‹ Les grands EsquimauxChapitre 28 sur 33 · IT AU FORT MAC PHERSON · texte numérisé non relu

IT AU FORT MAC PHERSON

un morceau de viande à chacun des trois Esquimaux que je connaissais. Les deux premiers acceptèrent; Pabian refusa la viande, en disant avec mauvaise humeur que mon chaudron était empoisonné.

Je considérai ce refus comme une déclaration de guerre. Tel était le résultat des bontés que j'avais eues pour cet homme.

Je sais que, chez les Esquimaux, manger avec quelqu'un ou accepter un morceau choisi est considéré comme un gage de cordialité et d'entente amicale. Tous les peuples ont attaché une idée de fraternité au repas pris en commun. En refusant de manger avec moi, Krarayaloh se déclarait donc ouvertement mon ennemi.

Je fis part à ce jeune homme de la peine qu'il me causait.

La viande consommée, je partageai une des deux crêpes entre mes serviteurs et les deux premiers Esquimaux, sans rien donner à Pabian, auquel je dis en riant :

— Je ne t'offre pas de ce mets doux, Pabian, parce que je suppose que ma poêle est aussi bien empoisonnée que mon chaudron.

Si j'avais piqué un petit mulet de Provence sous la queue, je ne lui aurais pas causé un emballement sem* blable à celui qui plongea Krarayaloh dans la plus épouvantable des colères. Tout à coup son visage s'injecta de sang, ses yeux s'égarèrent, sa face prit un aspect hideux et repoussant; il se mit à trembler de tous ses membres, se jeta sur la crêpe, en arracha un morceau qu'il lança contre terre au loin, renversa du pied poêle et fourneau, enfin manifesta la boutade d'un grand enfant en colère.

Cette scène, qui effraya beaucoup mes pagayeurs dènè, d'ordinaire si calmes, me fit sourire de pitié. Mais elle laissa Paiwz» dans une tristesse et une humeur noire dont il ne sortit plus du tout.

Avec des gens aussi irascibles que méfiaats et soupçonneux, des gens qu'une innocente plaisanterie faisait entrer en fureur, il suffisait de Tombre d'un soupçon pour leur faire tirer la dague ou décocher une flèche, dans un moment de crainte puérile ou d'ire incontrôlable. Ma position au milieu d'eux m'exposait donc journellement à de grands dangers, et je ne pouvais être certain qu'il ne nous arriverait rien de funeste.

Comme nous nous trouvions encore en pays neutre, fréquenté par les Blancs et les Dindjié, les choses s'étaient bien passées entre nous jusque-là, mais elles changèrent au moment du départ. La même hésitation que j'avais remarquée par deux fois chez eux, les jours précédents, se renouvela encore, bien que j'eusse chargé mon canot et que je fusse tout prêt à les suivre.

Pabian s'obstina à demeurer sur le rivage, l'air sombre, l'œil morne et fixé en terre, laissant échapper de gros soupirs. Comme je ne savais si c'était de regret ou de colère concentrée, j'allai me placer près de lui. Il se détourna de moi avec dédain, en boudant.

Nahoyork, qui se méfiait probablement de son gendre, vint aussi se placer à côté de lui, jusqu'à ce qu'il le vît en canot. Puis alors il me dit, en entrant dans le sien : « Ké! tsaviktoren! Pars vite! »

J'entrai dans mon canot, et nous nous éloignâmes.

Nous remontâmes le fleuve jusqu'à sa sortie des remparts du Détroit, puis, faisant force de rames, nous le traversâmes en biaisant et entraînés dans le Tiglarvé toun palouk ou chenal central-est, que nous descendîmes avec une vitesse prodigieuse.

Son courant extrêmement rapide nous conduisit bien vite à travers les grandes îles du delta, où nous chassâmes le gibier aquatique. Sur une de ces îles où nous débarquâmes, mes serviteurs et moi, nous recueillîmes quantité

d'œufs frais de canards, d'oies, d'eiders et de goélands. Les Esquimaux ne touchèrent pas à ces œufs. Ils prétendaient qu'il leur était défendu d'en manger. Il y avait un tabou.

Du chenal central-est nous passâmes dans le Nalron ou chenal oriental, le plus sinueux des quatre et non moins rapide que les autres.

Aussitôt en pays esquimau, mes compagnons jetèrent entièrement le masque. Je crus comprendre que Krarayahh voulait se venger de ce qu'il avait souffert. Tété d'auparavant, de craintes chimériques et de quolibets de la part de mes Peaux-de-lièvre, et qu'il se proposait de prendre sa revanche.

Quoi qu'il en fût, de doux et de convenables qu'ils avaient été jusque-là, mes compagnons devinrent irrespectueux, sardoniques, goguenards, ricaneurs et même menaçants.

Tout leur devenait un sujet de méGance et de soupçon. Je ne pouvais rien faire, rien dire, sans que tout fût interprété en mal. Si je chantais en m'accompagnant de la concertina, si je récitais mes heures, si je prenais une note de voyage, si je dessinais un point de vue, je les entendais aussitôt se permettre les commentaires les plus injurieux pour mon honneur et mes intentions. Je n'étais plus à leurs yeux qu'un meurtrier (torkorta), un menteur [irkroyork), un sorcier' {oroloyouark), un homme vicieux et mauvais [ichouinark) . Des Esquimaux sans pudeur, sans honnêteté, sans conscience, me prodiguer ces épithètes sanglantes ! C'était un peu sévère.

Jusqu'à Kréyouktark, le bon et simple Kréyouktark, et son doux Manark^ qui, eux-mêmes, m'adressaient les mêmes invectives! Mon cœur y fut très-sensible. Il en fut serré. Je les aimais tant et leur voulais tant de bien !

Nous descendîmes le iVâr/nm jusqu'au surlendemain. Le courant y était si rapide que je ne pus apprécier la dis-

tance que nous parcourûmes. A un détour du rivage, les Esquimaux abordèrent et prirent terre pour chercher Youmiak de KwUhwina, qu'ils y avaient laissé en cache, Tautomne dernier. Nous en trouvâmes Tenveloppe en peau de marsouin couverte d'une quantité de ces insectes carnassiers que Ton nomme boucliers (sylpha), et que les Dènè appellent des tétes-noires [ihUklœdh). Néanmoins ils n'avaient pu la perforer, et on put mettre la barque à Teau après l'avoir nettoyée et lavée.

Je profilai de ce répit pour faire préparer mon repas. Je ne sais si cela porta les Esquimaux à croire que j'hésitais à les suivre (tout leur étant une occasion de méfiance et de soupçon non fondés), mais ils se concertèrent et parurent hésiter de nouveau.

La viande cuite, je leur en donnai, ainsi que je le faisais toujours. Tous la refusèrent obstinément avec insolence, me riant au nez et me disant qu'il n'y aurait que le petit Talerk, un enfant de deux ans, qui osât manger de mes viandes ensorcelées.

Alors Paotciné, la vieille femme du petit chef, s'avança et me dit bien doucement :

— J'en mangerai bien de ta viande, moi. Donne-m'en donc.

Je la remerciai de me témoigner plus de confiance que sa famille, et je lui donnai à manger. Elle me con- "i lira avec affection, murmurant d'un air de pitié :

— Nana! nana!

Son fils Kvnlkwina s'approcha aussi et m'engagea à entrer dans son oumiak, et, pour me convaincre de ses bonnes intentions, il m'offrit un torkloalik ou chalumeau servant à boire en canot, par-dessus le bord.

Mais les allures de toute la bande étaient si soupçonneuses, si menaçantes, que je ne voulus pas me fier à eux jusqu^à abandonner mes serviteurs et mon canot.

— Écoutez, leur dis-je. Quand je vous ai dit que je désirais vous accompagner à la mer et demeurer avec vous, je Tai fait bien volontiers, mais aussi bien volontairement. Rien ne m'y contraignait. Eh bien ! j'entends jouir de la même liberté. Je veux bien vous suivre, mais je n'entends pas être esclave. J'ai un canot comme vous en avez ; je cheminerai avec vous, je logerai dans ma tente à côté des vôtres et sous votre protection, je mangerai avec VOUS; mais j'entends jouir de ma liberté. Je suis un chef. Plutôt renoncer à vous suivre que d'être traité en esclave on en ennemi.

Ils se retirèrent à l'écart et délibérèrent vivement pendant que mes serviteurs et moi déjeunions. Je ne sais ce qu'ils se proposaient ; j'entendis seulement un Esquimau demander à Krarayaloh : « A-t-il des armes?» Ce à quoi il répondit : a Non, rien que les fusils de ses serviteurs. » Et ils se remirent à parlementer.

J'ignore absolument ce qu'ils se proposaient de faire alors. Mais ce ne dut pas être chose très-licite, car la vieille femme de Nakoyorh et sa belle-fille „ femme de Kwitkwina, qui les entendaient, mirent tout à coup les bras sur la tête en criant de nouveau : Nana! nana! et "le regardèrent d'un air de commisération avec des yeux pleins de larmes.

• — Toi, tu es bonne, lui dis-je. Tu es ici comme ma lûère. Que disent-ils donc, dis-moi?

£lle ne me répondit rien, mais elle se mit à fondre en larmes.

Ce manège m'ennuyait. J'étais bien simple, pensais-je, ^e me donner tant de trouble pour des gens aussi mé- ^a^dts. Mes serviteurs, bien qu'ils ne comprissent pas un seul mot d'esquimau, sentaient bien qu'il y avait des inenaces et du péril dans l'air. Ils étaient plus morts que vifs.

Ça devient périlleux, père, n'est-ce pas? me direntils.

— On le dirait, répondis-je. Mais je n'en comprends pas la raison. Ces gens-là veulent me séparer de vous. Us veulent à toute force que je m'embarque dans un oumiak, et que vous continuiez à les suivre dans mon canot.

— Garde-t'en bien, père, garde-t'en bien. Demeure avec nous, me dirent-ils.

— Telle est aussi mon intention. Nous filons aussi vite qu'eux. Nous pouvons les suivre sans nuire à leur marche. Je veux être maître de mon bien chez eux, comme je le suis chez vous.

— C'est juste. Il ne faut pas leur céder.

La barque de Kwithwina chargée et notre repas achevé, Nakoyork se rapprocha de moi et me dit :

Chef, embarque dans mon oumiak et couche-t'y.

J*ai une grande pirogue, vous ai-je dit, dans laquelle

je tiens à demeurer et avec laquelle je vous suivrai pas à pas. D'ailleurs nous avons dormi pendant trois jours consécutifs, et je n'ai pas sommeil maintenant. Je veux examiner le pays en descendant le courant.

— Mais nous allons voguer jour et nuit jusqu'au village Tchénérark.

— Je suis résolu à vous imiter.

— Mais nous n'aborderons pas à terre pour prendre de nouveaux repas.

— J'ai des provisions sèches dans mon canot; nous mangerons en canot.

— Ton canot fait de l'eau.

— Nullement. Avant-hier, il a été regommé de frais pendant votre sommeil.

. Alors c'est inutile, il n'y a rien à faire! conclut le

petit chef en se tournant vers les Esquimaux. Car telle est la lâcheté des sauvages qu'ils n'attaquent jamais en face.

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fussent-ils vingt contre un; mais ils séparent leurs adversaires les uns des autres, et, à leur insu et dans Tombre, ils se défont de ceux qu'ils croient être leurs ennemis.

Autant que je pus en juger par ce qui m'arriva dans FAlaska, sur le fleuve Youkon, Tannée suivante, les Esquimaux, après m'avoir séparé et isolé de mes deux serviteurs dènè, les auraient intimidés; pendant mon sommeil, ils les auraient dépouillés et contraints de s'enfuir; puis, maîtres de ma personne, ils s'en seraient débarrassés, si j'eusse montré de TefTroi, ou bien ils m'auraient retenu prisonnier parmi eux pour être leur prêtre, à eux seuls, et sans espoir de retour chez les Irkréléïl, qu'ils haïssent et méprisent.

Par charité, j'aime à croire que c'est la seconde de ces alternatives qu'ils se proposaient d'exécuter. Mais je ne pouvais consentir même à cela. Avant tout, vive la liberté !

J'ai dit que mes jeunes gens, bien qu'ils n'entendissent rien de ces propos, comprenaient aussi bien que moi que les Esquimaux avaient de mauvaises intentions. Ils n'essayaient plus de nous déguiser leurs desseins. Pendant que je parlais à Nakoyork, ils prirent donc ce que les Anglais appellent, injurieusement pour nous, french leave, et disparurent dans les bois.

Quand je me retournai vers eux pour leur dire d'embarquer, les deux Dènè n'étaient plus là. Ils s'étaient enfuis follement, me laissant seul au milieu des Esquimaux. Je les appelai ; ils ne répondirent seulement pas. Je les poursuivis dans les saules, les atteignis et eus toutes les peines du monde à les décider à continuer leur route.

Ils voulaient s'en retourner, et, qui plus est, s'en retourner à pied, en abandonnant mon canot. C'était insensé. Je les tançai vertement et leur ordonnai de me suivre.

Quand je revins seul au canot, tous les Esquimaux étaient repartis, à l'exception de Nakoyork et de Kraraya-

lok, qui étaient demeurés au bord du fleuve avec leurs krayak. Je me dirigeai droit sur eux , les mains dans mes poches vides.

Que se passa-t-il alors dans leur esprit? Je Tignore absolument. Les gens vicieux et à mauvais desseins ont de ces craintes chimériques que leur donne une conscience tarée. Ils jetèrent des yeux hagards autour d^eux. Ils se levèrent avec agitation. Eux, tantôt si insolents, témoignaient maintenant d'une crainte abjecte. La peur faisait trembler la peau de leur visage. Leurs yeux cherchaient une arme, sans qu'ils se communiquassent leur pensée. Pahian passa la main dans sa botte droite et en retira un long couteau. Nakoyork, dépourvu de dague, ramassa un gourdin qu'il trouva à deux pas, et, debout, ils me regardèrent ahuris , en arrêt.

J^avançais toujours, ne sachant ce que tout celasigniGait.

— Que font donc tes jeunes gens? demandèrent-ils.

— Je n'en sais rien. Ils se sont sans doute écartés pour quelque besoin, répondis-je. Mais les voici qui reviennent, partons !

Les deux Dènè avaient leur fusil à la main.

— Oui, oui! dirent les deux Esquimaux, partons vite. Puis, avec hâte et tremblement, ils s'enfoncent dans leurs krayak^ saisissent leur pagaie double, et en un clin d'œil ils ont tourné une pointe et sont hors de vue.

Cette fuite, cette panique m'avaient abasourdi. C'était comme l'année dernière : Esquimaux et Dènè avaient peur les uns des autres, mais une peur incontrôlable et déraisonnée.

Mes jeunes gens auraient dû se remettre, en voyant l'effet prodigieux qu'ils avaient produit. Il n'en fut rien.

tt Ils sont mauvais, ils nous haïssent, dirent-ils, il est difficile d'aller vivre chez ce peuple. »

Telle fut leur réflexion . Cependant ils se rembarquèrent,

et nous continuâmes notre route i la suite des Esquimaux.

Je cherchai alors à m*expliquer Teffroi que les deux Esquimaux avaient manifesté à ma vue. Je sais bien que je n'ai pas reçu du ciel le don d*inspirer de la terreur à qui que ce soit. Tout ce que je pus donc m'imaginer fut que ces pauvres hères, me voyant revenir du bois avec assurance et gaieté, les mains dans les poches, crurent que j'étais allé charger des revolvers dans les saules, et que je les tenais cachés sous mon vêtement. Or ils ont une frayeur extrême et bien juste de ces terribles instruments de mort. Voilà tout ce que je pus imaginer, et je crois que mon pronostic était fondé.

La seule chose qui nous restât à faire pour dissiper leurs injustes soupçons, que j'avais à ccteur de ne pas voir s'accréditer sur mon compte, était de nous hâter de les rejoindre et de ne plus nous séparer d'eux. J'employai tous mes efforts à le persuader à mes serviteurs. J'étais convaincu que les Esquimaux, un moment épouvantés par une fausse préoccupation, et qui maintenant nous fuyaient évidemment, reviendraient à de plus justes sentiments dès lors qu'ils nous reverraient parmi ewi avec notre simplicité et notre aménité d'autrefois, et qu'ils déposeraient alors tout soupçon injurieux contre nous.

A cette déclaration, mes sauvages opposèrent un : tt E/mAott .' A-t-on jamais vu? « qui me montra qu'ils ne l'entendaient pas de cette oreille.

— Moi, dit Klélé, le métis franco-flanc -de-chien, élevé dans les forêts, moi, je les aurais bien suivis, s'ils avaient continué à être convenables. Je les considérais déjà comme mes parents. Mais combien ils ont changé depuis que nous avons traversé le fleuve! Maintenant j'en ai trop peur. 11 vaut mieux que nous nous en retournions que d'être tués.

— En vérité, je te le dis! Ekkwi déii hellé! me dit le second, Jean-Marie Yénawétloun, quand bien même tu

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doublerais mes gages, je Cassure que je ne te suivrais pas parmi ces meurtriers.

Tout en parlant ainsi, cependant, nous continuions à descendre le Nalron, et j*espérais qu'ils changeraient encore de sentiment. J'ignorais alors ce que ces deux jeunes gens se proposaient de faire. Mais une petite rivière, affluent du Mackenzie, s'étant présentée sur la rive droite, ils y lancèrent le canot avec force, malgré mes remontrances et mes protestations, y nagèrent encore pendant quelques centaines de mètres, sans que je susse ce qu'ils voulaient faire; puis, apercevant une berge vaseuse, inclinée en pente douce et à peine verdie par les prêles naissantes, ils y poussèrent le canot de manière à le caler dans ce fond meuble, saisirent chacun leur fusil, un paquet de viande sèche et leur fourniment de chasse, et se sauvèrent sous bois en me criant de les suivre.

Cet ahurissement me pétriGait, sans me laisser le temps de réfléchir. 11 n'y avait pas à hésiter; il fallait que je fisse comme eux , en me hâtant, sous peine de perdre tout à fait leurs traces et de mourir seul dans la forêt. Quant à rejoindre les Esquimaux, je ne le pouvais pas avec un si grand canot.

Je fis donc de nécessité vertu, et, tout en criant à mes Indiens de modérer leur allure de lièvre, je m'efforçai de les suivre à travers la forêt.

Tel fut le résultat de mon expédition de 1869 chez les Esquimaux des bouches du Mackenzie, expédition qui fut un peu parente avec celle que, quelques années auparavant, deux officiers de la Compagnie de la baie d'Hudson avaient tentée dans ce même chenal du Nalron, non pas avec des sauvages, mais avec des Canadiens et des métis, et qui fut si peu glorieuse pour eux, que ces messieurs durent, dit-on, tirer leur pantalon et demeurer en caleçon afin de mieux courir, après avoir fait abandon de tout ce qu'ils possédaient !

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avaient eux-mêmes cédé les premiers à ces moaveroenfs de terreur incontrôlable qu*inspire la vue des farouches Esquimaux. Il ne faut pas oublier que sir John Franklin avait été pillé et dévalisé par ces mêmes Tcbiglit, que M. Liwingstone en fut massacré avec son parti; que Tamiral Back, sir John Richardson, Pullcn et Hooper en avaient été poursuivis et attaqués. 11 faut se mettre dans Tesprit que, depuis 1865, je tentais une quasi-impossibilité, que j'étais comparable à Martin, ce fameux dompteur qui le premier eut Taudace de pénétrer dans la cage des lions pour se faire un jeu de leurs rugissements et de leur colère ; que mon compagnon n'avait dû d'échapper aux Esquimaux, en 1867, deux ans après que j'eus débuté avec tant de succès à Anderson, qu'à sa voix de stentor, à ses grands yeux noirs hardis, et à son énergie bilieuse de Celte.

Ce qui me désespérait dans la détermination de mes deux serviteurs, c'était ce parti pris d'abandonner mon canot et nion bagage pour se sauver à pied, dans une contrée inconnue, à peine sortie du sein des ondes, toute couverte du limon de l'inondation périodique du printemps et hérissée de forêts quasi impraticables.

— Mais, au nom du ciel, écoutez-moi donc, leur criaije en faisant tous mes efforts pour suivre et arrêter la iïourse de ces daims fugitifs; ne serait-il pas plus simple de remonter ce cours d'eau en canot, de nous cacher quelque temps, jusqu'à ce que les Esquimaux se soient éloignés, puis de nous en retourner tranquillement par le Mackenzie, en sauvant les apparences? Que diront les Loucheux, que diront vos parents et les Blancs, lorsqu'ils apprendront cette retraite déshonorante ?

Mais, bah ! je parlais aux arbres de la forêt. Ni l'un ni l'autre ne voulaient m' entendre. La rivière ! se sauver par la rivière! Est-ce que les Esquimaux ne sont pas tous d'ha-

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biles bateliers ? Va vaîent-il pas des krai/aithien supérieurs en vélocité à mon grand canot? Ne se trouvaient-ils pas dans leur pays, que nous ignorions? Est-ce que je n'étais pas un Blanc, inapte à juger de ces choses? Est-ce que je prétendais leur en apprendre, à eux, des hommes des boLs,

mes efforts pour instruire et civiliser les farouches Esquimaux.

Je suivis d'abord en courant mes deux Indiens à travers une forêt humide, des sapins hauts et larges dont les troncs, distants les uns des autres, nous offrirent des abords aisés et faciles. Pendant que nous arpentions cette voûte sombre, je ne cessais de crier après mes serviteurs, les suppliant de modérer leur allure, que j*avais peine à suivre. Tout ce que je pus obtenir fut qu'ils s'arrêtassent une heure après notre départ et consentissent à se reposer quelques instants, afin de tenir conseil sur ce qu^il serait expédient de faire.

— 11 est inutile, leur dis-je, de nous enfoncer toujours plus dans les profondeurs des bois, puisque les Esquimaux ne s'y aventurent jamais à plus de quelques toises du rivage. Demeurons donc ici jusqu'au milieu du jour; nous retournerons ensuite au canot pour voir ce qu'il en est advenu, et, s'il est à la même place, nous nous en retournerons avec lui.

Ce plan était le plus sage, vu les circonstances présentes et la sottise qu'ils avaient faite d'abandonner le canot et de s'en éloigner. 11 fut rejeté par les jeunes gens, sans examen. La course, l'agitation de leur sang avaient tellement accru leur panique qu'ils ne purent fermer l'œil ; ils croyaient toujours entendre les Esquimaux à leurs trousses.

Tandis que j'étais tout en nage, par suite de cette course échevelée, eux tremblaient de froid et de peur, me conjurant de continuer mon chemin vers l'est.

— Mous ne serons en sûreté, me disait Vénawétioun, que lorsque, ayant traversé cette rivière bourbeuse, nous nous sauverons sur les terres hautes qui bordent le fleuve à distance

Traverser la rivière, je le voulais bien, mais gagner la chaîne Kwatlédi, plateau sablonneux qui forme la paroi

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droite de Tesluaire du Mackenzie, c'est ce que je ne voulais pas entendrCé A quoi bon?

Ne pouvant les décider à demeurer ni à faire du feu, je dus les suivre, parce qu'ils grelottaient. Nous cheminâmes

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Les attendre après notre escapade, meifiettre seul a leur merci après leur avoir prouvé que nous avions eu peur d'eux, me parut trop humiliant, sinon téméraire. Je suivis mes Feaux-de-lièvre, qui coururent cette fois tant et si loin que nous n'entendîmes jamais plus de voix esquimaudes.

Mais comme je voulais absolument que nous nous dirigeassions vers le sud,afln de regagner les bords du fleuve, au lieu d'aller inutilement dans Test, sur le soir nous construisîmes un second radeau avec de plus grosses pi^Tcs de bois, et cette fois la machine, quelque peu solide qu'elle fût, nous soutint assez pour nous permettre d'effectuer heureusement la traversée de la petite mais boueuse et

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nous nous reposerions pendant quelques heures pour faire sécher nos vêtements, /

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Grand embarras pour nous. Était-ce neuf heures du matin ou neuf heures du soir? Cela était d*autant plus difficile à préciser que, dans cette saison et à cette latitude, le soleil demeure constamment sur Thorizon. De nuit, il n*y en a pas Tombre. Une discussion s*éleva parmi mes serviteurs, Tun prétendant que c'était le soir et que nous n*avions pas dormi plus d*une heure, Fautre soutenant que c'était le matin et que nous avions ronflé bel et bien pendant huit heures!

Je consultai ma boussole. Le soleil était au nord-nordest. Il était bien neuf heures du matin. Notre somme avait été long, et nous nous sentions tout ravivés par la fraîcheur des lieux où nous avions passe la iiutV; je me trompe. . . Mais comment s'exprimer, puisqu'il fait continuellement jour?

Un déjeuner de viande sèche crue fut bientôt fail. Dans la persuasion où étaient toujours mes compagnons qu'il nous fallait aller à Test, nous remontâmes encore le torrent ; à onze heures avant midi nous atteignîmes sa source. Quel charmant site ! Il aurait fait les délices d'un Robinson ermite et chasseur.

Encore une belle savane, mais quatre fois plus grande que celle que nous avions parcourue la veille ; puis un lac tranquille et argenté, réfléchissant une ceinture de grands et verts sapins, entrecoupés de bouleaux pleureurs et de saules aux feuilles luisantes. Des gerbes de ces arbustes surgissaient de ci de là du sein des ondes bleues, que ridaient les promenades incessantes de plusieurs familles de canards aux yeux d'or et de canards arlequins. Ces oiseaux, familiers comme ceux qui ne sont point habitués à l'homme, voguaient paisiblement, semblables aux génies tutélaires de ce beau séjour.

Ce spectacle réjouit mon âme en reposant ma vue. Mes sauvages eux-mêmes, surtout l'habitant des steppes arides du grand lac des Ours, n'y furent point insensibles.

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— '- Quel beau pays, en vérité! s'écrièrent-ils.

J*aurais désiré qu'ils fussent plus sensibles à la perspective du succulent déjeuner que nous promettaient les volatiles qui ïious narguaient sur le lac ; mais ils ne purent se

— Non assurénieot. El toi, le sais-tu?

— Oui, je le sais. Nous venons de remonter la K/wi-kradjiUchil, dont nous avons contourné le lac, et ce chapelet de lagunes que voici va nous conduire tout droit et en peu de temps au grand lac des Esquimaux. Maisen6n,où voulez-vous en venir, en vous dirigeant toujours dans l*est ?

— Je veux m'en aller dans mon pays, répondit imperturbablement Jean-Marie. Mon pays est là-bas. Du haut de la terre haute nous le verrons.

Le pauvre garçon divaguait.

— Par là, lui dis-je, nous nous en allons tout droit au lac des Esquimaux. Ton pays est bien loin <|e là, dans le Sud, pauvre enfant. Quand donc me croiriis-tu?

— Eh bien ! allons toujours sur la montagne. De là nous examinerons.

— De montagne il n*y en a point, absolument point sur ce rivage ; les monts Kroteyloroh ou des Cariboux ne sont eux-mêmes que des collines sablonneuses, des dunes, et elles commencent un peu plus au nord. Mais du Mackenzie au grand lac des Esquimaux, en remontant la Kfwi'kra^jiltchfi, je t'assure qu'il n'y a pas de montagne. Tu ne verras pas de terres plus élevées que ce plateau que nous avons gravi dans notre course.

Quant à moi, je ne vais pas plus loin, ajoutaî-je. Quel que soit nK>n désir de faire des découvertes, je n'ai que faire d'aller m'égarer au grand lac des Esquimaux, dont nous ne sommes pas loin d'ailleurs.

— C'est à croire!.. Et toi, comment connais-tu ce pays que tu n'as jamais vu?

— Parce que je me rends compte des contrées ou je passe; parce que j'interroge sans cesse les sauvages sur la topographie de leur pays. Sidajen m'a fait la carte de cette partie du Mackenzie, avec Edjil'i, qui la connaît aussi.

— Nous sommes donc en pays dindjié, par ici?

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En pays mixte, mais plutôt loucheux qu'esquimau.

Ce sont les Dindjié qui ont ravagé toutes ces loges à castors , au mois d'avril dernier; je Fai entendu dire à Tsi-khd^ichig.

— Voilà biea vingt fois que nous grimpons sur des sapins, et nous ne découvrons jamais rien. Mais c^est égal.

Et Yénawéiloun, avisant le sapin le plus chenu, fut bientôt au sommet.

— Je ne vois pas le Mackenzie, nous cria-t-il. Je ne vois que la forêt qui s'étend loin, bien loin. Mais là-bas, tout là-bas à Thorizon, je distingue la chaîne des montagnes Rocheuses dentées en scie. Elles sont pâles et brillantes, mais bien éloignées; à peine si on les voit. Dieu, que c'est loin !

— Vous voyez ce que vous avez gagné à agir à votre tête...! Et de ce côté-ci?

— De ce côté-ci, il y a aussi des montagnes, mais pas bien hautes, et un peu plus loin au nord. Puis tout à fait derrière, dans Test, je vois encore d'autres montagnes isolées et coniques, et puis la mer ou bien un grand, grand lac.

— Le lac des Esquimaux! m'écriai- je. Je veux aussi le voir à mon tour.

Et je grimpai dans le sapin.

La description de l'Indien était exacte, et mes yeux n'ajoutaient presque rien au tableau, tant étaient immenses ces horizons. Le lac des Esquimaux s'étendait bien devant nous, au nord-est, avec sou bout de rivière, la Natowdja, et deux ou trois points saillants, à gauche du lac, les monts Kija et Vœkhrag'ékkè^nilrin ; mais il me fut impossible de me faire une idée approximative des dimensions du lac, son extrémité orientale étant pour moi invisible et perdue dans la buée bleuâtre qui s'élevait des eaux. Toutefois, je me convainquis que ce bassin est loin, bien loin d'avoir les dimensions que lui ont prêtées les navigateurs anglais.

— Tu vois, d'après le cours des montagnes Rocheuses,

le cours du Mackenzie, n'est-ce pas? dis-je à Jean-Marie. Ce sillon dans la forêt t'indique la rivière que nous avons suivie puis laissée pour venir ici. Eh bien! nous allons retourner là-bas. Les Esquimaux sont bien loin maintenant. Que vous le vouliez ou non, je m'en irai seul dans cette direction.

Sur ce, je descendis de mon poste d'observation, saisis sur mon dos le paquet de viande que portait Jean-Marie, et m'en revins sur mes pas.

Ma résolution déconcerta mes compagnons. Mais comme je voyais clair comme le jour qu'ils perdaient la tête, je jugeai qu il élait temps d'afCrmer ma supériorité sur eux. Je leur avais assez longtemps obéi. Yénawétloun s'obstinait à vouloir suivre la montagne. Klélé voulait suivre son compagnon, parce que, étant un sauvage, il devait, disait* il, en savoir plus que moi, dans les bois.

— C'est bon, leur dis-je; vous avez de la viande et un fusil, allez où vous voudrez.

Quand ils me virent bien déterminé à me passer d'eux et à revenir sur mes pas, d'après ma boussole, ils se rangèrent à mon avis.

Je changeai donc notre cap de route et me dirigeai aussitôt vers le sud-ouest, pour aller reprendre notre canot à l'embouchure de la rivière où nous l'avions laissé.

AGn de s'assurer de ma science, mes compagnons afTectèrent de ne pas vouloir passer devant, se contentant de me suivre. Mais, comme cela m'était déjà arrivé en mainte occasion, sitôt qu'ils virent que j'avançais avec résolution et sans hésiter, ils ne voulurent pas avouer leur inhabileté, et Yénawéiloun reprit bravement sa place en tête de ligne, KUlé fermant la marche avec son fusil sous le bras.

Nous marchâmes ainsi depuis deux heures après midi jusqu'à dix heures du soir, sans nous arrêter que quelques minutes, une ou deux fois, pour nous reposer. A cette heure

no LES GIAXDS ESQUIMAUX.

avancée de la soirée, des nuées que la chaleur amoncelait crevèrent et distillèrent sor nos tètes une douche froide et abondante, dont nous nous serions d'autant plus passés que nous étions baignés de sueur.

Cette pluie nous obligea à nons arrêter. Vous trouvâmes une sorte d*abri sous un vaste sapin au pied duquel nous nous couchâmes, sans avoir trouvé le moyen d'allumer du feu.

Je ne redirai pas nos souffrances en cette cruelle nuit. Trempés par Teau du ciel, les jambes et les pieds baignés par Teau des savanes, dévorés par des myriades de cousins contre lesquels ne nous défendaient ni moustiquaire ni couvertures, nous ne pûmes prendre que quelques lambeaux d*un sommeil peu réparateur et bientôt interrompu.

Avant d'aller plus loin, je dois rectiGer ici une inexactitude sérieuse que portent les cartes de l'Amérique septentrionale, depuis l'expédition de sir John Franklin en 1826 jusqu'à mon expédition de 1869.

Dans le rapport du docteur Richardson, qui fit partie de cette expédition et qui explora les côtes de la mer Arctique situées à l'est du Mackenzie, on trouve la description d'un lac immense, problématique, que le docteur appelle lac des Esquimaux et auquel il prête des dimensions colos-^ saies et une entité phénoménale. Je traduis :

« Considérant, écrivit-il, considérant comme certaines et correctes les données que nous reçûmes des naturels (il voulait dire sans doute : de Haptiste Boucher, son interprète) , et autant que nous avons pu en juger par nos propres observations, le lac des Esquimaux est une trèsvaste et très-curieuse pièce d'eau. Les Indiens disent qu'elle s'avance jusqu'à près de quatre journées de marche du fort Bonne-Espérance, et les Esquimaux nous informèrent que ce lac s'étend de la pointe Rencontre jusqu'au

eap Bathurst (!!),lur donnant ainsi une étendue de plus de 114 milles (125kilojn.400ni.) du nord au sud, et 185 milles (â03 kilom. 500 m.) de Test à Touest ^ »

Sir John ajoute qu'il suppose que les eaux de Browel Cove (70" lat. N. , 132" 29' long. 0. de Paris) sortent de ce gigantesque bassin, dont il considère les entrées Hutchinson, Kussel et Mackinley comme des issues naturelles dans la mer salée. Et toutefois, il assure que le lac des Esquimaux est un bassin d^eau douce !

Diaprés les indications de son interprète Baptiste Boucher, ce lac paradf)xal s'étendrait donc de Tembouchure du Mackenzie à celle du fleuve Anderson, alors inconnu, en communiquant avec ces deux fleuves, ainsi qu'avec la mer, sans cependant que leurs eaux perdissent rien de leur douceur ! Un vrai phénomène.

Sur ce témoignage, les cartes portent, depuis cette époque, et en pointillé, le grand lac des Esquimaux dans d'aussi fabuleuses conditions d'existence.

Cependant vingt-deux ans après, c'est-à-dire en août 1848, sans doute sur les représentations de géographes et d'hydrographes compétents, le docteur Ilichardson retira ce qu'il avait avancé en 1826.

« Si j'avais pu me convaincre moi-même, dit-il, que les pics isolés que je vis de la pointe Rencontre, d'où l'on voit surgir un pic conique, fussent réellement des îles, j'aurais pu penser que je me trouvais sur la limite du vaste lac des Esquimaux, inscrit comme problématique dans la carte de sir John Franklin, mais que je crois maintenant ne point exister,

tt Les Indiens, sur les rapports desquels ce lac fut indiqué, entendaient, fort probablement, désigner la mer

* Relaiion of a journey from Montrai to tlie Arctic sea, 1825, by caplaln sir John Franklin, p. 228.

OU quelque sinus de la baie Liverpool, qui est située plus loin dans TOuest \ »

Voilà qui est pire que ce que sir John avait écrit en 1826. Il lui aurait suffi de prier un Dindjié de lui dessiner sur du papier la conGguration des côtes et du lac des Esquimaux, pour que le docteur fit la découverte réelle de ce beau lac, de son fleuve et du canal naturel dont je vais parler. Il -n'est point d^Indien qui ne connaisse son pays assez foncièrement pour en dresser une carte très-satisfaisante, et suffisante à un Européen érudit pour retrouver parfaitement les lieux qu'elle mentionne.

Richardson avait gravi une colline d'où il lui avait semblé, dit-il, apercevoir une sorte de canal ou de bras de mer, ou bien encore un grand lac. Il ne put le préciser. Il aima mieux croire à un mirage(!) et préféra dénier tout simplement l'existence du lac des Esquimaux que de consulter plus amplement les sauvages. II ne lui vint pas même à la pensée qu'il pouvait avoir mal compris son interprète; ce qui était pourtant le cas.

Tout ceci dépeint au naturel le caractère tranchant et autoritaire de Richardson, caractère si différent par sa légèreté et son défaut d'examen de celui de la nation anglaise. II lui a fait commettre une foule de bourdes dont son livre est illustré.

M. Mac Farlane, fondateur du fort Anderson, avait eu connaissance de l'existence d'un canal naturel ou ikaratsark d'eau salée et navigable qui unit les bouches du Mackenzie à celles de l'Anderson. C'est même par ce canal que cet officier se proposait d'alimenter et de pourvoir de toutes choses le fort Anderson, si les Esquimaux eussent été un peuple honnête et moins perfide. Je crois même que ce gentleman a visité ce canal, bien que je ne le garantisse pas.

' Arctic searching expédition, 1850, t. I, p. 250.

En novembre 1865, je m'assurai de son e&istencc. Les Tchiglit qui arrivèrent au village de Noulloumallok venaient du Mackenzie par cette voie naturelle de communication, et ne mettaient pas plus de dix jours pour franchir la distance qui sépare les estuaires des deux fleuves. Or les Esquimaux sont de très-mauvais marcheurs.

Ce canal, ou ikaratsark, auquel je donnai le nom de Xapoléon III, a plusieurs ouvertures sur la grande mer, ce qui revient à dire que la grande ile Nichoison est, en réalité, un archipel composé de plusieurs iles formées par ce même canal.

Richardson remarque qu'il lui sembla apercevoir un courant dans l'entrée de Copland Hutchiuson; et cela n'est pas étonnant, cette entrée se trouvant en face d'une large rivière qui se jette dans le canal Xapoléon 111, et à laquelle j'ai imposé le nom de IViseman.

C'était donc bien ce canal que le docteur avait vu du haut de la colline Kroteylorok, et que, en dépit du témoignage de ses yeux, il affecta de prendre pour un mirage! Est-ce compréhensible? Quant au lac des Esquimaux, effectivement il ne pouvait le voir de ce point, ce lac étant trop éloigné de la mer Glaciale. Mais ce n'était pas une raison pour en nier Texistence.

Outre la IViseman, le canal Xapoléon 111 reçoit encore lin débouché du fleuve Anderson, la Véilen nillen ou rivière du Bout de la terre, que je reconnus en mars 1865, ainsi que k Beuve Naiomdja, qui y déverse, par un courant direct, aussi large que le Mackenzie, les eaux du lac des Esquimaux.

Par la rivière K/wi-kra-djUchit, dont j'ai parlé dans le cours de ce chapitre, on atteint l'extrémité occidentale du lac des Esquimaux en deux journées de marche, au lieu où la Natowdja entre dans le lac. Je donnai à la K/wi-kraàjilchit le nom de M. Onion , un ofOcier de la baie

S74 LES GRANDS KSQL'iy AUX.

d*Hud8on qui avait eu le dessein de construire un fort à son confluent et Tavait visité.

Quant au lac des Esquimaux, qne nous aperçûmes parfaitement de la hauteur des terres, son nom vrai est^t/fV^'- Van ou lac de Sitidji, en dindjié J*ignore le nom que lui donnent les Esquimaux. Je doute même qu'ils le fréquentent, et je suspecte Richardson d* avoir inventé le nom de lac des Esquimaux comme il inventa celui de la BéroulUdétêè. La chaîne des monts ou collines 0%t/i (rÉcluse), qui entoure le lac à Test et au nord, borde aussi la Nalowdja jusqu*à une certaine distance de la mer. A partir du lac, ce fleuve n*a pas plus de 30 milles géographiques de cours. Quant au lac, les Dindjié m'ont assuré qu'il mesure trois journées de longueur en canot, ce qui lui donne environ 99 kilomètres ou 25 lieues.

La contrée qui entoure le lac Silidji est entièrement stérile et couverte de steppes de lichen et de bruyères. Entre son extrémité occidentale et la petite rivière Onion se trouve une série de quatre ou cinq lagunes peuplées de castors, à travers lesquelles les Dindjié font le portage de leurs canots.

A Tembouchure de la Naiowdja, à la pointe Rencontre, où Franklin fut pillé, en 1825, se trouve le village esquimau de Tchénérark (rAtelier) rendez-vous général des Tchiglit, au mois d'août, pour la pèche du hralalauk ou marsouin, qu'y attirent le mouvement des eaux douces et l'abondance du poisson.

Les Esquimaux comparent les quatre branches du Mackenzie, qu'ils nomment Kour-vik, ou Grande Rivière, aux doigts de la main. En conséquence, le canal Napoléon III, qui sépare l'ile Richard (Tounounark, terre des Rennes) de la terre ferme, y prend le nom de kouilou-oyark, le pouce.

Voilà tous les renseignements que j'avais pu prendre avec mes compagnons esquimaux a^ant notre séparation.

EXCCaSIOKS D'iTÉ. 275

Les Dindjié IkUatchi , KotséJinîtchou et Sidajen m'ont fourni ceux qui ont trait au lac Sitidji et à la contrée qui l'entoure.

Je retourne maintenant à mes deux jeunes Indiens, que nous avons laisses endormis sous la pluie, dans les forêts qui avoisinent la rivière Onion.

Depuis le point culminant d*oi!i nous avions vu le lac des Esquimaux et la Nalowdja, nous avions déjà marché pendant huit heures, on s'en souvient, lorsque cet orage nous obligea de chercher un abri.

Un quatrième soleil éclaira notre infortune et nos souffrances. Le temps était redevenu beau, mais il était froid, ainsi qu'il ne pouvait qu'être après une pluie venue de l'océan Glacial. Nous Âmes un déjeuner sommaire et reprîmes notre marche vers le Mackenzie à travers les lagunes où le castor avait laissé des traces indélébiles de son passage. Le paysage était, de partout, enchanteur, séduisant. C'était un vrai paradis, comme j'étais loin de m'attendre à en trouver dans ces régions si voisines de la mer.

Nous nous étions écartés de la rivière, que nous avions laissée à notre droite. Peu confiants en la véracité de la boussole, mes serviteurs montèrent jusqu'à vingt-cinq fois dans des sapins, cette journée-là, pour s'assurer que la route que je leur faisais tenir était correcte.

La dernière fois qu'ils y grimpèrent, c'était au bord d'un joli lac, allongé comme un boyau. Ils s'écrièrent qu'ils voyaient un long canal bordé d'herbes, et plus loin une rangée de grands sapins.

Qu'est-ce que cela pouvait être? Quelque autre lac sans doute, ou l'un des méandres de la rivière Onion. Mais alors comment ce canal était-il transversal par rapport à

notre roule, la rivière Onion ayant un cours à peu près direct et fort court?

Parvenus au bord dudit canal, nous fûmes surpris de voir que Teau en était stagnante, sans aucun courant. Mon avis fut que c*était un ancien chenal oriental du Mackenzie, obstrué peu à peu par les sédiments ou fermé parles castors.

Nous construisîmes un radeau , le traversâmes sans encombre, et arrivâmes après midi au bord du Nalron, exténués de fatigue, mais désormais assurés de notre route et délivrés de cette angoisse qui étreint le cœur du voyageur égaré dans une contrée inconnue.

Aussitôt, nous allumâmes du feu à côté d*un gai et clair ruisseau, dînâmes d*une oie grise que j*abattis d'un coup de fusil, et nous livrâmes à un repos bien nécessaire « le ventre au soleil, après avoir lavé et fait sécher nos bardes souillées de boue et dans un état pitoyable. J'étais un curieux spécimen de voyageur : chapeau à la Robert Macaire, bottes a la Bertrand, avec orteils passant au travers et une des semelles dans ma poche. Mes serviteurs indiens n avaient plus de chaussures ; elles étaient en lambeaux.

Le lendemain 18 juin, nous allâmes chercher mon canot. Je ne redirai pas les craintes de mes Dènè quand nous arrivâmes au lieu de la scène. Mais, Dieu merci, mon canot était encore là. Les Esquimaux, qui étaient venus le visiter en notre absence, avaient même eu Tamabilité de Tamarrer au rivage, en pensant que nous viendrions le quérir; ils l'avaient seulement allégé de tous les objets qui se trouvèrent à leur fantaisie. Ils avaient fait main basse sur les provisions, la tente, les filets, les chaudrons, les couvertures, ma moustiquaire. Ils avaient défoncé mon coffre et en avaient retiré tous les ferrements, ainsi que la serrure. Ils n'avaient laissé que les

objets qu'ils considéraient comme des médecines, tels que mon bréviaire, tous les objets du culte, mes écrits en leur langue (ce dont je les bénis de tout mon cœur), mon journal de voyages, du thé et un peu de farine.

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