‹ Les grands EsquimauxChapitre 27 sur 33 · SECOND ECHEC · texte numérisé non relu

SECOND ECHEC

Un Illoua-laralou, — Merveilles européennes. — Je choisis Nakoyork pour protecteur. — Furie de Krarayalok. — Projet sinistre. — Kwitkwina, — Escapade de mes serviteurs. — Terreur inexplicable des Innoït* — Seconde fuite de mes gens. — Le canot est abandonné.

Toujours sans m*en douter, j*avais commis une troisième faute. J'avais appelé Kréyouktark : Illoua-laralou, ma doublure, mon ami !

Je n*eus pas plutôt prononcé cette malheureuse parole, ■qui parut le flatter immensément, que F Esquimau courut à la loge de Nakoyork pour faire part à ses compatriotes de Fhonneur que je venais de lui faire.

Quelques instants après, étant entré moi-même chez Nakoyork pour y déposer mes couvertures et mes effets, le bon vieux me dit d'un air triste :

— Pourquoi viens-tu coucher ici? Moi, je ne suis pas ta doublure, Illoua-laralou tchouïtor.

Leur jalousie s'étendait jusqu'aux mots.

— Voilà ce qui te trompe, répondis- je en souriant. Tu es plus que mon ami. Je te considère comme mon père, apanha kraouna. Quant aux a'htres, ils sont tous mes amis, et aussi mes enfants.

— Tes enfants ! interrompit un Esquimau d'un air sardonique. Tu es bien jeune pour avoir tant de famille.

— Je suis jeune, il est vrai, mais j*éprouve pour vous tous les sentiments d*un père, et c*est pourquoi je m'exprime de la sorte.

Ma réponse leur plut. Mais Kréyouktark se crut rabaissé au rang du premier venu. Sa vanité en fut offensée. Ainsi, lui et Nakoyork étaient comparables aux deux plateaux d'une balance. Quand Tun montait, Fautre descendait, et réciproquement.

Il ne vit pas sans peine que j'allasse faire élection de domicile chez Nakoyork, puisque j*avais déjà accepté Thospitalité qu'il m'avait offerte. Ce sont là des choses que les sauvages eux-mêmes considèrent comme ofTensantes, et dont ils se gardent bien ; pourquoi un Blanc agissait-il d'une façon aussi indépendante à leur égard?

Cette expérience devait me servir pour Tavenir. Mais alors je subissais les conséquences de mon manque d'étiquette. Pour les avoir traités trop en sauvages, je passais pour un homme qui ne savait pas vivre. Mais aussi comment aurais-je pu deviner que ces prétendus sauvages ne le sont pas plus que les gens de nos campagnes? Qui d'entre nous, d'ailleurs, se formaliserait de ce qu'un étranger refusât de manger et de coucher chez nous, ou bien de ce que, après avoir accepté notre hospitalité pour un jour ou deux, il s'en allât ensuite chez le voisin? Sans doute cette délicatesse leur fait honneur, parce que nous ne la connaissons plus.

Leur mécontentement prouvait qu'ils attachaient le plus grand prix à l'honneur que je leur faisais. Et de fait, chez les peuples sauvages, un simple Européen est considéré à l'égal d'un fils de dieu. Par là on peut juger de ce que sont pour eux un commerçant, un bourgeois, un prêtre.

Dès ce moment, je demeurai chez le petit chef Nakoyork, ou le Bon, sans toutefois cesser de fréquenter et de visiter Kréyouktark, qui avait le soin et l'entretien de mes filets.

Krarayalok, qui avait passé l*été dernier en ma compagnie et qui, à son retour, leur avait rapporté les miracles que je faisais, sans pourtant en être cru, Krarayalok ne fut pas fâché de pouvoir sauver son honneur en démontrant à ses compatriotes la vérité de ses assertions.

Chez moi, au fort Bonne-Espérance, que de choses merveilleuses et incompréhensibles n'avait-il pas vues? Pendules, montres, thermomètre , baromètre , boussole , aimant, allumettes chimiques, boîte à musique, attirail de peintre, esprit-de-vin, diapason, harmonium, photographies, et une foule d'autres raretés qui l'avaient plongé dans le ravissement et que les Esquimaux n'avaient jamais vues chez les officiers de la Compagnie d'Hudson-Bay.

Assurément, il n'y avait qu'un grand magicien qui pût posséder de telles diableries.

II me fallut donc, à sa prière, donner une séance telle que celle que j'avais donnée à NouUoumalhk, J'en variai le thème. A l'aide d*un aimant magnétique, je fis danser des aiguilles à travers une planchette, une feuille de papier ; je leur montrai Teffet contradictoire des deux pôles sur Taiguille du compas. J'allumai leurs pipes avec des allumettes, et ils me demandèrent sur quel arbre poussaient ces petites branches inflammables qui déroutaient leurs conjectures.

Mais leur stupéfaction redoubla lorsque Pahian leur dit que, au moyen de ces petits bois brûlants, de ces petits frotteurs {ikilaolit) /]e faisais brûler de l'eau. Brûler de l'eau! ça ne s'était jamais vu. Pour leur prouver qu'il ne mentait pas, Krarayalok s'élança vers le fleuve et en revint avec une tasse de belle eau claire.

— Tiens, allume cela devant eux, me dit-il d'un air triomphant et assuré.

Je me mis à rire.

— Cette eau-là ne brûle pas, leur dis-je. Dieu ne l'a

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pas voulu, sans quoi les méchants feraient périr le monde en un clin d'oeil, Teau enveloppant toute la terre. L'eau que je fais brûler, c'est de Veau de feu.

— De Veau de feu ! répétèrent-ils avec incrédulité. Est-ce qu'il y a de l'eau dans le feu? Ces deux choses sont incompatibles.

— Voilà ce qui vous trompe encore, leur dis-je. Alors, tirant de ma pharmacie un petit flacon d'alcool camphré bouché à rémeri (une autre merveille que ce récipient en glace!)y j'en répandis dans une soucoupe. C'était bien de l'eau, liquide, incolore. J'y trempai le bout de mes doigts et, les passant subitement dans le foyer, je les leur montrai flamboyants de lueurs bleues et blanches, sans que je me brûlasse. Puis avec mes doigts je mis le feu à la soucoupe.

C'en était beaucoup trop pour ces ignorants sauvages. Leur stupéfaction ne put pas même s'exprimer par des mots. Le cœur devait leur battre bien fort, car subitement et tous ensemble ils firent entendre un long et profond soupir, qui disait avec éloquence :

— C*est écrasant, renversant !

Albert le Grand, Nostradamus, Julius Agrippa et Cagliostro ne furent pas plus stupéfiants h. leur époque. Aujourd'hui, Bosco et Robert Houdin ne le sont plus«

Le 14 juin, le temps était d'une splendeur sans pareille, l'air calme ; le ciel, d'un bleu de Provence, n'était terni d'aucune nuée ; la chaleur était intense. Le Mackenzie, dans sa vaste expansion semblable à la mer, était rayé comme elle de ces rubans sinueux et pâles qui indiquent à l'extérieur la direction intérieure des courants. Des martins-pécheurs rasaient l'onde en craquelant comme des crécelles, tandis que de gros eiders, mi-partis de noir et de blanc, se promenaient silencieusement sur l'eau en compagnie d'une flottille de macareux au plumage de corbeau et au bec jaune.

Quel beau lemps pour se mettre en route ! Ce fut une excellente raison pour que les Esquimaux passassent la journée à ronfler le ventre en Tair, dans la fraîcheur des huttes, n'interrompant leur sommeil que pour manger et fumer. Sybarites!

Ils paraissaient très-contents de ce que je partageais leur loge, et les femmes ne cessaient de me sourire et de me tirer la langue en signe d'amitié et de salutation.

Les filets en lanières des Esquimaux ne furent pas fructueux ; mais les miens firent merveille. Kréyouktark y prit plusieurs énormes inconnus, ainsi que de beaux poissonsblancs. Je lui fis la plus large part, envoyai un poisson à chaque ménage, et m'en réservai deux, que je fis apprêter par mes jeunes gens.

Kréyouktark ne laissa pas passer cette occasion sans revenir à la charge pour que je demeurasse avec lui. Il me vanta ses qualités de pécheur, de chasseur, sa bonté, sa douceur. 11 m* assura qu'en sa compagnie je ne manquerais pas de viande de tout Tété, et mit tout en œuvre pour m' ébranler.

Mais je m'étais déjà décidé pour Nakoyork^ et je n'aurais pu revenir sur ma détermination sans paraître ridicule. Je dus donc m'excuser de ne point accepter son offre pour cette fois, en alléguant la raison déjà citée.

Il en fut vexé, et dès ce moment il manifesta par son langage, son air et ses manières, qu'il était mécontent de moi, parce qu'il s'en croyait méprisé. Je lui faisais cependant aussi bon visage qu'aux autres.

Kréyouktark aurait dû comprendre que je ne pouvais pas appartenir à plusieurs hôtes à la fois. Krarayalok était aussi mécontent que lui ; mais il manifesta son déplaisir par une scène violente qui me fit connaître l'homme.

Le soir, pour souper, mes jeunes gens me servirent de la viande sèche et deux grosses crêpes au sucre. Je donnai

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