quelque transitoire qu'il fût, les étonna. Inontokrark s'approcha de moi, et avec cette effronterie qui caractérise l'Esquimau, il me fouilla de nouveau en tous sens, en compagnie de plusieurs autres hommes. Quelle humiliation pour moi! Puis il s'écria, triomphant :
— Pas seulement un petit couteau dans sa poche ! Décidément, j'étais inexplicable à leurs yeux ; mon assurance, fruit d'une conscience tranquille, déroutait toutes
les méfiances injurieuses de ces hommes à mon égard. Mais ces actes audacieux me rendaient la vie lourde. 11 était encore trop tôt pour penser à convertir des gens qui étaient si éloignés des sentiments humains et rationnels les plus primitifs.
En Tabsence des Peaux-de-lièvre, on tendit les filets de pêche. Ces rets sont en fines lanières de renne et tendus sur deux panforceaux que Fou plante dans la vase du fond. Les flotteurs sont des rondelles de bois léger; les plombs, des disques de pierre percés d*un trou central. Ces filets sont identiques à ceux des anciens Égyptiens. Leurs disques se retrouvent les mêmes dans les trouvailles préhistoriques de TEurope occidentale.
Au lieu de se coucher dès que leur loge fut matée, mes hôtes passèrent une partie de la nuit à monter la garde, en affectant de se chauffer avec le vieux Kroahark. Oupik tournait autour d'eux comme un animal plein de méfiance, et eux ne voulaient pas aller se coucher avant que le chef eût rejoint sa tente. En vérité, c'était trop de soupçons de la part de la tribu, et je donnais trop de sollicitudes à mes hôtes. Ces braves gens se trouvaient dans une position fausse et trop tendue pour qu'elle pût durer plus longtemps. Ils ne voulaient pas déceler les coupables desseins de leurs compatriotes, ni trahir leurs sinistres projets à mon égard ; et cependant vis-à-vis de ceux-ci ils voulaient tenir la parole qu'ils m'avaient donnée, respecter l'hospitalité et me préserver jusqu'à la fin de tout danger. Quand j'allai prendre mon repos à leur côté, dans leur hutte de peaux, après le retour de mes deux Jean, mes bons hôtes me remercièrent avec eifusion de cet acte de confiance.
Us avaient le cœur bon, ces deux-là, et luttaient contre leurs propres préjugés aussi bien que contre l'antipathie de leur peuplade. Je résolus de mettre aussitôt fin à leur embarras et à mes ennuis.