CHAPITRE Xllï
DKRNIÂRK VISITK AUX KSQUIMAUX.
GDqalèmc woyage an fort Mac Plienon. — Moiilinels produiitant du calme. — Bonnes dispositions des R«qiiîmaiis. — Le grand -homme Tsa/xtutaytok. — N'ouveaux assassinats. — Le chef Terier. — Opposition systématique des Dindjié chrétiens. — Fourherie de ZJen. — Douleur touchante des Innoït. — Fausseté à*Aroiounti. — Retour au fort Bonne- Kspérance. — Liste des fossiles recueillis le long du Mackenzie.
C'était en 1877 et le 5 juin, c'est-à-dire six longues années après ma dernière visite aux Esquimaux, que je prenais place dans une barque que le chef du district Mackenzie envoyait au fort Mac Pherson, danâ Tespérance de pouvoir lui faire franchir les montagnes Rocheuses, par le portage qui sépare la rivière aux Rats de la rivière Bell, a6n de doter le fort Lapierre de cette embarcation. Vain espoir, que les difficultés des lieux empêchèrent de réaliser.
Huit Peaux-de-lièvre du fort Bonne- Espérance et deux Loucheux prirent place à bord de cette barque pour la conduire à destination, à la rame ou à la voile; un matelot écossais nommé Angus Macdonald s'assit au timon, et nous partîmes.
Je n*avais pu devancer ce bateau et partir en canot d*écorce. Défense m* en avait été faite par mon supérieur. On ne voulait plus entendre parler de me voir suivre les
Esquimaux chez eux. Toute la mission devait consister à m'aboucher avec eux au fort Mac Pherson, dans un local que le nouveau chef de poste, bien autrement complaisant et tolérant que Tancien, devait mettre à ma disposition.
Bien que le printemps eût été actif, la température était froide et triste ; le vent soufflait de la mer et entravait notre marche, en dépit de toutes les conjurations et de, tous les exorcismes des Indiens contre ce vent intempestif. Les Loucheux s'évertuaient à fabriquer de petits moulinets d'écorce qu'ils exposaient au vent pour les faire tourner. Les Peaux-de-lièvre confectionnaient de petits poissons en bois qu'ils suspendaient dans les airs, à l'extrémité d'une ligne de pêche, afin que le vent les fît osciller. C'étaient là leurs médecines pour conjurer le vent et en pallier la violence. Mais le vent se riait de leurs puérils jouets renouvelés des Thibétains. Nous n'arrivâmes au fort Mac Pherson qu'une heure avant le 11 juin.
Le fort était bondé d'Esquimaux. Ils y étaient au nombre de cinq cents. Je comptai quarante-deux grandes tentes et près de quatre-vingts oumiàit. Les Loucheux n'étaient guère que cent cloquante à deux cents. Depuis dix jours, les Inndil étaient arrivés. Ils me revirent avec une satisfaction des moins équivoques. C'était la première fois que je leur voyais un peu d'enthousiasme. J'en fus assailli comme je l'étais ordinairement par les Peaux-de lièvre au fort Bonne-Espérance et au grand lac des Ours, par les Dindjié k Anderson et à Tsi-kka-tchig ,
Ils m'assurèrent qu'ils n'avaient attendu si longtemps que dans l'espérance de me revoir et avec la ferme confiance que je les accompagnerais à la mer Glaciale, afin d'y construire une maison de prière pour eux seuls. Ah ! si l'on ne m'avait pas fait une défense absolue de me rendre au désir de ces pauvres abandonnés !
Ils étaient bien changés, ces malheureux, depuis les
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six longues années de silence de notre part ! Ah ! que n*étais-je maître, de mes actes! que ne pouvais-je les accompagner et satisfaire leur faim de la parole de Dieu^ leur soif du baptême et d'instruction !
Toute la satisfaction que j'eus, à Mac Pherson, fut d'être entouré jour et nuit (une nuit où il fait beau soleil, à la vérité) de ces catéchumènes, qui prenaient enfin le parti de se déterminer à embrasser la religion, après avoir tant hésité, après s*en être moqués si longtemps. Maintenant ils s'enquéraient de la signiGcation des images religieuses, ils admiraient la doctrine chrétienne, ils étaient avides d'enseignement catholique, ils m'assuraient qu'ils ne voulaient pas des ministres protestants, qu'ils n'avaient confiance qu'en celui qui, le premier, les avait visités chez eux. Le moment de Dieu était venu.
Afin de me convaincre de leur véracité, ils me parlaient avec confiance, ils m'amenaient leurs malades, ils me demandaient des médicaments. J'en étais vivement touché, et je déplorais encore plus la prohibition qui m'empêchait de satisfaire, pour le moment, le désir bien légitime de ce peuple.
Hélas! il avait été cruellement éprouvé. De tous mes amis d'autrefois, peu, bien peu, vivaient encore, AnAoutchinak, Inontakrark, Kroanark, Toulerkisen étaient morts. Kréyouktark, le bon et doux A>^yoi/A7arA^ s'était gelé à mort avec toute sa famille, dans un affreux moment de famine qui l'avait obligé de se mettre en route pour le fort Mac Pherson. Un même suaire de neige les avait recouverts tous les six, ces pauvres faméliques. Navikan aussi était mort, ainsi que Nakoyork, Mais le frère du grand chef, Tsapou' taytok, au nez barré comme son frère, et guère meilleur que lui, lui avait succédé dans ses fonctions de grandhomme, Innoktoyok,
Ce chef au faciès de François 1" vint me rendre visite
par deux fois, dès la première journée. 11 se donnait des airs de grand seigneur et de souverain que ne prenait pas Navikan, quelque méchant qu*il fût. 11 s'enquit aussitôt si je ne devais pas aller construire une maison de prière à la mer Glaciale, aGn que j^eusse pour son peuple les mêmes sollicitudes que pour les Peaux-Rouges.
— Nous mourons tous, me dit-il, nous nous éteignons de jour en jour, et nul n*a souci de nous ; nul ne nous soigne dans nos maladies, nul ne compatit à nos malr- . heurs.
J*eus grande envie d*acquiescer à sa demande, à la condition que lui ou son peuple me nourriraient pendant que je travaillerais à construire une maison ; mais le souvenir de la prohibition traversa mon esprit, et je n^osai l'enfreindre. Des militaires seuls auraient apprécié ma position.
— Nous avons appris à aimer le prêtre et la religion, continua Tsapoutaylok; nous n'aurons pas d'autres prêtres que vous. Je ne comprends pas pourquoi vous hésitez à venir vous fixer chez nous ; nous ne sommes venus en aussi grand nombre que pour bénéficier de ta visite, que le commis du fort nous avait promise.
Je ne voulus pas blesser ses susceptibilités en lui rappelant la conduite de ses compatriotes à notre égard. Je ii*osai pas lui dire qu'il nous fallait d'autres preuves de leur bonne volonté que de simples paroles que rien ne confirmait. Je prétextai seulement la défense transitoire de mon évêque, ou plutôt le manque d'ordre d*agir de sa part. Il ne put goûter ni estimer cette raison, qui lui parut entachée de faiblesse et de timitidc. Il murmura du bout des lèvres d'un air dépité :
— Raisons de femme! Et il me tourna le dos.
Ah! si j'avais connu en ce moment les deux meurtres affreux qui venaient d'être commis par eux, je n'aurais pas
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manqué de raisons à alicguer à ce chef vaniteux. Son propre Gis, un beau jeune homme blanc et rose, à Pair mâle, venait de tuer par derrière, en lui plantant sa dague dans le dos, un pauvre vieillard de TAnderson qui s'était refusé à lui vendre une ceinture !
Le meurtrier, coi dans sa tente, ne paraissait pas au milieu du fort, tant il redoutait la colère et la juste vengeance des Esquimaux d'Anderson. Et c'était pour avoir, dans ma présence, une garantie contre la vengeance des gens du chef Terter, que Tsapoulaylok s'efforçait de ni*cntraîner avec lui à la mer Glaciale.
Mais dans la bande de Terter également le tsaviratmrk avait joué des siennes. Sans parler du double meurtre que ce chef lui-même avait commis en tuant les deux assassins de son unique frèn*, ce qui, après tout, dans Tétat de nature, n'était qu'un acte de justice selon la loi du talion, d'autant plus excusable que les deux assassins avaient poussé à bout sa patience et sa mansuétude, Ter/er avait aussi un assassin parmi ses guerriers, et c'était justement Tchiatsiark au grand nez, mon compagnon de hutte sur TAnderson, en 1865. Mais lui n'avait pas peur; il se promenait partout, le nez au vent et l'air vainqueur, narguant tous les Tchiglit du Mackenzie, que cet assassinat avait offensés à juste titre.
Conséquemment , Terter vint m'adresser les mêmes instances que son rival du Mackenzie, et il n'y eut pas jusqu'à Kouninana, présentement chef des Esquimaux de l'Ouest, qui ne me fît les mêmes demandes à titre de pacificateur, parce que tous redoutaient une collision entre les trois peuplades de l'Est, de l'Ouest et du Centre.
M. Murdoch Mac Leod , qui connaissait les Esquimaux depuis quinze ans qu'il séjourne parmi eux, m'avoua ne s'être jamais trouvé dans des circonstances si peu rassurantes. Une jalousie invétérée, une rivalité sans nom
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régnaient entre ces peuplades de même race et les rendaient mutuellement ennemies, telles que Tétaient les tribus Dènè et Dindjié avant la venue des Européens.
Beaucoup de dames esquimaudes vinrent me voir dans la pièce que le commis avait mise à ma disposition, et qui n^était autre que Tancien appartement d'un ministre anglican. Elles me tirèrent la langue de la façon la plus gracieuse, s'agenouillèrent même devant moi pour que je leur fisse faire le signe de la croix et réciter des prières, chose que je ne leur avais jamais vu faire auparavant. Tant il est vrai que les efforts des hommes sont vains lorsque Dieu n'a pas parlé au cœur. En toutes choses, il faut attendre, mais savoir prendre à la volée, le momenttle Dieu, cet appel de l'Esprit qui souffle où il veut et quand il veut. Les hommes furent encore plus nombreux que les femmes à venir me visiter, et je n'eus à déplorer et à repousser que bien peu de ces avances et de ces propositions galantes que les malheureuses Esquimaudes n'ont aucun scrupule de faire aux Blancs et aux Indiens, par un mobile d'intérêt.
Ces infortunés Esquimaux, et même les Dindjié protestants ont, d'ailleurs, de la religion et de la morale des idées si confuses et si mal assises^ que ces avances criminelles n'empêchaient nullement leur empressement à se faire instruire. La seule chose qu'hommes et femmes n'aimassent pas plus que les Parisiens, c'était de se mettre à genoux pour prier; affaire de douilletterie et de soins pour la blancheur immaculée de leurs belles culottes en basane.
Tout aurait marché admirablement pour cette peuplade, sans la jalousie des Dindjié ou Loucheux, que je n'avais pas encore vus si bien dénommés Quarellers que dans cette occasion. L'opposition tantôt secrète, tantôt ouverte, qu'ils me Grent auprès des Esquimaux, par simple jalousie
et absence de jugement, mais aussi par absence d'esprit chrétien et de charité, me chagrina beaucoup. Aux yeux de ces Dindjié, les Esquimaux ne valent guère mieux que leurs chiens. Ils s'indignaient que je prodiguasse mes soins à leurs ennemis, que je les entourasse de ma sollicitude, comme s'ils eussent été déjà chrétiens. Tel est le sauvage, si exclusif, si méprisant, si envieux de tout ce qui n'est pas de sa petite peuplade, qu'il ne goûte et n'admire que ce qui est à lui et ne saurait comprendre qu'on puisse aimer et admirer quelqu'un, à part lui.
La plupart du temps, ce sont ces petites ligues, ces rivalités mesquines, suscitées par l'envie, de peuplade à peuplade, qui font avorter nos travaux et qui entravent notre œuvre. Toutefois, jamais encore une telle opposition ne m'avait été faite par des chrétiens réputés fervents. Il y avait donc là un fanatisme que je ne pouvais ni approuver ni tolérer.
Un nommé Firmin Zjen (le Rat musqué) , que j'avais baptisé au mois de novembre 1865, fut le principal instigateur de cette ligue antichrétienne. Ce malheureux commença par casser la bouteille dans laquelle je tenais le vin du sacrifice, de sorte que je ne pus célébrer une seule fois pendant mon séjour à Mac Pherson. Après l'arrivée des Dindjié de Tsi-kka-tchig dans ce fort, au nombre de deux cents environ, ces Indiens prétendirent au monopole de ma personne. Ils m'entourèrent comme des bébés, voulurent absolument que je leur donnasse, matin et soir, les exercices d'une mission auxquels ils refusèrent impitoyablement l'accès aux Esquimaux. Jamais Yankees ne bannirent d'un ostracisme plus absolu les gens de couleur de leurs assemblées. MM. les Loucheux affirmaient devant ces pauvres hères une supériorité qu'ils n'ont que du côté de la moralité, de la douceur et du bon sens, mais qu'ils me parurent abdiquer en cette circonstance par leur
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jalousie et leur manque total de charité chrétienne. Avec cela remuants, ootl*és, tapageurs et pleins d'esbrouffe. De temps à autre, pendant la journée, ils me conduisaient quelques Esquimaux, leur montraient les gravures qui représentent Tenfer, la mort du réprouvé, et leur disaient :
— Voyez-vous, voilà ce qui attend votre méchanceté, vos impudicités, vos meurtres, tas de brigands que vous t êtes !
Et c'était à moi de mitiger cette véhémence par quelques regards paternes, de modérer ce zèle aigre de hui guenot par des paroles de bienveillance à Tadresse des pauvres Esquimaux, et par un coup d'oeil de reproche à H l'adresse de ces prédicants intrus.
1 Cette vogue, cet empressement des Dindjié catholiques
$ à profiter des enseignements de la religion, stimula la jalousie de leurs frères anglicans. Ceux-ci, à leur tour, vinl rent me voir et me serrer la main ; ils me demandèrent des t,c médicaments, me convièrent à visiter leurs malades, me VI remercièrent d'être revenu les visiter; mais, en général et ^i à l'exception de cinq familles, ils s'excusèrent d'embrasser ,{j, la prière des catholiques à cause de leurs antécédents angli- ,j; cans. Je fus loin de les presser.
If, J'avais le Rat musqué pour m'interpréter auprès de ses
1^; compatriotes de la rivière Plumée, croyant à sa bonne foi p; et à son orthodoxie. Quel ne fut pas mon étonnement de jl découvrir que j'avais affaire à un fourbe, à un faux frère, l^> et que je réchauffais un serpent dans mon sein ! J'entendais ^1 dire par cet homme aux pauvres Dindjié qui venaient se P3( faire inscrire au rang des catéchumènes : ;; — Que venez-vous faire auprès de ce prêtre? Il ne vous
.^. comprend pas, il ne vous aime pas même; toute son affec- .^ tion, tous .ses soins sont pour les Esquimaux, nos ennemis. I Et d'ailleurs, avez-vous besoin du prêtre? Est-ce que je ne
VOUS sufGs pas? Est-ce que je ne prie pas pour vous, moi, chaque printemps, quand je viens ici?
Stupéfait d'entendre sortir de tels discours de la bouche d*un homme que je ne priais de m'intcrpréter auprès des Dindjié qu'aGn d*étre bien sûr que ces nouveaux catholiques me comprendraient bien, je ies pris à part et leur en demandai Fexplication.
— Tu ne sais donc pas que le Rat musqué est un voyant, me dit Schœhoutahyiw, le principal d*entre les convertis. Voilà deux ou trois ans qu*il a reçu, dit-il, des révélations. Il se dit prêtre; il prie et chante pour nous, chaque printemps.
Alors tout s'expliqua. J'étais en présence d'un de ces fous théomanes comme toutes nos missions en ont vu ; les plus dangereux de tous les fons, parce quMlssont convaincus qu'ils reçoivent du ciel des avertissements, des révélations, et qu'ils jouissent du don de prophétie.
J'avertis Zjen, je le tançai de sa mauvaise foi à mon égard; mais, voyant qu'il niait tout, je dus lui sigiiilier que je me passerais désormais de ses services, parce que j'étais capable d'instruire les Dindjié sans son concours.
Ainsi donc l'œuvre de Dieu souffre violence de partout ; et c'est toujours l'envie, la jalousie, source initiale des maux de l'humanité, qui est le principal obstacle à la prospérité et au progrès du bien sur la terre. Contre de telles difBcultés, que l'esprit humain ne saurait prévoir, la meilleure volonté se cabre vainement, les efforts du zèle sont paralysés, la charité est dénigrée, la vérité redescend dans son puits, et son ministre est bienheureux de se contenter de coups de chapeau, de marques d'une déférence et d'un respect qui ne sont qu'extérieurs.
Les Esquimaux reprirent leur vol vers la mer, le 15 juin, non sans m'avoir accablé de prières et d'instances pour me posséder. Depuis deuxjours il n'était question, au fort Mac
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Pberson, que delà prise et du sac de ce poste que complotaient les Inndit, C'était du moins la rumeur qui courait parmi les Dindjié, tandis que jamais les Esquimaux ne furent plus calmes ni plus paisibles. C'était toujours la même rengaine d'il y a dis et douze ans. En présence de ces paniques annuelles et périodiques, on ne sait sur qui déverser le blâme, qui accuser de mensonge. Les Esquimaux se vantaient-ils de vouloir accomplir cette prouesse, a6n de maintenir Rouges et Blancs dans la crainte et de les dominer? Ou bien était-ce une accusation calomnieuse intentée aux Esquimaux par les.Dindjié, dans le but de se rebausser aux yeux des Européens et de capter leurs bonnes grâces? C'est ce que, jusqu'ici, il m'a été impossible de discerner. Quand j'ai parlé à des Esquimaux de la stupidité et de l'injustice de leurs menaces, ils les ont toujours déniées, accusant les Loucheux de les diffamer, par la peur qu'ils ont conçue de leurs ennemis. Lorsque je reprochais aux Loucbeux de calomnier les Esquimaux, ils m'assuraient que ^ ces cbiens-là avaient réellement tenu ces mécbants propos, et que je ne les connaissais pas. »
Le commis anglais lui-même, bien qu'il eût l'air de mépriser ces rumeurs, m'en parla encore la veille du départ des InnoïL II avait l'air soucieux, il fermait soigneusement le fort aux verrous chaque soir ; il me blâma d'avoir laissé un libre accès aux Esquimaux dans mon appartement, ainsi que je le faisais pour les autres Indiens; il était agité: Bref, il me prouva qu*il ajoutait foi lui-même à ces bruits injurieux, et qu'il connaissait trop bien la bravoure des Inno'U pour ne les point appréhender.
Pendant la dernière nuit, il devait y avoir la danse générale du départ. Mais vainement les Dindjié y convièrentils les Esquimaux. Les gens de Terter seuls exécutèrent quelques figures sans entrain et en se faisant prier. La
joie, rélan, Tenthousiasme en étaient bannis. Les Esquimaux se tenaient à Técart, par petits groupes, chuchotant; ou bien ils demeuraient cois dans leurs tentes.
Voulaient-ils, par ce moyen, détruire les soupçons qui s*étaient élevés contre eux et faire comprendre aux Blancs qu*îls ne machinaient aucun projet sinistre? Ce fut ce que je pensai.
Mais les Dindjié étaient convaincus du contraire. Ils voyaient des conspirateurs partout; ils surprenaient des complots et des embûches dans chaque groupe, sous chaque taille de saules, dans chaque loge paisible et fermée. Kn conséquence, ils ne dansèrent pas; ils se promenèrent toute la nuit, armés de leurs fusils chargés et de longs couteaux qu'ils brandissaient avec ostentation, se posant comme les défenseurs-nés des Anglais et de leurs forts de traite, prêts à tout événement, et faisant plus de tapage, au nombre de trois cents, que les cinq cents Esquimaux ensemble.
Mes huit ou dix Peaux-de-lièvre avaient eula fièvre que cause la peur, pendant tout leur séjour au fort. Us m'avaient emprunté ma tente et m'avaient demandé de leur permettre de la planter contre mon appartement, dans l'intérieur des stockades. Cela leur avait été accordé, et néanmoins ils n'étaient pas rassurés. Ils avaient fait l'acquisition de longs couteaux qu'ils n'avaient pas même eu le courage de porter en public. Après les leur avoir vendus, les Esquimaux les leur volaient. En conséquence, ils vinrent les cacher dans mon lit, pour les reprendre, disaient-ils, quand besoin serait.
Ces figures sinistres, fiévreuses ou méfiantes, ces gens qui ne pouvaient se rencontrer sans se sourire et se caresser du regard et de la parole, alors que leurs cœurs ulcérés étaient pleins de haine, de soupçons et de colère les uns contre les autres; ces hommes au couteau tiré qui,
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tout en parlant, faisaient scintiller leur arme sous les yeux de leur interlocuteur, prêts à s^entr'égorger au premier signal ; ces portes gardées de jour, verrouillées la nuit : tout cet appareil de siège que présentait le fort Mac Phersou était un spectacle plein de tristesse et qui serrait le cœur. Il faut être accoutumé dès Tenfance aux démonstrations belliqueuses, à i^appareil guerrier de ce poste, pour n^en être ni étonné ni péniblement impressionné.
Les Esquimaux, pour la première fois, se séparèrent de moi avec une douleur muette et sombre. Leurs démarches pour m^obtenir n'avaient abouti à rien. J'avais dû respecter Tordre qui m'avait été donné, ou plutôt la défense qui m'avait été faite. La veuve du grand chef Navikan fit une dernière tentative qui n'eut pas plus de succès. Leurs instances m'arrachaient des larmes. Ils partirent en me manifestant un regret et une déception qui furent pour moi plus poignants que l'insuccès que Zjen m'avait préparé auprès des protestants bien disposés et ébranlés.
— Perk Pitchitork! ô innok-toyok! ô Père Petitot, 6 grand-homme , grand-homme ! me disaient-ils en me donnant la poignée de main des adieux.
Jamais l'obéissance ne me coûta autant. Jamais je n*en fus plus mal récompensé. Entravé dans mon action et trahi par un néophyte fanatique, je devais être, de plus, trompé par un Esquimau auquel j'avais témoigné de l'intérêt. Arviouna se chargea d'être cet adversaire.
Devenu interprète aux lieu et place de Tchia-wétlô, Arviouna était une espèce de célébrité à Mac Pherson, bien qu'il fût très-impopulaire auprès de ses concitoyens. Le dernier jour, je le priai de m'interpréter, parce que, ayant des avis importants à leur donner pour leur conduite, je tenais à être bien compris d'eux. Je me servis donc de l'anglais auprès de ce jeune homme, pour qu'il traduisît mes phrases en bon esquimau. Eh bien, le
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malheureux imita le Rat musqué au point de dire à se; parents tout le contraire de ce que je lui dictais. A Tair sombre, aux têtes baissées, aux visages mornes des Esquimaux qui m'écoutaient, ainsi qu*aux discours d'Arviouna lui-même, je jugeai aussitôt que ce jeune homme leur débitait quelque tirade déplaisante à entendre et qu'il inventait. Les mots torkro (mort), torkrola (meurtrier), revenaient trop souvent dans son discours; or je ne les avais point prononcés. Aussitôt je l'interrompis :
— Que dis-tu donc à tes gens pour qu'ils soient si attristes? Jamais ma parole ne leur cause de peine.
11 sourit en répondant d'un air candide :
— Mais, mon oncle, je ne leur répète que ce que lu viens de me dire en anglais.
— Un bien long discours, pour si peu de paroles ! Mais alors pourquoi leur visage s'est-il assombri? Kien dans mes paroles ne saurait les attrister.
— C'est, me dit-il, que leur cœur est mauvais. La vérité ne leur plait pas. Quand on leur dit : u II faut que vous rejetiez le mal n , ils s'indignent en disant : a Nous sommes d'honnêtes gens, qui ne faisons que du bien. »
— Ce que tu dis m'étonne. Je leur ai déjà fait les mêmes reproches, et ils n'en ont pas été froissés. Ils m'ont dit que c'était pour leur apprendre à devenir meilleurs qu'ils voulaient m'avoir chez eux; car, plus ou moins, ils sont tous voleurs et meurtriers. On ne saurait être de braves gens en agissant ainsi.
Mais des Loucheux fidèles, qui avaient assisté à ce colloque, m'assurèrent ({u! Arviouna avait fait peur aux Esquimaux, les menaçant de la maladie et de la mort s'ils priaient avec moi , parce que ce jeune homme était vendu aux ministres anglicans, et que c'était la principale raison qui le faisait tant mépriser de son peuple.
Après le départ des Esquimaux, tous les Dindjié, les
protestants aussi bien que les catholiques, affluèrent de nouveau chez moi, quoique je ne fisse aucune démarche pour avoir les premiers. Cinq familles d'entre les anglicans passèrent au catholicisme d'elles-mêmes et par pure conviction. L'hiver suivant, ce nombre se tripla.
Le factotum Baptiste Boucher, ancien interprète de sir John Franklin et du D' Richardson, vint me prier, sur ces entrefaites, de passer de nouveau dans le territoire d'Alaska, Fancienne Amérique russe, parce que les Dindjié Rhâne- Kouttchin, ou Gens du fleuve, ainsi que les Kouchâ-Koutlchin, ou Gens géants, m'y faisaient demander. Le vieillard m'amenait un homme de cette dernière tribu qui venait d'arriver d'Alaska dans ce but unique. Quel ne fut pas son étonnement de m 'entendre éluder ses offres comme j^avais décliné celles des fnnôït. L'obéissance, l'obéissance seule qu'un soldat doit à son chef, me faisait un devoir de revenir directement du fort Peel sans aller au delà.
Voilà ce que l'on ne fera jamais comprendre aux sauvages. Le vieux métis lui-même en fut scandalisé, et me quitta en disant avec mépris :
— C'te Père-là, c'est un vrai z'Esquimau!
Enfin je quittai le fort Mac Pherson, le 21 juin, pour rentrer au fort Bonne-Espérance, le 30, l'âme parfumée des excellentes dispositions que j'avais trouvées chez les deux peuples, mais le cœur serré d'avoir été dans la nécessité de leur déplaire à tous deux pour satisfaire à un devoir qui, en me condamnant à l'immobilité et en remettant à plus tard la réalisation de mes espérances, m'était devenu plus dur que s'il m'eût ordonné le dévouement le plus sublime.